Pourquoi l’Église tolère les abus spirituels?

      Gouvernement de l’ÉglisePureté de l’ÉgliseÉthique
      7 min de lecture

      Ce n’est pas parce que les chrétiens méprisent l’Église qu’ils en viennent à tolérer certains abus en son sein, mais parce qu’ils l’aiment. L’amour que nous avons pour l’Église peut parfois être mal ordonné, nous poussant à protéger l’institution au détriment de certaines personnes en son sein.

      Retrouvez les autres articles et épisodes de cette série sur l'abus spirituel en cliquant ici.

      Cependant, aimer selon la vérité (1Jn 3.18) ne conduit à aucune complaisance face au péché. L’amour pour l’Église doit nous pousser à chercher la pureté et la justice au milieu du peuple de Dieu, sans faire acception de personne. Si nous aimons réellement le Seigneur et sa Parole, nous ne pouvons tolérer durablement le péché commis en son nom et contre son peuple. Dieu ne craint pas d’exposer les failles de ses serviteurs ni la faiblesse de son Église (2S 12.1-13; 1Co 11.32; 2Co 7.9-11). Prenons donc garde à l’idole de la bonne réputation à tout prix et ne devenons pas complices du mal par peur de confronter le péché et de l’exposer si nécessaire (Mt 18.15-18).

      Le danger de l’anti-wokisme

      Il est donc normal que nous ressentions le besoin de réaffirmer l’ordre établi par Dieu, et que nous soyons facilement ralliés à des voix conservatrices qui dénoncent virilement les excès du féminisme, du transgenrisme ou de la rhétorique victimaire. Plus nous sommes galvanisés par ces voix, plus nous devenons vulnérables au danger de l’anti-wokisme.

      L’anti-wokisme est l’incapacité de distinguer entre les vrais abus et les abus imaginaires, entre les vraies victimes et les intrus wokes. Tous les abus sont alors déclarés imaginaires. Chaque plainte est perçue comme de la sensiblerie à laquelle il faut résister par peur de céder à l’esprit du siècle. Voilà le climat idéal pour que les abus d’autorité se développent dans nos milieux1.

      Il est essentiel, si nous voulons neutraliser les abus spirituels, de prendre en considération les milieux qui leur permettent de se développer. Comme l’écrit Michael Kruger:

      Le problème ne réside pas seulement dans les abus. Il réside également dans le contexte plus large qui permet à ces abus de perdurer sans contestation2.

      Le contexte anti-woke qu’on retrouve chez les chrétiens tend à nous rendre insensibles aux abus. L’anti-wokisme ne crée pas les abus, mais il neutralise les anticorps qui permettraient de les détecter.

      Le danger du conformisme

      Ce n’est pas uniquement la crainte du wokisme qui nous rend vulnérables aux abus, c’est également l’amour envers l’ordre et l’autorité. Les chrétiens sont soumis et obéissants; ils craignent de résister à l’ordre établi par Dieu et ainsi de désobéir à Dieu même (Rm 13.2). Comme David, ils ne veulent pas porter la main contre l’oint de l’Éternel (1S 24.7), même si l’oint en question fait le mal. Ils sont donc disposés à endurer patiemment les errements de ces oints-serviteurs de Dieu.

      Je crois que cette disposition du peuple de Dieu est généralement une vertu. Mais c’est une vertu dont les pasteurs malintentionnés abuseront, comme l’ont souvent fait les persécuteurs de l’Église, qui connaissent l’éthique chrétienne de la joue droite face aux ennemis (Mt 5.38-42). Il faut veiller à ce que notre générosité chrétienne ne se transforme pas en complicité silencieuse avec le mal et, sans devenir méfiants, ne pas être naïfs.

      Tout en reconnaissant que la négligence de l’autorité peut être aussi délétère que son abus, il faut admettre que nos Églises craignent davantage l’insubordination que l’abus d’autorité. Comme l’écrit Kruger:

      Certaines Églises semblent très inquiètes à l’idée qu’un de leurs membres puisse s’opposer à leur autorité, mais elles semblent nettement moins préoccupées par le fait que leurs dirigeants puissent abuser de cette même autorité. À leurs yeux, si l’autorité de l’Église pose problème, c’est presque toujours parce qu’elle est insuffisante, plutôt que parce qu’elle va trop loin3.

      Les fausses accusations existent (Dt 19.15-21; 1Tm 5.19), c’est pourquoi nous devons faire preuve de discernement et ne pas inquiéter un leader à la moindre doléance déposée contre lui. Mais nous ne devrions pas non plus étouffer systématiquement toutes les plaintes; il faut plutôt les examiner avec sagesse et courage.

      Quelques failles dans nos structures

      Jusqu’ici, j’ai décrit des aspects qui caractérisent la culture générale de nos Églises et les rendent plus vulnérables vis-à-vis de certains abus d’autorité. J’aimerais terminer ce troisième article de la série en mentionnant cinq failles récurrentes dans les structures de nos milieux4.

