Certains chrétiens estiment qu’il est inutile de se préoccuper de la planète, puisqu’elle sera un jour remplacée par “de nouveaux cieux et une nouvelle terre”. Mais que dit vraiment la Bible à ce sujet? La création a-t-elle un avenir?
Dans mes deux précédents articles, j’ai voulu montrer pourquoi le christianisme n’est pas responsable de la crise écologique actuelle et qu’au contraire, la Bible offre une sagesse millénaire pour penser le rapport de l’homme à la nature.
Reste une question clé, souvent posée par certains chrétiens: “À quoi bon s’investir pour sauvegarder la planète, si elle sera un jour remplacée par de nouveaux cieux et une nouvelle terre?”
Mais que dit exactement la Bible sur l’avenir de la création? Et quelle différence cela fait-il dans la manière dont nous traitons la planète aujourd’hui?
Deux passages bibliques majeurs parlent de l’avenir de la création… et à première vue, ils semblent se contredire.
Le premier est dans 2 Pierre 3. Pierre décrit le jour du Seigneur avec une intensité dramatique:
Le jour du Seigneur viendra comme un voleur. En ce jour-là, les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre, avec les œuvres qu’elle renferme, sera consumée. […] Puisque tout cela est en voie de dissolution, combien votre conduite et votre piété doivent être saintes! […] Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera.
2 Pierre 3.10-13
L’autre est dans Romains 8. Paul y présente une vision très différente:
La création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité – non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise – avec une espérance: cette même création sera libérée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Nous le savons en effet: la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.
Romains 8.19-22
D’un côté, Pierre parle de cieux et d’éléments qui s’embrasent, de terre consumée, de dissolution totale. De l’autre, Paul affirme que la même création, aujourd’hui soumise à la corruption, sera libérée et partagera la gloire des enfants de Dieu.
À première lecture, ces textes semblent s’opposer: disparition complète d’un côté, libération de l’autre. Alors que penser? La Bible se contredit-elle sur l’avenir de la Terre?
Il me semble que ces deux passages ne se contredisent pas, mais qu’ils soulignent les deux faces d’une même réalité.
Pensons d’abord à la résurrection de Jésus, qui est le "prototype", ou les prémices, de la nouvelle création. Quand Jésus est sorti du tombeau, il est apparu dans un corps à la fois semblable et radicalement différent du corps qu’il avait avant la croix.
Il y avait donc continuité (c’était toujours Jésus, avec ses marques, son identité) et discontinuité (un corps transfiguré, libéré des limites de la mortalité). Paul utilise la métaphore du grain de blé dans 1 Corinthiens 15.35-38 pour illustrer cette réalité:
“Mais, demandera-t-on, comment les morts ressuscitent-ils? Quelle sorte de corps auront-ils?” Insensé que tu es! Quand tu sèmes une graine, celle-ci ne donne vie à une plante que si elle meurt. Ce que tu sèmes est une simple graine, peut-être un grain de blé ou une autre semence, et non la plante elle-même qui va pousser. Ensuite, Dieu accorde à cette graine de donner corps à la plante qu'il veut; à chaque graine correspond la plante qui lui est propre.
Le grain meurt, mais ce n’est pas la fin: il devient une plante pleine de vie, différente et pourtant issue du même germe.
Le processus est analogue pour la création tout entière.
Pierre met en avant la discontinuité majeure introduite par le Jugement Dernier.
En cela, il s’aligne sur d’autres textes du Nouveau Testament qui parlent du ciel et de la terre qui "passeront" (Mt 24.35) ou "disparaîtront" (Ap 21.1). Il utilise le verbe grec luô (dissoudre, disloquer, désagréger) à trois reprises pour décrire ce qui arrivera aux cieux et aux éléments embrasés (vv. 10, 12).
Mais pourquoi cet accent si fort sur la dissolution?
Il faut se rappeler le contexte de l’épître. Pierre écrit à des chrétiens découragés, moqués par des sceptiques qui disent: “Où est la promesse de son retour? Tout continue comme avant!” (v. 4). Son but est de les encourager: le retour du Seigneur est certain, le jugement sera soudain et manifeste, comme un voleur dans la nuit. Le langage de feu et de dissolution sert donc à souligner la radicalité de ce jugement: rien d’impur ne subsistera devant la sainteté de Dieu.
Cela signifie-t-il pour autant que la création sera complètement anéantie, effacée pour laisser place à une création totalement nouvelle ex nihilo? Je ne le crois pas.
Le verset 10 est le plus problématique: dans la plupart de nos Bibles, on lit que “la terre, avec les œuvres qu’elle renferme, sera consumée”. Mais les meilleurs et les plus anciens manuscrits utilisent un verbe différent: non pas "consumée", mais "découverte" ou "mise à nu" (heurēthēsetai). Cela donne le sens: la terre sera exposée, révélée au regard de Dieu, soumise à son jugement purificateur.
Comme l’explique Frédéric Baudin:
Pierre n’écrit donc pas vraiment que la terre et le ciel seront anéantis, mais qu’ils passeront d’un état à un autre lorsqu’ils seront exposés au jugement de Dieu, symbolisé par le feu1.
Le feu dont parle Pierre n’est pas un feu destructeur qui réduit tout en cendres, mais un feu purificateur – comme celui qui raffine l’or ou qui juge et renouvelle. La création ne sera pas détruite pour être remplacée par une autre; elle sera purifiée, transfigurée, renouvelée par le jugement de Dieu. C’est pourquoi Pierre peut conclure sur “de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera” (v. 13): non pas une création différente en substance, mais la même création, libérée de la corruption et glorifiée.
