Les effets de l’abus spirituel

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      Au début, l’abus spirituel me semblait anodin jusqu’à ce que je prenne conscience de ses effets dévastateurs. Mon premier réflexe face à la souffrance d’autrui est souvent de mettre en doute sa validité plutôt que d’y répondre avec compassion. Bien que certaines personnes puissent exagérer leur souffrance, celles causées par l’abus spirituel sont bien réelles et parfois graves. Les pasteurs et les Églises doivent apprendre à valider cette souffrance; c’est la première étape pour y remédier.

      L’abus spirituel est particulièrement dévastateur parce qu’il pervertit les moyens mêmes que Dieu a donnés pour guérir et fortifier son peuple. Dans cet article, je tenterai de décrire brièvement les effets négatifs que l’abus spirituel peut produire chez une personne victime d’un tel abus1.

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      Les effets spirituels

      Cette catégorie d’effets me semble devoir être abordée en premier en raison de la nature unique de l’abus spirituel, qui vient pervertir les moyens de grâce que Dieu a mis en place pour le bien de ses enfants. L’abus spirituel ne blesse pas seulement la confiance en des hommes, il blesse la confiance dans les instruments mêmes du salut. Voici comment cela se passe. Au lieu d’une Église refuge face à un monde prédateur, on trouve un repaire qui protège les abuseurs. Au lieu d’une Parole divine qui affranchit de la servitude aux hommes, la Bible devient l’instrument pour asservir les hommes. Au lieu de bons bergers qui soignent et nourrissent les brebis, des hommes durs les maltraitent et parfois les dévorent.

      Depuis que j’ai débuté cette série sur l’abus spirituel, plusieurs personnes se sont confiées à moi pour me raconter comment elles ont été malmenées par des leaders chrétiens qui ne sont, pour beaucoup d’entre eux, pas même préoccupés d’avoir maltraité des brebis de Christ.

      Ces frères et sœurs qu’on a sourdement tenté d’écarter ou de faire taire, ou qui ont été hâtivement disciplinés pour des motifs douteux sans pouvoir se défendre, sont généralement laissés seuls et sans soutien. Avant qu’ils finissent par prendre conscience de l’abus spirituel qu’ils ont vécu, il y a une période de grande confusion. Ils sont confus par rapport à eux-mêmes, doutent de leur propre pensée et n’arrivent plus à discerner le vrai du faux. Ils doutent de l’Église et même de Dieu. Cette confusion spirituelle conduit généralement à l’isolement et à la rupture des relations communautaires.

      Les effets relationnels

      Assez souvent, les victimes de l’abus spirituel s’éloigneront, et seront éloignées, de l’Église et de la communauté chrétienne. Certains s’en éloignent temporairement, d’autres s’en éloignent de façon définitive. Cet effet relationnel est tragique, car au moment où un chrétien aurait le plus besoin du soutien de ses frères et sœurs, l’abus spirituel l’en privera.

      Cette séparation d’avec le troupeau sert bien la défense des pasteurs autoritaires, qui peuvent aisément faire passer ces personnes comme des rebelles ou de faux chrétiens qui ont abandonné la foi. Dans la grande majorité des cas, les membres de la congrégation soutiendront leur pasteur contre ses victimes.

      Le traumatisme causé par ce type d’ostracisme social va bien au-delà du simple fait que les victimes ne fréquentent plus leur ancienne église. Il implique le fait que leur ancienne église s’est retournée contre elles et les considère désormais comme des personnes semant la division, causant des problèmes et tenant des propos malveillants. En d’autres termes, c’est le revirement de situation – passer du statut de membre fidèle à celui d’exilé rejeté – qui est particulièrement dévastateur2.

      Il n’est pas étonnant qu’une victime se sente rejetée par l’Église si notre réflexe consiste à remettre en question la validité de ce qu’elle exprime sans véritablement chercher à écouter et à comprendre.

      Au lieu de faire preuve de compassion, de nombreuses Églises demandent d’abord aux victimes si leur souffrance est réellement "justifiée". En d’autres termes, leur premier réflexe est de remettre en question et de contester les victimes au lieu de leur offrir une sympathie à l’image du Christ3.

