Comment notre vision de la famille change notre éducation

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Comment notre vision de la famille change notre éducation
Joël Favre
Joël Favre

Dans de précédents articles, j’ai montré que si l’apôtre Paul peut se permettre de ne consacrer qu’un seul verset à l’éducation des enfants (Ép 6.4), c’est parce qu’il a déjà posé, juste avant, les fondements d’une vie de famille selon le cœur de Dieu. Après un premier fondement – la paternité de Dieu –, voyons maintenant le deuxième : la priorité de la famille.

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Dans l’introduction de son livre Être parents, Paul David Tripp fait une observation particulièrement intéressante. Pasteur et auteur reconnu dans le domaine de la vie de famille, il intervient régulièrement dans des conférences à travers le monde.

Il raconte qu’au début de sa carrière, il avait écrit un premier ouvrage sur la parentalité, centré principalement sur l’adolescence (Age of opportunity). À l’époque, il affirmait même qu’il n’en écrirait pas d’autre. Et pourtant, dans l’introduction de son second livre, il reconnaît : « J’avais dit et répété que je n’en écrirais pas d’autre… et c’est pourtant exactement ce que je suis en train de faire !»

La question est donc simple : pourquoi ce changement ?

Il explique qu’au fil de ses échanges avec de nombreux parents, quelque chose l’a progressivement mis mal à l’aise :

En écoutant comment mon premier livre était utilisé dans la vie des familles, je me disais sans cesse : « Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire », ou « Il manque quelque chose d’essentiel ici ». Avec le temps, j’ai compris ce qui faisait défaut : l’Évangile comme fondement de tout ce que j’écrivais.

C’est ce constat qui l’a conduit à écrire un second livre. Mais pas un livre comme les autres. Pas un livre qui se contente de prodiguer des conseils pratiques. Pas un livre qui donne des solutions toutes faites à chaque situation concrète. Mais un livre qui donne « une vision globale centrée sur l’Évangile » de la parentalité.

Un environnement global où la grâce est centrale

Savez-vous pourquoi cette observation m’a parlé ?

Si, comme moi, vous êtes parent, vous savez que c’est comme naviguer dans une mer agitée sans carte : on se sent souvent dépassé, à court d’idées. Et dans ces moments-là, la tentation est forte de chercher une « méthode », une formule à appliquer mécaniquement, comme un théorème mathématique garantissant automatiquement le bon résultat.

Et c’est ce que Paul Tripp a observé : que beaucoup de parents dépassés abordent les livres d’éducation de cette façon – à la recherche d’une « méthode ». Or l’éducation n’est pas une science exacte, contrairement aux mathématiques. Et les enfants ne sont pas des chiffres qu’on aligne, mais des êtres complexes et uniques.

Dès lors, il n’est pas surprenant que deux familles puissent lire les mêmes ouvrages et appliquer les mêmes principes… tout en obtenant des résultats très différents. Pourquoi ? Parce que le cadre global dans lequel ces principes sont vécus n’est pas le même.

Comme le dit Tripp, ce dont les enfants ont besoin, c’est d’une vision d’ensemble centrée sur l’Évangile.

Plus que d’appliquer une méthode, ce qui compte d’abord, c’est de créer un milieu où l’Évangile est vécu. Notre besoin vital est de créer un cadre, un environnement global, où la grâce est centrale.

Or cet environnement… c’est la famille.

C’est pourquoi nous allons réfléchir ensemble à cette question : qu’est-ce qu’une famille ? Je vous propose d’en explorer cinq dimensions, qui nous aideront à vivre la grâce en famille.

Une communauté d’alliance

Quand naît une famille ? Lorsqu’un homme et une femme se disent « oui » devant le maire, n’est-ce pas ? À ce moment-là, ils entrent dans ce que la Bible appelle une alliance.

Dans Éphésiens 5.31, Paul cite la Genèse : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. » Le verbe « s’attacher » (hébreu dāvaq) est particulièrement fort : il est parfois utilisé pour décrire une adhérence presque physique, comme la peau « s’attache » à la chair, par exemple. C’est pourquoi il est souvent employé dans la Bible pour parler d’une alliance (Dt 10.20 ; 11.22 ; Jos 23.8), et en particulier de l’alliance du mariage, par laquelle un homme et une femme s’engagent à ne plus faire qu’un, pour la vie (cf. Ml 2.14).

