Qu’est-ce qui distingue les trois personnes de la Trinité?

      Trinité
      15 min de lecture

      Pourquoi le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont-ils trois personnes? Qu'est-ce qui les distingue? Mal répondre à ces questions fait écrouler la doctrine de la Trinité.

      Les chrétiens confessent un Dieu trinitaire, c’est-à-dire l’existence d’un seul Dieu, subsistant en trois personnes: le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Cette doctrine de la Trinité comporte deux piliers: renier l’un d’entre eux fait écrouler tout l’édifice.

      D’un côté, il y a un seul Dieu (Dt 6.4). L’unité d’essence entre les personnes fait que les trois sont un. De l’autre côté, il y a trois personnes. Comme le révèle Matthieu 28.19, le nom divin est singulier, mais c’est le nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

      Pour maintenir ces deux affirmations, il est nécessaire d’établir correctement ce qui distingue les trois personnes de la Trinité l’une de l’autre. Pourquoi s’agit-il de trois personnes, et non d’une seule? Qu’est-ce qui fait que le Père n’est ni le Fils ni le Saint-Esprit, que le Fils n’est ni le Père ni le Saint-Esprit, et que le Saint-Esprit n’est ni le Père ni le Fils? En d’autres termes, qu’est-ce qui les distingue?

      Au 18ᵉ siècle, le théologien John Gill dénonçait certains enseignants qui se trompaient dans la manière de définir cette distinction. Il écrivait que “même s’ils professent qu’il y a trois personnes dans la divinité, ils ne sont pas capables de le prouver, ni de pointer vers ce qui les distingue l’un de l’autre1”. Nous confessons trois personnes en Dieu. Pouvons-nous pointer vers ce qui les distingue?

      Cette question est cruciale. Si les trois personnes ne sont pas distinctes l’une de l’autre, alors il n’y a pas de Trinité, mais plutôt un seul Dieu et une seule personne, comme l’affirme une hérésie que nous appelons le modalisme. De l’autre côté, mal établir la distinction entre les personnes peut amener au trithéisme: nous ne confessons plus un seul Dieu, mais trois dieux différents. Les deux sont des erreurs sérieuses.

      Ainsi, pour maintenir une théologie trinitaire solide, il est nécessaire d’affirmer une distinction entre les personnes qui ne remette pas en cause l’autre pilier de la Trinité: l’unité d’essence. Il y a trois personnes, oui, mais il y a un seul Dieu. Comme Henri Blocher l’écrit:

      Nous avons besoin des deux vérités révélées par les paroles de l’Écriture, et l’effort de la théologie, prenant ce double appui, est de les penser ensemble2.

      Le but de cet essai est de "penser ensemble" ces deux réalités: l’unité d’essence et la distinction des personnes. L’objectif est d’établir une distinction réelle (par opposition à une distinction fictive) entre les personnes de la Trinité qui ne remette pas en cause leur unité d’essence. Comme nous allons le voir, cette manière de distinguer entre les personnes n’est pas nouvelle. Bien que souvent ignorée aujourd’hui, elle a été mise en avant par de nombreux théologiens depuis le début de l’ère chrétienne3.

      I. Comment bien situer la distinction entre les personnes?

      Comment faire une distinction entre les personnes qui ne remette pas en cause l’unité d’essence? John Gill, dans Complete body of doctrinal and practical divinity, est un bon guide pour dresser les contours d’une telle distinction.

      1. C’est une distinction éternelle

      D’abord, Gill explique que la distinction entre les personnes de la Trinité doit être éternelle. Dieu a toujours existé en tant que Père, Fils et Saint-Esprit. Comme il n’y a pas de changement en Dieu, Dieu ne peut pas exister d’une autre manière. Le Père est le Père du Fils éternellement, et le Fils est le Fils du Père éternellement. En d’autres termes, il n’y a pas un moment où Dieu n’était pas trois.

      Par conséquent, la distinction entre les personnes “doit être aussi ancienne que l’existence de Dieu lui-même4”. Par exemple, elle doit exister bien avant l’incarnation du Fils et ne peut pas être limitée à son œuvre de rédemption.

      2. C’est une distinction nécessaire à Dieu

      Plus précisément, la distinction entre les personnes ne peut pas se situer dans les actions externes de Dieu, ce que l’on appelle les actions ad extra de la Trinité. Ce terme fait référence à ce que Dieu fait vis-à-vis de tout ce qui existe en dehors de lui-même, en relation avec l’ordre créé. Ces actions contrastent avec ce que Dieu fait ad intra, en relation avec lui-même.

