Dans son livre intitulé Au-delà du doute : la raison au cœur de la foi, Os Guinness explique que beaucoup de nos difficultés dans la vie chrétienne viennent de ce que nous faisons ce qu’il appelle de « la théologie par le trou de la serrure »1.
A quoi fait-il référence ?
Le problème avec les trous de serrure
J’imagine que vous vous êtes déjà trouvé derrière une porte fermée, avec l’irrépressible envie de savoir ce qui se passe derrière. Si l’on est sûr que personne ne nous regarde, on peut être tenté, dans ce genre de situation, de regarder par le trou de la serrure. Bien que ce ne soit pas très poli, regarder par le trou de la serrure peut se révéler très utile.
Mais cela peut aussi être trompeur. Comme l’explique Os Guinness :
Le peu que [les trous de serrure] révèlent peut être d’une importance vitale, mais hors contexte, cela peut tout aussi bien mener à de fausses interprétations.
En effet, les trous de serrure nous permettent d’en voir assez pour penser pouvoir tirer toutes sortes d’hypothèses sur ce qui se passe dans la pièce close. Mais ils ne nous permettent pas d’en voir assez pour tirer les bonnes hypothèses.
Dans son roman intitulé Le Château, Franz Kafka relève précisément ce problème. Parlant des femmes de chambre qui étaient tentées de regarder par la serrure des portes du château pour voir ce qui s’y passait et qui tiraient ensuite toutes sortes de conclusions erronées, le héros du roman dit :
Vous aimez, vous autres femmes de chambre, espionner par le trou de la serrure, et vous en conservez l’habitude de conclure d’un détail vrai que vous avez vu, que vous connaissez l’ensemble, par un raisonnement aussi grandiose que faux.2
Un aperçu trop partiel des voies de Dieu
Le problème, explique Os Guinness, c’est que nous avons la même tendance dans la vie chrétienne.
Quand Dieu permet qu’une épreuve survienne dans notre vie, nous sommes toujours tentés de vouloir l’expliquer. Le problème, c’est que, telle une personne derrière une porte close, nous n’avons qu’un aperçu très partiel du plan de Dieu.
Ce n’est pas que nous ne savons rien, puisqu’une partie de son plan nous est révélée dans sa Parole. Mais c’est comme si nous regardions à travers le trou d’une serrure : nous n’avons pas tous les éléments.
Quel est alors le danger ?
Le danger, c’est que, sachant certaines choses, il nous est difficile de résister à la tentation de tirer des conclusions sur ce que Dieu est en train de faire dans notre vie. Mais comme nous ne savons pas tout, il est presque inévitable que nous tirions de mauvaises conclusions.
Or ces conclusions dressent de Dieu une image tellement faussée que nous finissons par douter de sa bonté. Nous pensons alors : « Pourquoi permet-il cela dans ma vie ? Comment se fait-il qu’il ne fasse rien dans ma situation au travail ou face à cette maladie ?»
Os Guinness écrit ainsi :
Le problème avec les trous de serrure, c’est qu’on n’y voit pas assez pour en tirer les bonnes conclusions, mais qu’une fois qu’on a regardé à travers, il est difficile de résister à la tentation d’en inférer les hypothèses les plus saugrenues… [De même,] il arrive que nous ayons un aperçu partiel des voies de Dieu, mais trop restreint pour en tirer les bonnes conclusions quant à ses desseins. Toutefois, au lieu de suspendre notre jugement, nous nous entêtons à vouloir percer le mystère. Et c’est là que nos conclusions erronées nous amènent à une image tellement faussée de Dieu que nous finissons par douter de lui.
Comme Os Guinness l’écrit plus loin, nous devrions plutôt suspendre notre jugement.
Il précise toutefois que suspendre son jugement ne signifie pas arrêter de réfléchir. Ce n’est pas dire : « Seigneur, je ne te comprends pas, mais je te fais confiance de toute façon !» Non ! C’est dire plutôt : « Seigneur, je ne te comprends pas dans cette situation. Je ne sais pas pourquoi tu permets ça. Mais je sais pourquoi je te fais confiance : même si je ne comprends pas, toi, tu comprends ! Et ça me suffit… »
Os Guinness écrit :
Le premier raisonnement est un aveu d’échec face à un mystère qui échappe à la raison et donc frise l’absurde ; le second est l’affirmation de la rationalité de la foi marchant main dans la main avec le mystère de la foi.
