Les évangéliques souffrent d’un mal sournois. Une croyance non identifiée, sous-jacente, non explicite et donc souvent intouchable, car gravée dans le marbre, par défaut. « Nous, les protestants évangéliques, nous n’avons pas de traditions !» Détrompons-nous…
Faut-il choisir entre la Bible et la tradition ? La question peut sembler abstraite, mais elle touche quelque chose de très concret : comment savons-nous ce que nous croyons… et pourquoi le croyons-nous ? Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons dans nos Églises ?
Dans certains milieux chrétiens, la réponse est rapide : « La Bible le dit. » À l’inverse, l’héritage catholique insiste fortement sur le rôle prétendu infaillible de la Tradition et de l’Église.
Mais cette opposition de la tradition et de la Bible est-elle vraiment juste ?
Pour répondre, il faut revenir aux débuts de l’Église. Les premiers chrétiens ne disposaient ni de deux mille ans d’histoire, ni de conciles, ni de systèmes théologiques élaborés. Ils vivaient dans une situation plus simple, et en même temps plus fragile. Comme le dit Actes 2.42, leur référence principale était l’enseignement des apôtres, enraciné dans les Écritures. À ce stade, la tradition, c’était simplement la transmission fidèle de cet enseignement. Elle n’était pas une source indépendante, mais un prolongement vivant de la Parole de Dieu.
Mais très vite, des désaccords apparaissent, des interprétations divergentes surgissent, des hérésies menacent l’unité de l’Église. Il devient alors nécessaire de clarifier, d’expliquer, de défendre la foi transmise aux saints une fois pour toutes (Jude 1.3). C’est là que la tradition commence à prendre forme. Quel est le statut de cette tradition ? A-t-elle la même autorité que l’Écriture ? Peut-elle la compléter ? Ou doit-elle lui être soumise ?
Trois grandes réponses
La première, que l’on pourrait appeler « Tradition 0 », est très répandue aujourd’hui, notamment dans certains milieux évangéliques. Elle affirme que seule la Bible compte (solo Scriptura), et que la tradition n’a aucune utilité. Cette position affirme que la tradition est un frein, qu’elle empêche la pleine expression du Saint-Esprit. À première vue, cela semble très spirituel. Mais, en réalité, cette position oublie une chose essentielle : personne ne lit la Bible de manière totalement neutre. Nous sommes toujours influencés par une culture, une époque, des enseignants et des mouvements théologiques.
La deuxième position, souvent associée à l’histoire du catholicisme, affirme que l’Écriture et la Tradition ont une autorité égale. Elles seraient deux sources complémentaires de révélation. Cette position « Tradition II » pose une difficulté sérieuse : que faire lorsque la tradition semble contredire l’Écriture ? Jésus nous met lui-même en garde contre ce danger lorsqu’il reproche aux pharisiens d’annuler la Parole de Dieu au profit de leur tradition (Mc 7.13).
Entre ces deux extrêmes, une troisième voie apparaît, plus ancienne, plus équilibrée, et profondément enracinée dans l’histoire de l’Église. Cette position « Tradition I » affirme que la tradition est utile, précieuse même, et qu’elle sert de tuteur.. Elle ne crée pas la vérité ; elle la transmet, l’explique, la clarifie. C’est pour cela qu’elle doit toujours rester soumise à l’Écriture.
Cette vision prend au sérieux deux réalités bibliques. D’un côté, la suffisance des Écritures. 2 Timothée 3.16–17 affirme que toute Écriture est inspirée de Dieu et qu’elle rend l’homme de Dieu « accompli et propre à toute bonne œuvre ». La Bible est donc pleinement suffisante pour nous conduire à Dieu et nous former. L’Écriture est claire, inerrante, suffisante, fiable, infaillible.
D’un autre côté, la Bible elle-même montre que nous avons besoin d’aide pour la comprendre. L’épisode du fonctionnaire éthiopien dans Actes 8 est révélateur. Lorsqu’on lui demande s’il comprend ce qu’il lit, il répond : « Comment le pourrais-je, si quelqu’un ne me guide ? » (Actes 8.31). Dieu utilise des enseignants, une communauté, une histoire, des articles de blog, des livres, et des conciles pour nous guider.
La tradition, dans ce sens, n’est pas un rival de la Bible. Elle est un outil, une mémoire, une aide, un tuteur.
La vraie question n’est donc pas : faut-il choisir entre Bible et tradition ? Mais plutôt : comment les articuler correctement ?
Entre l’arrogance et la négligence
Si nous renions la tradition de l’histoire de l’Église, nous faisons face à deux maux : l’arrogance et la négligence.
D’abord, l’arrogance : une fierté démesurée qui nous permet de justifier d’ignorer 2 millénaires d’hommes et femmes habités de l’Esprit pour interpréter la Bible. Ensuite, la négligence : refuser de regarder l’histoire de l’Église, c’est négliger l’œuvre de Dieu au travers de 2000 ans d’histoire de dogmes, de mission, de discipulat, d’implantation d’Églises, d’interprétation biblique.
Mon professeur d’histoire de l’Église, Dr Michael Haykin disait : « l’histoire de l’Église, c’est l’histoire de l’interprétation de l’Écriture ». La réponse biblique et historique est claire : l’Écriture doit rester l’autorité finale. Mais la tradition a un rôle à jouer, tant qu’elle reste à sa place.


Refuser la tradition, c’est se couper de la sagesse de l’Église à travers les siècles. Absolutiser la tradition, c’est risquer de s’éloigner de la Parole de Dieu. La sagesse consiste à tenir les deux ensemble, dans le bon ordre.
Questions pour réfléchir :
- Connais-tu l’histoire de ton Église ?
- Sais-tu citer les principaux axes de l’histoire de ton union d’Églises.
- Sais-tu d’où viennent les idées théologiques auxquelles tu adhères ? Par quels personnages historiques ont-elles été introduites dans la tradition chrétienne ?
Cet article fait partie d’une série de trois sur la Bible et la tradition. Ils sont tirés et adaptés d’un travail de recherche effectué par Derek sous la direction de Dr Kyle Claunch au Southern Baptist Theological Seminary en octobre 2021.