      Il y a une différence de nature entre les actions ad extra et ad intra. Comme Gill l’explique, les actions externes de Dieu sont “arbitraires, dépendantes de son bon plaisir”. Ces actes n’existent pas par nécessité: Dieu a créé et il a racheté, mais il n’était pas obligé de le faire. Il aurait pu ne pas le faire, et être qui il est. Dieu est totalement libre dans ses actions envers l’ordre créé.

      Cependant, l’être de Dieu est différent. Ce que Dieu est, son être, n’est pas "arbitraire", parce que “Dieu existe nécessairement”, et il existe nécessairement en tant que Père, Fils et Saint-Esprit. Dieu est ce qu’il est, indépendamment de ce qu’il fait pour ses créatures. Affirmer autre chose reviendrait à dire que Dieu aurait dû créer ou racheter pour être ce qu’il est, le rendant ainsi dépendant de sa création.

      Cela implique que la distinction entre les personnes de la Trinité existe “par nécessité de nature”. Dieu existe nécessairement en tant que Père, Fils et Saint-Esprit, en lui-même et de lui-même, indépendamment de quoi que ce soit. La distinction fondamentale entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit se situe donc dans l’être de Dieu, l’ad intra de la Trinité5.

      3. C’est une distinction qui n’affecte pas l’essence divine

      Toutefois, il faut aussi affirmer que cette distinction ne peut pas concerner l’essence divine en elle-même, ce qui fait que Dieu est Dieu. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne possèdent pas chacun une essence différente: cela remettrait en cause l’un des piliers de la doctrine de la Trinité, à savoir l’unité des personnes. Il n’y aurait pas un Dieu, mais trois dieux.

      Ce ne serait même pas suffisant de dire qu’ils ont à 99 % la même essence, mais qu’il y a 1 % qui les différencie. Non, tout ce qui fait que Dieu est Dieu peut se dire individuellement du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi, même si la distinction entre les personnes concerne Dieu tel qu’il est en lui-même (in se), cette distinction ne se trouve donc pas dans la manière de définir l’essence divine.

      Par conséquent, pour pouvoir distinguer entre les personnes, il faut pouvoir affirmer quelque chose à propos du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui concerne Dieu tel qu’il est en lui-même, mais qui n’implique aucun changement dans l’essence de Dieu. La distinction doit être éternelle, nécessaire, et ne pas affecter l’essence divine.

      II. Des mauvaises manières de distinguer entre les personnes

      Ce que nous avons vu jusqu’ici nous permet de rejeter certaines mauvaises manières de distinguer entre les personnes de la Trinité.

      1. Leurs noms

      Les trois personnes ont un nom différent (comme Mt 28.19 le montre), mais le nom n’est pas suffisant pour distinguer de manière fondamentale entre les personnes. Quelqu’un peut avoir différents noms en étant la même personne. Comme Gill l’exprime, une distinction “simplement nominale” n’est “pas une distinction du tout6”. Leurs noms pointent effectivement vers une distinction, mais ne constituent pas cette distinction.

      2. Ce que les personnes font

      Quelqu’un pourrait avancer que la distinction se trouve en ce que le Père planifie le salut, que le Fils s’incarne pour accomplir ce salut, et que l’Esprit l’applique à nos cœurs. Cependant, comme nous l’avons vu, ce que Dieu fait envers les créatures n’est pas nécessaire: Dieu n’a pas besoin de le faire pour exister en tant que Père, Fils et Saint-Esprit. En revanche, la distinction entre les personnes doit être nécessaire: Dieu existe en trois personnes indépendamment de sa création. Il ne peut exister autrement.

      De plus, la doctrine des opérations inséparables nous enseigne que les actions ad extra de la Trinité sont communes aux trois personnes7. Ces actions externes peuvent refléter la distinction interne qui existe en Dieu, mais ne peuvent pas être le fondement de cette distinction. Comme l’écrit Gill, “les trois personnes divines se manifestent [dans l’économie], mais n’y sont ni produites, ni rendues distinctes8”. Cela signifie que les distinctions que l’on peut observer entre le Père et le Fils dans l’économie de la rédemption ne peuvent être la base fondamentale de ce qui distingue le Père et le Fils dans la divinité. Le chemin est plutôt inverse: des distinctions existent dans l’économie comme reflet d’une distinction fondamentale en Dieu lui-même.

      3. L’envoi ou la soumission du Fils

      Owen Strachan et Gavin Peacock écrivent:

      Le Père est le Père parce qu’il envoie le Fils. Le Fils est le Fils parce qu’il se soumet à la volonté du Père9.

