« Moi, ma Bible, et rien d’autre »

5 min de lecture
« Moi, ma Bible, et rien d’autre »
Derek Sutherland
Derek Sutherland

Sola Scriptura ou Solo Scriptura ? Une lettre qui change tout. Beaucoup de chrétiens affirment croire en « la Bible seule ». Mais derrière cette expression se cache souvent une confusion importante.

Loading the Elevenlabs Text to Speech AudioNative Player…

À première vue, la différence semble minime. Elle ne tient qu’à une seule lettre. Mais en pratique, elle change profondément la manière de vivre la foi chrétienne.

Sola scriptura est une expression issue de la Réforme. Elle signifie que l’Écriture est l’autorité suprême et finale pour la foi et la vie chrétienne. Cela veut dire que tout (traditions, doctrines, pratiques) doit être évalué à la lumière de la Bible. Mais cela ne signifie pas que le chrétien est seul avec sa Bible.

Les réformateurs eux-mêmes ne rejetaient pas la tradition. Ils lisaient les Pères de l’Église. Ils s’appuyaient sur les conciles. Ils rédigeaient des confessions de foi. Leur objectif n’était pas de créer une séparation entre la foi chrétienne et son histoire, mais de purifier les pratiques en ramenant tout sous l’autorité ultime de l’Écriture.

La spiritualité Solo scriptura, est une dérive moderne. Dans son ouvrage The Harvest of Medieval Theology (trad. La moisson de la théologie médiévale), Heiko Oberman aborde la relation complexe entre l’autorité de l’Église et l’autorité de l’Écriture. À la lumière des débats qui ont traversé les siècles, depuis l’Église primitive jusqu’à la théologie médiévale, Oberman forge, par souci de clarté, les concepts de « Tradition I » et de « Tradition II ». Keith Mathison soutient qu’une autre « Tradition » a fait son apparition au sein d’un évangélisme mal informé : c’est ce qu’il appelle la « Tradition 0 », laquelle s’est développée en raison de la confusion entourant la définition de l’expression sola Scriptura (voir article précédent).

Notre héritage protestant, marqué par les célèbres cinq « sola », a souvent été source de confusion. Ces principes fondamentaux étaient bien ceux des Réformateurs. Mais saviez vous que leur formulation explicite date du 20e siècle ? C’est notamment Theodore Engelder (théologien luthérien) qui a écrit un article en 1916 intitulé « Les trois principes de la Réforme : Sola Scriptura, Sola Gratia, Sola Fides ».

Mais que signifie exactement Sola Scriptura?

S’agit-il de l’Écriture seule, sans aucun égard pour la tradition ? Ou bien la tradition est-elle prise en compte ? Si tel est le cas, dans quelle mesure ? Et quelles en sont les limites ?

Keith Mathison éclaire ici les origines de cette confusion, née d’une controverse complexe apparue dans les années 1980 et 1990. Dans son ouvrage The Shape of Sola Scriptura, il explique que ce débat a surgi au sein de courants dispensationalistes (représentés par des figures telles que Zane Hodges et Charles Ryrie) qui prônaient une conception réductionniste du sola fide. Ils rendaient le terme « seul » absolu tout en faisant abstraction de tout contexte théologique. Cette approche, qui s’éloigne de la doctrine réformée de la justification par la foi seule, a suscité les critiques de plusieurs personnalités évangéliques marquantes, comme John MacArthur.

Douglas Jones a forgé l’expression « Tradition 0 » pour désigner cette version controversée du sola Scriptura, une conception qui ne correspond pas du tout aux intentions des Réformateurs. Affaiblir les fondements doctrinaux solides hérités de l’histoire de l’Église ne peut qu’ouvrir la voie à de futures hérésies et à la répétition des erreurs du passé.

À première vue, solo scriptura peut sembler courageux. Cela peut paraître spirituel de se présenter comme un loup solitaire. Mais en réalité, cette approche pose plusieurs problèmes :

  • D’abord, elle conduit à un individualisme dangereux. Si chacun interprète la Bible de manière totalement autonome, sans référence à l’Église ou à l’histoire, alors chacun devient sa propre autorité. Le centre de gravité de l’autorité glisse de la Bible à une personne qui lit la Bible.
  • Ensuite, elle ouvre la porte à de nombreuses erreurs doctrinales. L’histoire de l’Église montre que beaucoup d’hérésies sont simplement des lectures isolées et déséquilibrées de l’Écriture. Sans cadre, sans correction, sans dialogue, les dérives sont inévitables.
  • Enfin, elle coupe le chrétien de la richesse de l’Église. La foi chrétienne n’est pas née hier. Elle s’inscrit dans une histoire, une communauté, une transmission. Hébreux 13.7 nous invite à nous souvenir de ceux qui nous ont précédés dans la foi.

Solo scriptura et sola scriptura n’ont qu’une lettre de différence mais ils ont un monde d’écart. La Bible elle-même valorise cette transmission. Paul dit à Timothée : « Ce que tu as entendu de moi… confie-le à des hommes fidèles » (2 Timothée 2.2). La vérité est transmise, enseignée, protégée.

La position biblique est donc plus nuancée, mais aussi plus solide. L’Écriture est l’autorité finale. Mais elle est lue, comprise, enseignée dans le cadre de l’Église et des credos, à travers l’histoire.

C’est là toute la beauté de sola scriptura. Sola scriptura ne nous isole pas. Elle nous ancre. Elle nous protège à la fois de deux dangers : une tradition qui prend trop de place et une individualité qui rejette toute tradition. Elle nous appelle à une foi à la fois personnelle et enracinée, libre et soumise, vivante et fidèle.

Dans un monde où chacun cherche à construire sa propre vérité, cette vision d’interdépendance à la transmission est profondément contre-culturelle. Mais elle est aussi profondément libératrice.

Cet article fait partie d’une série de trois sur la Bible et la tradition. Ils sont tirés et adaptés d’un travail de recherche effectué par Derek sous la direction de Dr Kyle Claunch au Southern Baptist Theological Seminary en octobre 2021.