Cette lecture de 2 Pierre harmonise parfaitement avec Romains 8, où Paul met l’accent sur la continuité.
Le feu du jugement ne vise pas à anéantir la création, mais à la purifier. Du Jugement sortira une création renouvelée: pure, libérée de toute corruption, débarrassée de ses "saletés" accumulées par le péché. Dieu ne détruit pas la création qu’il a déclarée "bonne" au commencement; il la délivre de l’esclavage qui l’opprime.
Voici la conclusion qu’en tire Donald Cobb, professeur de Nouveau Testament à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence:
Si nous plaçons ces deux passages côte à côte – l’un soulignant la participation de la création actuelle à la situation eschatologique, l’autre mettant en évidence le jugement radical tenu en réserve pour cette même création –, nous pouvons avancer la conclusion suivante: en tant que théâtre où se joue l’histoire humaine et où ont lieu les agissements corrompus des hommes, la création actuelle, souillée par le péché, sera l’objet d’un jugement divin allant de fond en comble. Cependant, il s’agira d’un jugement non pas destructeur, mais purificateur. La création, marquée par les conséquences du péché, est aussi appelée à participer à la situation eschatologique; comme ceux que le Christ a rachetés, elle est destinée à la transformation et à la glorification2.
En d’autres termes: la discontinuité (purification radicale par le feu) et la continuité (la même création libérée et glorifiée) ne s’opposent pas; elles se complètent. Pierre insiste sur la radicalité du jugement divin; Paul sur l’espérance joyeuse d’une libération finale. Mais les deux nous disent la même chose: la Terre n’est pas condamnée à la destruction, mais promise à une transformation glorieuse!
Savoir que Dieu libérera la création tout entière de l’esclavage du péché au Dernier Jour, et qu’il la "transfigurera", en quelque sorte, change radicalement notre regard sur l’engagement écologique.
D’un côté, l’avenir promis à la création devrait nous inciter à en prendre soin dès aujourd’hui.
À cet égard, le parallèle avec la résurrection du corps est particulièrement éclairant. Dans 1 Corinthiens 6.12-20, Paul rappelle que Dieu a ressuscité Jésus corporellement et qu’il nous ressuscitera, nous aussi, de la même manière. De cette vérité glorieuse, l’apôtre tire une conséquence éthique: puisque notre corps n’est pas destiné à la destruction mais à la résurrection, nous ne devons pas le livrer à la débauche.
Les corinthiens semblaient penser: “Peu importe ce que nous faisons de notre corps, il sera détruit de toute façon.” C’est pourquoi, ils se livraient à la débauche, en couchant avec des prostituées. Mais Paul leur répond fermement qu’ils se trompent! Le corps a un avenir glorieux. Il est promis à la résurrection. Il doit donc être respecté et honoré dès maintenant – ni maltraité, ni livré à l’immoralité.
Le même raisonnement s’applique à la création tout entière. Puisque Dieu ne l’anéantira pas mais la renouvellera, nous avons toutes les raisons de la respecter et de la protéger dès aujourd’hui. La continuité entre l’ancienne et la nouvelle création donne un sens profond à nos efforts pour préserver l’environnement. Comme l’écrit Frédéric Baudin:
La "fin" n’est pas un prétexte pour penser que "tout doit disparaître" et qu’il n’est donc pas nécessaire de prendre soin des êtres humains et de la nature dans ce monde. Au contraire, les chrétiens mettront tout en œuvre pour sauvegarder cette création car ils sont déjà au bénéfice de la rédemption qui concerne tout l’univers3.
En clair: l’espérance d’une création renouvelée ne nous dispense pas de notre responsabilité écologique; elle nous y appelle avec plus de force encore.
D’un autre côté, l’avenir promis à la création devrait nous rendre humbles dans notre engagement écologique.
2 Pierre et Romains 8 s’accordent sur un point essentiel: l’espérance ultime de la création repose entièrement sur Dieu, et non sur les mesures humaines de protection de l’environnement, aussi nécessaires et louables soient-elles. Nous attendons un salut pour la création – une libération complète de la corruption, une transfiguration glorieuse – mais ce salut vient de Dieu seul, pas de nos programmes écologiques, de nos technologies ou de nos engagements militants.
Nous devons donc nous rappeler avec réalisme qu’il n’y a pas – et qu’il n’y aura jamais – d’écologie parfaite ici-bas. Le péché et ses conséquences (pollution, dégradation, etc.) persisteront jusqu’au retour du Christ. Nos efforts, même les plus sincères et les plus efficaces, resteront limités et imparfaits. Cela ne doit pas nous conduire au découragement ou à la passivité, mais à une humilité profonde: nous ne sommes pas les sauveurs de la planète. Dieu l’est.
Cette humilité nous libère de l’angoisse ou d’une culpabilité excessive et nous permet de rester des intendants fidèles, confiants dans celui qui fait toutes choses nouvelles.
webinaire
L'écologisme: Pas de nature, pas de futur!?
Découvre le replay de ce webinaire enregistré le 12 janvier 2023, en partenariat avec l’équipe du podcast Sagesse et Mojito: Jean-Christophe Jasmin et Léa Rychen.

Orateurs
L. Sagesse et Mojito