      Une telle formulation est incorrecte. L’Écriture utilise en effet un langage d’envoi du Fils par le Père (Jn 5.30; 6.38-39). Cependant, un tel langage ne constitue pas la distinction fondamentale entre le Père et le Fils. Cela reviendrait à affirmer que la distinction fondamentale entre le Père et le Fils se trouve dans les actions ad extra de la Trinité. Ce n’est pas possible, car il ne s’agirait pas d’une distinction nécessaire et immanente (sauf si nous souhaitons insérer dans la Trinité immanente la notion d’"envoi", mais cela pose également problème, notamment pour l’unité d’essence).

      Les actions ad extra ne constituent pas, mais reflètent, la distinction fondamentale Père-Fils. Ainsi, il faut plutôt dire: “Le Père envoie le Fils, parce qu’il est le Père” et “Le Fils est envoyé parce qu’il est le Fils.” Cela amène à aller plus loin et à se demander: pourquoi est-ce le Père qui envoie, et le Fils qui est envoyé? Ces questions mènent à une distinction au sein de la Trinité, que nous essayons justement d’établir.

      (Dans un prochain article, nous verrons pourquoi la notion de soumission éternelle du Fils au Père, comme argumentée par Grudem, est problématique.)

      4. Des attributs divins

      C’est probablement plus évident, mais il serait faux de dire que l’une des personnes de la Trinité aurait la puissance, l’autre l’amour, l’autre la sainteté. Cela reviendrait à nier ce que nous appelons la "simplicité divine", ainsi que l’unité d’essence et donc la divinité des personnes.

      La simplicité divine nous amène à affirmer que les attributs de Dieu font partie de l’essence divine elle-même. Ce ne sont pas des additions, comme si Dieu pouvait exister sans ces attributs. En d’autres termes, les attributs divins font partie de ce que cela veut dire d’être Dieu. Ainsi, les trois personnes possèdent ces attributs pleinement, sans aucune distinction, car ces attributs ne sont pas des "choses" ou des "qualités" ajoutées.

      Si vous êtes toujours avec moi, nous sommes maintenant équipés pour pouvoir explorer ensemble la bonne manière de distinguer entre les personnes de la Trinité.

      III. La bonne manière de distinguer: les relations d’origine

      Ce que nous avons démontré jusqu’ici nous amène à affirmer que, pour distinguer entre les personnes de la Trinité, il est nécessaire d’énoncer quelque chose à leur sujet 1) de manière individuelle (c’est-à-dire qui n’est pas la même chose pour chaque personne), 2) qui se réfère à Dieu tel qu’il est en lui-même (pour avoir une distinction éternelle et nécessaire), 3) qui n’affecte pas l’essence divine (pour ne pas nier l’unité des personnes). Est-ce qu’une telle manière de distinguer existe? Oui: les chrétiens du passé ont déjà trouvé la réponse pour nous.

      Substance, accident, et relations

      Déjà au 5ᵉ siècle, Augustin expliquait qu’il était possible d’affirmer des choses sur Dieu qui ne “concernent pas la substance”, mais qui s’appliquent quand même à Dieu tel qu’il est en lui-même. Ce qui est affirmé de Dieu “concernant sa substance” s’applique nécessairement aux trois personnes, parce qu’il n’y a qu’une seule essence divine. Ce n’est pas là que la distinction entre les personnes peut se trouver. En même temps, Augustin expliquait qu’il n’était pas possible d’affirmer des choses sur Dieu en ce qui “concerne les accidents”, car Dieu n’est pas substance et accident: c’est un être simple, qui n’est pas composé de parties; tout en Dieu est substance.

      Cela amène Augustin à souligner un autre type d’affirmation, qui n’est ni substantiel ni accidentel: ce qui est dit de Dieu en ce qui “concerne les relations”.10 Si ce qui est dit de Dieu en ce qui concerne la substance s’applique aux trois personnes, ce qui est dit de Dieu en ce qui concerne les relations fait référence “à ce par quoi les trois sont distincts l’un de l’autre11”.

      Les relations d’origine

      C’est ainsi que, de manière historique, dès les premiers siècles, les trois personnes de la Trinité ont été distinguées: au travers de leurs relations d’origine. Le Père engendre le Fils, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils (de manière éternelle et nécessaire). C’est ainsi que les trois personnes de la Trinité tiennent l’unique essence divine dans des modes de subsistance distincts. Par ces relations mutuelles, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont "autre" (c’est-à-dire qu’ils sont des personnes distinctes), mais ils ne sont pas "autre chose" (ils ont la même substance)12. Pour paraphraser Scott Swain, la distinction entre les personnes ne se trouve pas dans ce qu’ils ont, mais plutôt dans la manière dont ils ont ce qu’ils ont13.