Mais selon Jésus, cette alliance n’est pas seulement un engagement à deux, mais à trois. Dans Matthieu 19.6, il déclare : « Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. » Dans le mariage, Dieu lui-même est donc partie prenante. Et lorsque des enfants naissent dans ce cadre, cet engagement s’étend à toute la famille.

C’est aussi ce que suggère 1 Corinthiens 7. Paul y évoque le cas d’un couple mixte, où l’un des conjoints est croyant et l’autre non. Il affirme que le conjoint non croyant est « sanctifié » par le conjoint croyant, et ajoute : « sinon, vos enfants seraient impurs, alors qu’en réalité ils sont saints ».

Que veut-il dire par là ? Cela veut-il dire que les enfants des chrétiens sont meilleurs que les autres ? Non, parce qu’ils sont nés dans le péché comme eux (cf. Ps 51.7). Cela veut-il dire que les enfants des chrétiens sont automatiquement sauvés ? Non, parce que ça dépend de « l’appel de Dieu » (cf. Ac 2.39). Mais ça veut dire… qu’ils sont au bénéfice d’une grâce particulière, parce qu’en ayant au moins un parent chrétien, ils sont exposés de près à l’Évangile dès leur jeunesse.

On le voit par exemple avec Timothée. Son père n’était pas croyant, mais sa mère Eunice et sa grand-mère Loïs l’étaient (2Tm 1.5). Dès son plus jeune âge, il a donc été exposé à l’Évangile de grâce (2Tm 3.15).

En bref, une bénédiction de Dieu repose sur le mariage d’un croyant – une bénédiction d’alliance par laquelle Dieu s’engage même envers nos enfants. Paul Tripp le dit ainsi :

Chaque journée est remplie de multiples occasions d’orienter leurs regards vers Dieu : l’eau qui bout, les feuilles qui changent de couleur, le lever du soleil, la puissance d’un orage, le miel d’une abeille ; toutes ces choses existent et subsistent parce que Dieu les a créées… Dieu a ouvert vos yeux à sa présence et à sa gloire, pour vous aider à ouvrir ceux de vos enfants. Saisissez donc toutes les occasions qui se présentent à vous pour orienter leurs regards vers lui. Ne passez pas une seule journée sans le faire. Ne trouvez pas cela bizarre de parler constamment de Dieu. Il est si présent dans toute sa création, que ce serait au contraire bizarre de ne pas penser constamment à lui et de ne pas parler de lui1.

Autrement dit, si Dieu confie des enfants à des parents croyants, c’est pour une raison : c’est pour leur parler de lui ! Et cela ne peut pas se limiter à une fois par semaine le dimanche matin, ou cinq minutes le soir quand on prend le feuillet sur le calendrier et qu’on lit « le verset du jour ». Mais c’est quelque chose qui doit se vivre à chaque instant, dans tous les petits moments.

C’est exactement ce que rappelle Deutéronome 6 :

Tu les répéteras à tes enfants ; tu en parleras quand tu seras assis chez toi ou quand tu seras en route, quand tu te coucheras ou quand tu te lèveras.
– Deutéronome 6.7

C’est-à-dire, à chaque instant de nos journées, n’est-ce pas ? Sur le chemin de l’école, au moment du coucher, à table, en voiture, etc.

J’ai un souvenir de mes parents qui m’a particulièrement marqué. Nous étions en vacances dans le sud de la France lorsque mon père, pasteur, a été appelé en urgence : une femme âgée de l’Église était à l’article de la mort. Nous avons donc écourté le séjour, plié les tentes, chargé la voiture et pris la route. Et sur le chemin du retour, je me souviens que mon père nous a dit simplement : « Les enfants, Friedi est très malade. Nous allons prier pour elle. » Et les deux mains sur le volant, les yeux grands ouverts pour ne pas faire d’accident, mon père s’est mis à prier.

Pour moi qui n’avais que 4 ou 5 ans, à l’époque, et qui associais la prière aux mains jointes et aux yeux fermés, cela a été très marquant de découvrir qu’elle pouvait être aussi simple : on peut parler à Dieu n’importe où, n’importe quand.

Et la promesse de l’alliance que Dieu nous fait, c’est justement qu’il se sert de tous ces petits moments du quotidien. C’est une grâce particulière qu’il accorde à nos enfants. La vraie question est donc simple : savons-nous saisir ces occasions ordinaires pour prier avec eux et leur parler de Dieu ? Autrement dit, Dieu est-il présent, comme « dans l’air » qu’ils respirent au quotidien ?

