Nous devons commencer par reconnaître la suffisance des Écritures face au problème de l’abus spirituel. Autrement, nous serons tentés d’imposer des structures et des normes non bibliques au gouvernement de l’Église. La suffisance des Écritures ne signifie pas l’absence de principes généraux de précaution, mais ces principes doivent demeurer soumis à l’Écriture sainte1.
La prévention
Je crois que si nous espérons voir des changements positifs par rapport aux abus dans l’Église, nous devons investir dans la prévention. Le fait de parler de ce sujet est une excellente chose. Plus l’Église et les leaders chrétiens prendront conscience de la réalité de ce problème, plus nous développerons une culture qui résiste aux abus spirituels. Il est souhaitable que l’Église en francophonie organise des conférences sur le sujet, se dote d’ouvrages et de ressources qui équiperont les saints afin qu’ils puissent déceler l’abus et devenir des agents de changement plutôt que de contamination.
Le but de la prévention est d’empêcher que des profils abusifs accèdent à l’autorité, et de freiner les dérives possibles chez ceux qui sont déjà en autorité. Resserrer les critères ne suffira pas à éradiquer l’abus, mais cela en limitera significativement la propagation. Voici quelques réflexions pratiques2 pour prévenir les abus au niveau institutionnel et au niveau personnel.
La prévention institutionnelle
Le caractère et pas seulement les compétences
Avant d’embaucher un pasteur ou d’ordonner un ancien, il faut s’assurer qu’il soit qualifié d’abord par son caractère, et pas seulement par ses compétences. Les diplômes et les dons, qui ont leur importance, ne peuvent pas compenser les failles morales. L’orthodoxie doit s’accompagner d’orthopraxie. Il est donc impératif de vérifier les antécédents d’un homme qu’on considère pour devenir ancien. Comment les choses se sont-elles passées dans ses précédentes Églises ? Le candidat est-il réticent à ce que l’on contacte des personnes avec qui il a travaillé dans le passé ? Il est possible qu’il ait eu des conflits, mais comment a-t-il cherché à les résoudre ? Est-il recommandé par d’anciens collaborateurs ?
Le travail d’équipe avant la hiérarchie
Un ouvrier incapable de collaborer ou de partager l’autorité est un drapeau rouge. Les profils abusifs veulent la soumission sans se soumettre eux-mêmes. Une Église saine pratique la soumission mutuelle plutôt que la soumission unilatérale (Ép 5.21). La soumission mutuelle n’implique pas une structure égalitariste qui tend à nier l’autorité pastorale, mais elle rappelle que toute autorité chrétienne est exercée sous l’autorité de Christ et au sein d’un corps. Cherchez des candidats qui se soumettent joyeusement à cette structure et qui collaborent avec les autres sans imposer leur volonté sur tout. Les dominateurs ne laissent pas de liberté ou de marge de manœuvre aux personnes sous leur autorité.
La transparence en plus de la discrétion
La discrétion est une belle vertu (Pr 11.12-13, 20.19) et elle est aussi la préférée des abuseurs, car ils comptent sur la confidentialité pour maintenir le silence. Bien sûr, l’Église ne devrait pas être un lieu de dénonciation sans possibilité de confidence. Chacun devrait être à l’aise de confesser ses péchés sans craindre d’être exposé publiquement (Jc 5.16). Les leaders chrétiens ne doivent cependant rien avoir à cacher de scandaleux qui les forcerait à agir dans le secret (2Co 4.2 ; 1Tm 3.2). Une Église doit maintenir une culture de transparence et d’ouverture. La confiance aveugle qui ne demande jamais de comptes est une tentation plus qu’une bénédiction pour des hommes pécheurs.
La redevabilité et pas seulement la bonne réputation
Lorsqu’un homme a une bonne réputation, voire une certaine aura, on lui donne presque carte blanche et parfois des pouvoirs plénipotentiaires. Aucun serviteur ne devrait détenir un pouvoir discrétionnaire pour faire tout ce qu’il veut. L’autorité doit être limitée et pour cela elle doit être partagée. La pluralité d’anciens et la redevabilité des anciens envers la congrégation sont nécessaires. L’Église détient le pouvoir des clés, elle établit ses propres officiers et maintient les exigences bibliques envers eux3.