      Ces affirmations dépendent de deux éléments importants:

      1. L’engendrement du Fils. J’ai pris le temps d’exposer les fondements bibliques de l’engendrement éternel du Fils dans un autre article. Pour le résumer simplement, il s’agit de l’acte éternel et nécessaire par lequel le Fils est mis en possession de toute l’essence divine. Cette doctrine préserve la pleine divinité du Fils, tout en établissant la distinction des personnes, comme l’explique Kevin DeYoung:

      L’engendrement éternel du Fils est la manière par laquelle le Fils peut être tout aussi divin que le Père, et en même temps le Fils n’est pas la même personne que le Père14.

      2. La procession de l’Esprit. De la même manière, l’Esprit procède du Père et du Fils, c’est-à-dire qu’il tient l’unique essence divine de la part du Père et du Fils, dans un acte éternel et sans fin. Dans sa Théologie systématique, Louis Berkhof définit la procession du Saint-Esprit ainsi:

      L’acte éternel et nécessaire de la première et deuxième personne de la Trinité par lequel elles deviennent, dans l’Être divin, le fondement de la subsistance personnelle de l’Esprit saint, et mettent la troisième personne en possession de toute l’essence divine, sans aucune division, aliénation ou changement15.

      Une distinction réelle et suffisante

      Ces relations mutuelles offrent le moyen de distinguer réellement entre les personnes de la Trinité, sans aucune atteinte à l’unité d’essence. Non seulement ces relations “distinguent les personnes, mais elles constituent ces personnes”, comme Gilles Emery le met en avant. Au final, une “personne divine est une relation subsistante16”.

      Ainsi, les personnes de la Trinité “se distinguent les unes des autres par la manière unique ou propre dont elles tiennent en commun la seule substance, sagesse, volonté et activité divines17”. Ce qui les distingue n’est pas quelque chose qui leur est ajouté, un attribut ou un rôle, mais plutôt la manière unique dont elles tiennent ce qu’elles ont en commun, c’est-à-dire l’essence divine.

      La distinction fondamentale se trouve dans leurs propriétés personnelles, qui sont liées à leurs relations d’origine: la propriété personnelle du Père est la paternité, la propriété personnelle du Fils est la filiation, et la propriété personnelle de l’Esprit est la procession.

      C’est une vraie distinction, car elle concerne Dieu tel qu’il est en lui-même, de manière indépendante de l’ordre créé. C’est aussi une distinction suffisante. Grâce à ces propriétés personnelles, il est possible d’affirmer que le Père n’est ni le Fils ni l’Esprit, que le Fils n’est ni le Père ni l’Esprit, et que l’Esprit n’est ni le Père ni le Fils. Nous avons réellement trois personnes distinctes. Et pourtant, tous les trois ont en commun l’unique essence divine.

      Conclusion: les deux piliers sont maintenus

      Cette manière de distinguer entre les personnes de la Trinité n’est pas nouvelle: elle a plutôt été oubliée, alors qu’elle était largement confessée par les théologiens du passé!

      Distinguer les personnes par leurs relations d’origine maintient une théologie trinitaire orthodoxe. C’est même le seul moyen de préserver une vraie distinction entre les personnes qui ne porte pas atteinte aux autres affirmations trinitaires. Comme Charles Lee Irons l’exprime, l’engendrement éternel du Fils et la procession éternelle de l’Esprit “servent de clé de voûte pour maintenir les distinctions entre les trois personnes sans compromettre l’unité et la simplicité de Dieu18”.

      Par les relations d’origine, nous pouvons donc "penser ensemble" les deux piliers d’une théologie trinitaire qui tient la route: il y a un, mais il y a aussi trois.

      Avec les chrétiens des premiers siècles, nous pouvons alors “adorer l’Unité dans la Trinité, et la Trinité dans l’Unité”, comme l’exprime le Symbole dit d’Athanase.

      Notes et références:

      Benjamin Eggen

      Benjamin est marié à Jessica, papa d'une petite fille, et pasteur de l’Église Réformée Baptiste de Bulle, en Suisse. Il a fait ses études à l’Institut Biblique de Bruxelles, où il enseigne ponctuellement. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont Soif de plus? et Qu’est-ce que tu crois?.

      Vous pouvez le suivre en vous abonnant à sa newsletter, ou sur sa chaîne YouTube.

      Ressources similaires