Une communauté de vie

Mais en plus d’être une communauté d’alliance, la famille est une communauté de vie.

En citant la Genèse, Paul rappelle dans Éphésiens 5.31 que lorsque l’homme « quitte son père et sa mère » pour « s’attacher à sa femme » dans une union d’alliance, les deux deviennent « une seule chair ».

Comme l’explique très bien le théologien Henri Blocher, cette expression ne renvoie pas seulement à la dimension sexuelle, même si elle l’inclut. Elle parle surtout d’intimité et de communion de vie2. Le mariage rapproche deux personnes au point qu’elles ne font plus qu’un dans leur manière de vivre : elles partagent le même toit, les mêmes ressources, les mêmes décisions. Vivre marié, c’est partager toute sa vie, 24h/24 et 7j/7.

Et si Dieu nous fait la grâce d’avoir des enfants, ceux-ci entrent dans cette « communauté de vie ». Ils voient notre quotidien de très près : le matin au réveil, nos habitudes, nos choix, nos priorités. Ils observent nos réactions quand tout va bien… et quand les tensions apparaissent. En un sens, ils partagent toute notre vie avec nous.

Pourquoi est-ce important d’avoir bien compris ceci ? C’est parce que notre vie parle plus fort que nos paroles. Nous pouvons leur parler de Dieu – et c’était l’objet de mon premier point : nous devons saisir chaque occasion de leur parler de lui ! Mais plus que nos paroles, c’est notre vie qu’ils retiendront : ce sont les choix que nous faisons, nos décisions, nos réactions…

Je reprends l’exemple des vacances écourtées dans le sud de la France. Imaginez que mes parents aient réagi avec colère ou frustration, et qu’ils aient pris les sacs et les aient lancés dans le coffre de la voiture. Ou imaginez qu’ils se soient renfermés dans leur mauvaise humeur et qu’ils n’aient pas dit un mot de tout le voyage de retour. Qu’est-ce que cela aurait produit ? Ils auraient eu beau nous parler de la souveraineté de Dieu et de la manière dont Dieu contrôle chaque détail de nos vies ; ils auraient eu beau dire qu’il y a plus de joie à servir qu’à vivre pour son propre plaisir ; ils auraient pu nous dire ce qu’ils voulaient, ce qui serait resté, c’est quoi ? C’est leur geste de colère au moment de charger la voiture, c’est leur silence frustré sur la route. C’est leur vie, autrement dit, qui nous aurait « prêché » l’inverse de tout ce qu’ils pouvaient par ailleurs nous dire

Il faut bien le reconnaître : il y a beaucoup plus d’informations qui passent par le « langage non verbal » que nous ne le pensons.

Par exemple : vous avez beau dire que Dieu doit avoir la première place dans nos vies, si le plus important pour vous le soir, c’est qu’ils aient fait tous leurs devoirs – plutôt que d’avoir pris du temps à prier et chanter en famille –, c’est ça qu’ils retiendront. Ils retiendront que ce qui compte le plus dans la vie, c’est la réussite scolaire.

Autre exemple : vous avez beau dire que rien n’est plus formidable que de connaître Jésus, si les seuls moments où ils vous voient vraiment enthousiaste, c’est quand vous dévalez les pistes de ski – et qu’au contraire, ils vous voient traîner des pieds pour venir à l’église –, c’est ça qu’ils retiendront. Ils retiendront que ce qui compte le plus dans la vie, ce sont les plaisirs et les loisirs.

Dans son livre Une famille centrée sur l’Évangile, Tim Chester l’exprime ainsi :