L’histoire de Naomi
L’histoire de Naomi, dans la Bible, nous montre à quoi peut ressembler « la théologie par le trou de la serrure ».
Rappelez-vous son histoire. Naomi a perdu son mari et ses deux fils dans un pays étranger. Elle décide alors de rentrer chez elle, à Bethléem, accompagnée seulement de sa belle-fille Ruth. Elle a tout perdu : elle est veuve et pauvre.
À son retour, elle dit aux femmes de Bethléem :
Ne m’appelez pas Naomi ; appelez-moi Mara, car le Tout-Puissant m’a rendu la vie bien amère ! Comblée j’étais partie ; vide l’Éternel me ramène. Pourquoi m’appelez-vous Naomi ? Le Tout-Puissant m’a fait du mal.
Ruth 1.20-21
Nous qui connaissons la fin de l’histoire, nous savons qu’elle ne rentre pas « vide ». Les femmes de Bethléem auraient presque pu lui montrer Ruth du doigt et lui dire : « Si tu rentres vide, alors elle, c’est qui ? »
Mais Naomi ne le voit pas. Pourquoi ? Parce qu’elle ne voit pas ce que Dieu est en train de faire dans sa vie.
Elle a une idée de la façon dont les choses doivent se passer. Et lorsque les choses tournent mal, plutôt que de dire : « Dieu m’aime. Il sait ce qu’il fait, même si je ne comprends pas », elle en conclut : « Dieu m’a abandonnée. Dieu est contre moi. »
Le fin mot de l’histoire
C’est un exemple classique de « théologie par le trou de serrure ».
Naomi ne voit qu’une petite partie de l’histoire et elle en tire une conclusion sur Dieu… sans se douter que Dieu est en train d’agir dans les coulisses pour transformer son amertume en joie !
Le livre de Ruth (qui raconte cette histoire) est surprenant justement pour cela. Il n’y a rien de spectaculaire : pas de rêve, pas de vision, pas d’intervention surnaturelle de Dieu ou d’un ange. Il y a simplement une vieille femme et sa belle-fille, un homme dans son champ, trois enterrements, un mariage et une naissance. La vie ordinaire, quoi !
Mais derrière cette apparente banalité, Dieu est toujours là, toujours à l’œuvre pour le bien de son peuple.
Par exemple, on lit au chapitre 2 que Ruth « s’en alla glaner dans un champ et il se trouva que le champ appartenait à Boaz », qui était de la famille de Naomi. Et puis, un peu plus loin, l’auteur renchérit en disant : « il se trouva que Boaz vint ce jour-là dans son champ » !
Cela fait beaucoup de coïncidences en une seule journée…
Et bien sûr, la fin du livre nous apprend que Boaz finit par épouser Ruth, qui donne naissance à un fils, Obed, le grand-père du roi David, dans la lignée de Jésus-Christ.
Et à la fin de l’histoire, les femmes de Bethléem disent à Naomi : « Ta belle-fille Ruth vaut mieux pour toi que sept fils ! »
Naomi était-elle vraiment rentrée « vide »? Oh, non…
Elle ne le savait simplement pas encore.
N’ayant pas une connaissance complète des desseins de Dieu, Naomi aurait dû suspendre son jugement. Au lieu de cela, telle une femme de chambre qui conclut, à partir d’un détail qu’elle a vu, qu’elle connaît l’ensemble « par un raisonnement aussi grandiose que faux », elle a conclu que Dieu était contre elle.
Ah, si seulement Naomi avait pu suspendre son jugement et attendre de voir comment Dieu allait transformer son amertume en joie !
Et si seulement nous pouvions apprendre à faire de même…
- Os Guinness, Au-delà du doute : la raison au cœur de la foi, éditions Cruciforme, 2018, p. 175ss. Cet article est directement inspiré du chapitre 10 de ce livre. ↩︎
- Franz Kafka, Le Château, Gallimard, 1983, p. 335. ↩︎