La protection des victimes et pas seulement l’institution
Protéger les victimes et protéger l’Église sera antithétique si l’on voit les victimes comme des ennemies qui veulent détruire l’Église. Nul doute que l’Église se fera des ennemis si elle ne cherche pas la justice pour ceux dont on abuse en son sein. Rechercher la justice commence en enseignant aux brebis à détecter les abus d’autorité et en les responsabilisant. Une autre mesure qui est souhaitable est la mise en place d’un comité indépendant qui peut recevoir et examiner d’éventuelles plaintes et offrir des conseils4. Les unions et associations d’Églises devraient se doter de tels ministères et s’assurer que non seulement les pasteurs fautifs sont accompagnés dans un processus de restauration, mais que les victimes soient également prises en charge puisqu’elles sont souvent laissées pour compte5.
La prévention personnelle
Aucun serviteur de Christ ne commence le ministère en aspirant à devenir un pasteur tyrannique. C’est souvent petit à petit que cette tendance se développe à mesure que le Maître tarde et que le serviteur devient négligent (Lc 12.45). Voici quelques rappels destinés aux pasteurs pour éviter une telle dérive.
Tu es un homme ordinaire, pas un saint exceptionnel
Il y a des hommes d’exception, mais l’exceptionnalisme pastoral qui amène un homme à voir son ministère comme étant unique est une posture dangereuse. Voici pourquoi :
La plupart des pasteurs sont tentés de croire (même s’ils ne le diraient pas ainsi) qu’il y a quelque chose d’unique, de spécial et d’inédit dans ce qu’ils ont accompli.
Ne vous méprenez pas. Je ne suggère pas que toutes les Églises sont identiques. Certaines sont plus saines que d’autres. Et Dieu agit à travers certaines Églises d’une manière particulière, tandis que d’autres peuvent être mortes et sans vie. Mais le syndrome « mon Église est la meilleure » peut mener à des abus si l’on n’y prend pas garde. Le pasteur orgueilleux commence à penser qu’il est vraiment différent des autres. Peut-être n’a-t-il pas à suivre les règles que les autres doivent respecter. Et si quelqu’un le remet en question ou le conteste, il se sent particulièrement libre — en fait, il se sent obligé — d’écraser une telle insubordination. Comment osent-ils critiquer quelqu’un que Dieu a si manifestement béni ?6
L’Église est à Christ et tu en es serviteur
Il est si facile d’oublier que nous sommes des serviteurs de l’Église et que celle-ci appartient à Christ. Aucun pasteur n’a un droit de propriété sur l’Église, qu’il en soit le fondateur ou le conducteur depuis des décennies. Nous ne sommes que des serviteurs et, qui plus est, des serviteurs inutiles (Lc 17.10). Le service dans l’Église est parfois une tâche ingrate et c’est précisément ainsi que les serviteurs commencent à ressembler à leur Seigneur ; lorsqu’ils donnent joyeusement et gratuitement leur vie pour les autres (Jn 15.12-13).
Une critique contre toi n’est pas une mauvaise chose
Tout comme la discipline paternelle de Dieu produit d’abord la tristesse et ensuite la joie (Hé 12.11), les critiques fraternelles ont le potentiel de nous rendre meilleurs. Malheureusement, celui qui est incapable d’accueillir la critique ne fera que s’endurcir dans l’amertume et sombrera parfois dans les représailles pour se défendre. Les critiques ne sont pas toujours justes et encore moins bienveillantes, mais elles sont toujours une opportunité pour grandir en humilité. Si nous ratons ces opportunités, notre orgueil, lui, ne manquera pas de grandir.