Nous nous inquiétons souvent (à juste titre) de l’influence que le monde exerce sur nos enfants. Nous nous inquiétons du sexe, de la drogue et [des mauvaises compagnies]. Mais nous aussi, nous influençons nos enfants. Or notre influence peut être tout aussi contraire aux priorités de l’Évangile. Oui, pour nous, connaître Dieu, c’est important. Après tout, c’est à cela que nous consacrons nos dimanches. Mais [si] ce qui compte pour nous du lundi au vendredi, c’est d’obtenir un diplôme, de gagner de l’argent, de progresser dans notre carrière, de « réussir » dans la vie. Et [si] le samedi, ce sont les plaisirs et les loisirs, [c’est ça qu’ils retiendront]. [Si] lorsque nous parlons de nos enfants [à des amis], nous ne parlons pas de leur amour pour Jésus [mais que] nous parlons de leur scolarité, de leurs clubs ou de leurs perspectives d’avenir, [c’est ça qu’ils retiendront]… Que voulez-vous pour vos enfants ? Une bonne éducation ? De nombreuses activités extrascolaires : scoutisme, football, danse, cours de musique, club de dessin ? La dernière console de jeux ? Qu’espérez-vous pour vos enfants ? Une belle carrière ? Un style de vie agréable ? La sécurité et la santé ? […] Nos véritables valeurs se dévoilent souvent à travers nos attentes envers nos enfants. Le dimanche à l’église, nous chantons que rien n’est plus formidable que de connaître Jésus. Mais nos priorités et nos attentes pour nos enfants montrent ce qui compte le plus pour nous dans la vie3.

Et Tim Chester pose donc une série de questions très simples mais très pénétrantes. Il demande : lorsque vos enfants vous voient vivre au quotidien, qu’est-ce qu’ils voient comme étant vos priorités ? Lorsqu’ils vous écoutent prier, que vous entendent-ils demander ? Quels sont les sujets pour lesquels vous les complimentez le plus : leur réussite aux examens, leurs exploits sportifs, ou… le développement de leur caractère à l’image de Jésus ? Quand vos enfants vous voient prendre des décisions pour la famille, que voient-ils comme étant vos priorités : voient-ils que vous cherchez d’abord votre plaisir ou la sainteté ? Votre confort matériel ou la gloire de Dieu ? Votre intérêt personnel ou celui de l’Église ?

Une communauté de croissance

La famille est une communauté d’alliance et une communauté de vie. Troisièmement, c’est encore une communauté de croissance.

Dans le passage de la Genèse cité par Paul dans Éphésiens 5, Dieu affirme quelque chose de fondamental. Il dit qu’il n’est « pas bon » que l’homme soit seul, et qu’il va donc lui faire une « aide » qui soit son « vis-à-vis ».

Il crée donc la femme pour être une « aide » – ce qui n’a rien de péjoratif, puisque ce mot est le plus souvent utilisé pour parler de Dieu qui vient à l’« aide » de son peuple, qui vole à son secours.

Et comment la femme est-elle une aide ou un secours pour son mari ? Elle est une aide en ce qu’elle est son « vis-à-vis », littéralement dans le fait qu’elle est « comme lui et opposée à lui ».

Quand deux personnes se marient, nous dit la Bible, que se passe-t-il ? Dieu envoie dans la vie de l’homme – et, par implication, dans celle de la femme – quelqu’un qui est à la fois « comme lui et opposé » à lui (ou elle). Et qu’est-ce que cela donne quand deux personnes si différentes – qui plus est, deux pécheurs – se retrouvent ensemble ? Eh bien, comme deux pierres pointues qui sont prises dans le tumulte d’un torrent… elles vont se heurter, elles vont s’entrechoquer ! Il y aura des frictions, autrement dit, des brouilleries. Mais peu à peu, dans ce processus, leurs aspérités s’adoucissent. Ils sont transformés.

Et cela fonctionne dans les deux sens. Ce n’est pas seulement la femme qui agit comme « aide » pour son mari ; le mari est aussi une aide pour sa femme, comme le rappelle Éphésiens 5.26 : il est appelé à aimer comme Christ, « afin de la sanctifier ». Autrement dit, chacun est un instrument de transformation pour l’autre.

Et si Dieu nous donne des enfants, ils entrent eux aussi dans cette « communauté de croissance ». Eux aussi sont pécheurs, et ils ont besoin d’être secourus. Vous êtes donc appelés à être des « agents transformateurs » dans leur vie.

Mais aussi, si Dieu les a mis dans votre vie, c’est pour votre sanctification. Par leur mauvais caractère et leurs multiples caprices, ils vont vous irriter ; par leurs pleurs au milieu de la nuit et par leurs cris quand ils se disputent, c’est votre patience qu’ils vont exercer. En bref, ils vont aussi être des « agents transformateurs » dans votre vie, qui vont révéler votre péché et vous permettre ainsi de changer.

C’est comme ça que Paul Tripp définit la parentalité chrétienne. Qu’est-ce que la parentalité chrétienne ? Nous pourrions la définir ainsi, dit-il :

Des personnes inachevées (nous, les parents) sont utilisées par Dieu comme agents de transformation dans la vie de personnes inachevées4.