      Bien sûr, il ne s’agit pas de croire n’importe quel témoignage sans l’éprouver, mais nier ou minimiser les souffrances d’une personne n’est jamais acceptable. Une victime d’abus spirituel peut effectivement être remplie d’amertume et de colère qui l’amèneront à pécher. Cela efface-t-il la réalité de l’abus contre elle pour autant?

      Parmi les effets spirituels et relationnels les plus dommageables, les doutes sur Dieu et sa Parole sont les plus sérieux. L’abus spirituel éloigne de Dieu et affecte la relation avec lui. Il n’est pas rare d’entendre les témoignages de "déconversion" évoquer les abus dans l’Église. Cela n’absout pas l’apostasie, mais les scandales qui y conduisent seront sévèrement jugés par Dieu (Mt 18.6-9; Rm 2.17-24, 16.17; 2Co 6.3; 2P 2.1-2).

      Sans forcément se "déconvertir", les victimes d’abus spirituel seront souvent ébranlées dans leur confiance envers Dieu. Il leur devient difficile de se reposer dans sa Parole lorsque celle-ci a été instrumentalisée contre eux pour tenter de les contrôler en privé ou depuis la chaire. Il leur faudra du temps pour guérir, déconstruire la fausse vision qu’elles ont développée de Dieu et de son Église et être rebâties par la vérité. Il est rare qu’elles puissent faire tout cela sans l’aide d’enfants de Dieu bienveillants et remplis de son amour.

      Les effets psychosomatiques

      En 2014, lorsque l’Église Mars Hill de Seattle a périclité, je regardais de loin ce qui se passait. J’étais loin de me douter qu’au milieu de cette crise, des dizaines de personnes vivaient des séquelles s’apparentant à un choc post-traumatique4.

      Les effets psychosomatiques de l’abus spirituel peuvent aller de légers à sévères selon la gravité de ce qu’elles ont subi. Au niveau psychologique, il s’agit souvent de sentiments néfastes: de la colère, de la honte, de la peur. Ces états peuvent dégénérer en anxiété généralisée, en crises de panique, en une conscience en décompensation. Au niveau somatique, on retrouve des symptômes d’insomnie, de perte d’appétit, d’épuisement physique et de dépression, ainsi qu’une incapacité à supporter le stress. Pourquoi un abus spirituel produit-il un trauma aussi profond? Parce qu’il touche l’identité spirituelle, la relation à Dieu et l’appartenance communautaire.

      Le corps et l’esprit sont unis pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare. Un traumatisme spirituel affectera l’être entier: l’âme comme le corps. Les effets néfastes qu’une personne vit dans son corps par rapport à sa vie d’Église peuvent révéler la présence d’un abus spirituel.

      Conclusion

      Certains penseront peut-être que tout cela est exagéré et que le problème vient en réalité de notre société qui est devenue trop sensible. Je trouve aussi parfois que les gens autour de moi ont une sensibilité exagérée. Mais j’essaie également de me rappeler que nous n’avons pas tous le même seuil de tolérance ni la même sensibilité. L’Écriture condamne les attitudes méprisantes que nous entretenons envers ceux qui nous paraissent plus faibles et nous invite plutôt à les estimer au-dessus de nous-mêmes (Rm 12.15-16; 1Co 12.22-23; Ph 2.3-4). Si une personne nous semble se victimiser, nous devrions chercher à la redresser avec douceur plutôt que de l’écarter sèchement (Ga 6.1-3). Peut-être qu’en cours de route notre perception changera et que nous verrons comment aider à guérir ses blessures plutôt que les empirer en contestant leur validité (Pr 12.18; Mt 7.5).


      Pascal Denault

      Pascal Denault est pasteur à l’Église réformée baptiste de St-Jérôme (Québec), il est marié avec Caroline et ils sont les heureux parents de quatre enfants. Pascal a complété un baccalauréat et une maîtrise en théologie à la Faculté de théologie évangélique de Montréal. Il est également blogueur sur le site Un héraut dans le net et auteur de plusieurs livres dont Le côté obscur de la vie chrétienne et Disciple aujourd’hui.

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