      1. L’autorité déformée

      À qui votre pasteur est-il redevable? À Dieu? Il est essentiel qu’il le soit. Mais ceux qui prétendent n’être redevables qu’à Dieu ne sont, en réalité, redevables à personne. Christ a établi une autorité collégiale sur son Église (Ép 2.20; Tt 1.5) et a confié le pouvoir des clés à la congrégation elle-même (Mt 18.17; 2Co 2.6). Cette structure prévient bien des abus de pouvoir et s’assure que les personnes en autorité sont redevables. La centralisation de l’autorité en un seul homme est une déformation de l’autorité biblique. Malheureusement, il n’est pas rare de rencontrer de petits papes qui font l’ordre et la loi dans les milieux évangéliques.

      2. La bienveillance déformée

      S’il faut supporter la persécution et aimer nos ennemis (Mt 5.44), si l’amour couvre une multitude de péchés (1P 4.8), cela signifie-t-il qu’il vaut mieux se taire pour préserver la paix de l’Église lorsque des injustices surviennent? La bienveillance et le devoir de pardon exigent la patience, mais non le silence complaisant (Col 3.13; 1Tm 5.19-20).

      3. La dépravation déformée

      Il y a deux façons dont la doctrine de la dépravation est déformée et favorise l’abus spirituel: en minimisant ou en exagérant la méchanceté du cœur. Minimiser la dépravation ne consiste pas à banaliser le péché, mais à ne le condamner que dans ses formes les plus grossières, généralement absentes chez les hypocrites religieux (Mt 23.13-36). Lorsqu’on ne discerne pas le péché d’hypocrisie religieuse et de dureté de cœur, souvent plus subtils (1Tm 5.24), le péché est minimisé et l’abus favorisé.

      L’autre erreur consiste à relativiser le péché: ce ne sont plus seulement les pires criminels qui sont d’horribles pécheurs, mais tous. Il y a une part de vérité dans cela (tous les péchés sont horribles), mais le danger est de ne plus percevoir le degré de gravité entre les péchés (certains péchés sont plus horribles). Lorsque tous les péchés sont nivelés, la distinction disparaît entre le péché des abuseurs et celui des victimes: tout le monde est un horrible pécheur qui doit se repentir. De plus, il y a une différence entre un simple membre colérique et un pasteur colérique (1Tm 3.3). Une mauvaise évaluation du péché affecte inévitablement la manière d’annoncer et d’appliquer la grâce.

      4. La grâce déformée

      L’abus le plus fréquent en matière de grâce consiste à justifier le péché plutôt que le pécheur. On justifie le péché lorsqu’on gracie le pécheur sans qu’il ne soit contrit pour son péché ni qu’il ait à l’abandonner. Cette déformation de la grâce se trouve autant à gauche qu’à droite. On la pratique dans les Églises inclusives qui gracient toute immoralité sans pénitence, et dans les Églises conservatrices qui ferment les yeux sur les péchés des gens religieux. Dans les deux cas, la grâce est déformée, car elle n’est pas accompagnée par la repentance du péché.

      5. La réconciliation déformée

      Lorsque la gravité du péché d’abus spirituel n’est pas prise en compte et que la grâce est déformée, cela conduit inévitablement à des mesures inadéquates. Ces mesures maintiennent l’abus, car celui-ci n’est pas reconnu pour ce qu’il est réellement. L’abus spirituel est souvent traité dans nos milieux comme un simple conflit nécessitant réconciliation entre les parties. Encourager la réconciliation avec un abuseur, c’est déformer la réconciliation biblique. Il ne peut y avoir de réconciliation que lorsque le péché d’abus est identifié, confessé et que des mesures appropriées sont mises en place pour l’endiguer.

      Conclusion

      J’ai commencé cet article en affirmant que c’est souvent notre amour pour l’Église et notre désir de la protéger qui freinent notre élan à dénoncer les abus spirituels. C’est également notre manque de courage qui nous empêche de le faire. Lorsque j’entends une rumeur d’abus à propos d’un ouvrier, je préfère ne rien savoir. Je ne veux pas me créer un problème ni prendre position; il est tellement plus confortable d’ignorer la situation.

      De plus, aux yeux des autres ouvriers, c’est une lâcheté respectable, bien servie par mon ecclésiologie baptiste. Je peux toujours prétexter que chaque Église doit gérer ses problèmes sans ingérence externe. Ce qui n’est pas faux, mais cela ne doit pas me servir d’excuse pour fermer les yeux sur le mal ni empêcher de poser quelques questions lorsque je connais personnellement les gens concernés.

      Les abus spirituels persistent dans nos milieux parce que nous ne voulons pas les voir et que nous craignons le conflit. La paix qui repose sur la loi du silence est une paix coupable et de courte durée. Que Dieu nous aide à maintenir la paix ainsi que la justice au milieu de son peuple.


      Pascal Denault

      Pascal Denault est pasteur à l’Église réformée baptiste de St-Jérôme (Québec), il est marié avec Caroline et ils sont les heureux parents de quatre enfants. Pascal a complété un baccalauréat et une maîtrise en théologie à la Faculté de théologie évangélique de Montréal. Il est également blogueur sur le site Un héraut dans le net et auteur de plusieurs livres dont Le côté obscur de la vie chrétienne et Disciple aujourd’hui.

      Ressources similaires

      webinaire

      Le transhumanisme: La fin de l'homme?

      Découvre le replay de ce webinaire enregistré le 11 mai 2023, en partenariat avec l’équipe du podcast Sagesse et Mojito: Christel Lamère Ngnambi, Jean-Christophe Jasmin et Léa Rychen.

      Orateurs

      L. Sagesse et Mojito