D’un côté, donc, nous sommes des agents de transformation dans la vie de nos enfants. Qu’est-ce que ça signifie ?

Ça ne signifie pas que nous pouvons changer nos enfants. C’est malheureusement ce que nous croyons, très souvent. Et c’est ce qui fait que nous utilisons la menace, la manipulation et les cris. Mais si cela nous permet peut-être de contrôler leur comportement, le vrai changement du cœur n’est pas une chose que nous pouvons produire ! Et c’est pourquoi ce que Dieu nous demande n’est pas de changer nos enfants, mais d’être des « instruments », dans les mains de celui qui seul peut produire un vrai changement en eux, à savoir… Dieu lui-même !

Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Ça veut dire que nous ne devrions pas voir les problèmes de comportement de nos enfants comme un problème à régler, mais comme une occasion privilégiée de leur montrer leur péché et leur besoin d’un Sauveur.

Paul Tripp raconte qu’à la fin d’une conférence qu’il a donnée sur l’éducation des enfants, une femme est venue le voir et lui a dit, en gros : « Merci pour ton exposé. Mais ce dont j’ai besoin, ce n’est pas de conseils. Donne-moi juste trois jours d’enfants sages et j’aurai l’impression d’être arrivée au ciel !» Et Paul Tripp explique : « J’ai compati avec elle. Parce que je suis papa, et je sais ce que c’est. »

Mais son interpellation m’a amené à réfléchir. Combien d’autres parents aspirent à la même chose, ou disent à leurs enfants : « Tiens-toi correctement… » Ils feraient pratiquement n’importe quoi, paieraient n’importe qui ou seraient prêts à n’importe quel marchandage pour obtenir trois jours durant lesquels leurs enfants [auraient un bon comportement].

Et ça l’a fait réfléchir, parce que ce que cela montre, c’est qu’au lieu de voir ces moments de disputes au sein de la fratrie, ou de désobéissance quand nos enfants nous mettent au défi, comme ce qu’ils sont – c’est-à-dire des occasions privilégiées de montrer à nos enfants leur péché et leur besoin d’un Sauveur –, au lieu de ça, nous voyons ces choses comme des problèmes à régler. Et donc on manipule, on menace, on crie pour qu’ils arrêtent de mal se comporter – pour qu’ils soient sages au moins un petit moment ! Mais il dit :

Mais le problème, c’est que Dieu ne nous a pas confié nos enfants pour qu’on leur apprenne juste à « se tenir correctement ». Il nous les a confiés pour que nous ouvrions leurs yeux à leur péché et que nous leur montrions leur besoin d’un Sauveur – pour qu’ils viennent à Jésus, et que Jésus puisse les transformer5.

Et bien sûr, cela va dans les deux sens. Car nos enfants sont aussi des instruments de transformation dans nos propres vies.

Pour quelle raison Dieu a-t-il placé nos enfants dans notre vie, si ce n’est pour révéler les désirs égoïstes qui gouvernent encore notre cœur – comme le désir d’une vie sans problème, par exemple ? Dieu se sert du stress et de la fatigue qu’occasionnent nos enfants, de leurs cris et de leurs disputes ; et de chaque situation de friction, Dieu s’en sert pour nous faire grandir et nous transformer.

En cela, la famille est véritablement une « communauté de croissance » :

Chaque fois que vous êtes en train d’éduquer vos enfants, le Père céleste vous éduque6.

Je me souviens qu’avant la naissance de notre premier enfant, une amie nous avait dit quelque chose que nous n’avions pas vraiment pris au sérieux, ma femme et moi. Elle nous avait dit : « Le mariage, avant les enfants, c’est une longue lune de miel. »

Sur le moment, nous nous étions dit : « Quand même, c’est un peu exagéré… ce n’est pas toujours simple d’être mariés !» Et puis les enfants sont arrivés… et nous nous sommes regardés en pensant : « Ah oui… en fait, elle avait raison !» Avec tout l’amour que nous leur portons, cela peut parfois être très éprouvant.

Mais c’est ça le plan de Dieu. Il se sert de notre conjoint, et plus encore de nos enfants, pour mettre en lumière ce qui est dans notre propre cœur. À travers eux, Dieu a révélé en moi des attitudes, des réactions, des désirs que je ne soupçonnais pas. Il a mis en évidence mon impatience, ma colère, mon égoïsme, mon manque d’amour… pour me montrer à quel point j’ai besoin de sa grâce qui pardonne et qui transforme.