Si tu n’es jamais satisfait, c’est peut-être toi le problème
Finalement, as-tu réfléchi au fait que si tu es toujours mécontent des gens autour de toi, le problème ne vient peut-être pas des autres ? Si tu es constamment insatisfait de ton entourage et souvent irrité contre lui, cela vient probablement de ton mauvais cœur. Tu déguises sans doute ce manque d’amour et de douceur derrière un prétendu zèle pour Dieu et un désir d’excellence. Permets-moi cependant de te rappeler que le zèle amer n’est pas un fruit de l’Esprit, mais il est charnel et diabolique (Jc 3.13-18). Je t’invite à te repentir et à saisir la grâce de Dieu avant que ta dureté de cœur n’infecte ceux que Dieu t’a confiés (Hé 12.15).
Conclusion
L’Église de Christ doit sans cesse être réformée (semper reformanda). Se conscientiser à la réalité des abus d’autorité, combattre ses causes et guérir ses effets font partie de la réforme nécessaire à laquelle le Seigneur invite son peuple. Puisse le Seigneur nous garder humbles, vigilants et soumis à sa Parole afin que son Église reflète davantage le cœur du bon Berger, qui a donné sa vie pour ses brebis.
Voici un bref rappel de ce que nous avons couvert dans cette série sur l’abus spirituel :
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Article 1: sa définition
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Article 2: ses tactiques
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Article 3: la tolérance ecclésiale
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Article 4: ses effets
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Article 5: sa prévention
Ma prière est que ces quelques articles vous auront été utiles. Je vous invite à consulter l’article d’introduction pour retrouver toutes les autres publications de la série (et celles qui s’ajouteront). J’espère revenir sur ce sujet dans les mois à venir en produisant de nouvelles ressources. En attendant, j’aimerais prêter cette tribune à Caroline Collins qui publiera quelques articles sur mon blog qui s’ajouteront à la série.
1.La Confession de foi baptiste de 1689 (1.6) rappelle que « certains aspects du culte de Dieu et du gouvernement de l’Église, communs aux activités et aux sociétés humaines, doivent être établis selon la lumière naturelle et la sagesse chrétienne, dans le respect des principes généraux de la Parole ». Autrement dit, si l’Écriture suffit à établir les principes normatifs, elle n’exclut pas l’usage de la sagesse issue de la révélation générale pour organiser certains aspects de la vie ecclésiale, pourvu que ces dispositions demeurent soumises à l’autorité biblique. ↩2.Je m’inspire du chapitre 7 de Bully pulpit : They shall not hurt or destroy, creating a culture that resists spiritual abuse, pp. 111-130. ↩3.Pour une présentation plus élaborée du congrégationalisme, je vous renvoie à cette petite série, et en particulier les études 5 à 8. ↩4.Une initiative comme Stop abus en France serait souhaitable au Québec. ↩5.Le congrégationalisme baptiste tel qu’il est articulé dans la Confession de foi de 1689 (26.15) n’est pas isolationniste. La confession anticipe le problème de l’abus spirituel et y répond en déclarant que l’Église locale est redevable à d’autres Églises :
« Des difficultés ou différences en matière de doctrine ou de gouvernement ecclésiastique peuvent survenir, impliquant une ou plusieurs Églises, qui mettent en péril la paix, l’unité ou l’édification ; il peut arriver qu’un ou plusieurs membres d’Église soient lésés par des mesures disciplinaires contraires à la vérité et à l’ordre de l’Église. Dans de tels cas, la pensée du Christ est que plusieurs Églises qui jouissent de communion entre elles envoient des délégués pour échanger sur les questions en litige et offrir leurs conseils à toutes les Églises concernées (Ac 15.2, 4, 6, 22, 23, 25). Il est entendu cependant que les représentants réunis n’ont pas de pouvoir ecclésiastique proprement dit, pas plus qu’ils n’ont de juridiction sur les Églises elles-mêmes, les membres de celles-ci en matière de discipline ou l’autorité d’imposer les conclusions de leurs délibérations aux Églises ou officiers de celles-ci (2Co 1.24 ; 1Jn 4.1).Le pouvoir d’un éventuel comité de délégués chargé d’examiner des plaintes est uniquement déclaratif ; il offre un regard externe et un conseil, mais il ne possède pas de pouvoir ecclésiastique proprement dit. Les Églises concernées peuvent cependant rompre la communion avec une congrégation problématique qui ignorerait leurs recommandations. ↩6.Bully pulpit, pp. 134-135. ↩