Et voilà le constat auquel Dieu, dans sa grâce, nous conduit : je ressemble plus à mes enfants que je ne suis différent d’eux ! J’ai les mêmes combats. J’ai les mêmes péchés.

Et vous savez quoi ? Ce constat a changé ma parentalité. Au lieu d’aborder mes enfants de haut, avec une attitude de propre juste, je m’approche d’eux comme un pécheur qui a besoin de la grâce de Dieu, auprès de pécheurs qui ont besoin de la grâce de Dieu.

Et cela m’amène au point suivant. En plus d’être une communauté d’alliance, de vie et de croissance, la famille est une communauté de grâce.

Une communauté de grâce

En discutant récemment avec un ami, j’ai été frappé par quelque chose : bien que nous ayons été éduqués selon des principes très proches, la manière dont nous avons vécu l’éducation de nos parents est radicalement différente.

Nous nous sommes même fait la réflexion ensemble : comment est-ce possible ? Nous avons le même âge, nous avons grandi dans des familles chrétiennes, nos pères sont tous deux pasteurs, et nos parents ont lu les mêmes ouvrages de référence en matière d’éducation chrétienne.

Et pourtant, son expérience a été très difficile, en particulier concernant la discipline reçue. De mon côté, j’ai aussi reçu de la correction, mais je l’ai globalement bien vécue.

Alors, qu’est-ce qui explique une telle différence ?

Bien sûr, plusieurs facteurs pourraient être évoqués. Mais celui qui nous a semblé le plus déterminant est celui-ci : dans ma famille, mes parents savaient qu’ils étaient des pécheurs ayant besoin de grâce, y compris dans leur manière d’éduquer. En revanche, les parents de mon ami, eux, se croyaient compétents. Ils avaient lu les bons livres, donc ils se croyaient compétents.

Et ça, c’est le pire qui soit ! Aucun enfant ne souhaite être éduqué par des parents qui se pensent compétents, croyez-moi ! Pourquoi ? Mais parce que les parents compétents sont trop sûrs d’eux-mêmes. Et du coup, ils ne font pas preuve d’écoute : ils pensent toujours avoir raison.

En outre, des parents compétents pensent que leurs enfants aussi doivent être compétents. Et c’est pourquoi ils manquent de patience, d’amour et de compréhension lorsque leurs enfants dévoilent leurs faiblesses. Ils sont plus rapides à juger qu’à comprendre. Ils ne se remettent pas en question.

Et surtout… surtout, ils ne demandent jamais pardon. C’est à cause de ces choses-là que mon ami a souffert.

Et moi, au contraire, pourquoi est-ce que je l’ai bien vécu ? Je l’ai bien vécu parce que, même si mes parents ont fait plein d’erreurs, ils l’ont toujours reconnu. La différence, autrement dit, c’est que mes parents ont su faire de notre famille « une communauté de grâce ». Une communauté où on se sait pécheurs – en particulier, nous, les parents. Et où on se demande pardon les uns aux autres. On fait preuve de compassion.

Que ce soit bien clair, faire preuve de compassion, ce n’est pas réduire vos exigences. Éduquer avec grâce ne signifie pas que vous considérez les mauvaises actions de vos enfants comme sans importance. Ce n’est pas renoncer à la discipline ou à la correction. Et cela ne consiste pas à dire toujours oui et jamais non.

Qu’est-ce donc qu’éduquer avec grâce ? Cela consiste à nous rappeler que nous sommes des pécheurs qui ont besoin de la grâce de Dieu, chaque jour. Et cela revient à avoir envers nos enfants la même attitude de compassion que Dieu a envers nous. Et cela se manifeste particulièrement dans le fait… que nous leur demandons pardon : dans le fait que nous reconnaissons nos erreurs et que nous pardonnons les leurs.

Paul Tripp écrit ceci :

Rappelez-vous : comme vos enfants, vous êtes vous aussi engagé dans un long processus de changement. Vous n’êtes pas encore ce que la grâce de Dieu a le pouvoir de vous aider à devenir. Vous ne pouvez pas encore vous passer du besoin quotidien de secours et de pardon divins. Vous avez des mauvaises pensées, vous désirez des choses mauvaises, vous cédez à la frustration, à l’impatience et à la colère. Vous vous égarez parfois. Vous avez des journées qui commencent lamentablement. Il vous arrive de dire et faire des choses davantage sous le coup de la colère que sous l’inspiration de la grâce. Une bonne parentalité ne se limite pas à donner le bon exemple ; c’est aussi confesser humblement quand vous n’avez pas été un exemple. Lorsque vous avez eu tort, n’essayez pas de vous justifier ; n’essayez pas de démontrer que vous n’aviez pas tort, et résistez à la tentation de nier ce que vous avez fait…

Vous n’avez pas à vous défendre vous-mêmes, car Jésus a déjà assuré pour vous une défense par excellence devant le Père, par sa vie et par sa mort. Vous êtes libres d’être humbles, libres d’être honnêtes. Confessez vos manquements [à vos enfants]… Ils ne mettront pas longtemps à découvrir que leurs parents sont loin d’être parfaits. Ils seront les cibles de votre colère. Ils ressentiront les tensions de votre frustration. Ils souffriront de vos paroles blessantes. Si vous leur dites constamment leur besoin de confesser leurs torts et de demander pardon, mais s’ils ne vous voient jamais le faire vous-même, leur frustration grandira et leurs cœurs s’endurciront… C’est une grâce à chaque fois que vos enfants voient en vous un modèle d’humilité de cœur ; cela les aide à devenir eux-mêmes plus tendres et plus disposés à confesser leurs fautes. Vos enfants ne se font pas d’illusion : ils savent très bien que vous n’êtes pas parfaits. Assurez-vous de ne pas entretenir cette illusion ! Encouragez vos enfants à rechercher l’aide de Dieu en leur montrant comment vous la recherchez vous-même7.

La famille est une communauté d’alliance, de vie, de croissance, de grâce, et enfin…

Une communauté d’espérance

Peut-être que vous vous dites : « D’accord, je comprends ce que signifie vivre la grâce en famille. Mais à quoi bon tout cela si je ne maîtrise pas le résultat ? Je ne peux pas changer mes enfants. Je ne peux pas les sauver. Tout ce que je peux faire, c’est faire de mon mieux, en dépendant de la grâce de Dieu… sans même savoir si leur salut fait partie de son plan. »

C’est vrai : il y a beaucoup de choses que nous ne contrôlons pas, et beaucoup que nous ignorons. Mais il y a aussi des choses que nous savons.

  • Nous savons que Dieu est un Dieu d’alliance, engagé envers nous et envers nos enfants. Et que, selon 1 Corinthiens, nos enfants sont « saints » dans le sens où ils bénéficient d’une proximité particulière avec l’Évangile lorsqu’ils grandissent dans un foyer chrétien.
  • Nous savons que l’exemple de vie chrétienne que nous leur donnons, même imparfait, constitue un témoignage puissant.
  • Nous savons aussi que l’éducation que nous leur donnons, sans garantir leur salut, est une véritable bénédiction : elle les confronte à leur péché et à leur besoin de Jésus.

Alors apprenons à faire confiance à Dieu et aux moyens qu’il a choisis pour agir dans nos familles. Car si nous ne pouvons pas transformer le cœur de nos enfants, nous pouvons être certains que Dieu se servira de nous – avec nos forces comme avec nos faiblesses – pour se révéler à eux et leur parler.

Mettons donc notre espérance en Dieu, dans la prière. Demandons-lui de racheter même nos erreurs, et attendons avec confiance qu’il accomplisse son œuvre de salut dans leurs vies.


  1. Paul D. Tripp, Être parents : 14 principes bibliques qui transformeront votre famille, BLF Éditions, 2018, p. 41. ↩︎
  2. Henri Blocher, « Fondement biblique du passage devant le maire », Ichthus, 1984, no 125. ↩︎
  3. Tim Chester, Parents centrés sur l’Évangile : Devenir une famille selon le cœur de Dieu, pp. 30-31. ↩︎
  4. Paul D. Tripp, Être parents : 14 principes bibliques qui transformeront votre famille, BLF Éditions, 2018, p. 117. ↩︎
  5. Ibid., p. 127. ↩︎
  6. Ibid., p. 53. ↩︎
  7. Ibid., pp. 263-264. ↩︎

Dans la même série

  1. L’éducation des enfants résumée en un seul verset
  2. Comment la paternité de Dieu éclaire notre manière d’éduquer
  3. Comment notre vision de la famille change notre éducation
  4. Les 3 clés d’une discipline qui change le cœur de votre enfant (à venir le 21 août 2026)