Le christianisme est-il responsable de la crise écologique actuelle?

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      Pollution industrielle, déforestation massive, extinction d’espèces animales… L’état de notre planète alarme. Face à ce désastre, on cherche un coupable. Et pour certains aujourd’hui, il est tout trouvé: la crise viendrait des racines chrétiennes de l’Occident moderne. Mais est-ce vraiment le cas?

      Notre maison brûle et nous regardons ailleurs.

      Cette phrase, prononcée par Jacques Chirac en 2002 au Sommet de la Terre de Johannesburg, a marqué les esprits. Si cet appel dramatique peut sembler exagéré, il porte une vérité profonde: notre planète est bien notre "maison"! Le mot "écologie" le confirme étymologiquement: issu du grec oikos (maison) et logos (étude, science), il signifie littéralement "l’étude de la maison", c’est-à-dire de notre habitat partagé.

      Cette maison, pourtant, ne nous appartient pas. Elle appartient à Dieu, qui l’a créée: "Au Seigneur la terre et ce qu’elle contient, le monde et ceux qui l’habitent" (Psaume 24.1). Nous n’en sommes que les intendants, les "locataires" appelés à la cultiver et à la garder au service de son véritable "Propriétaire" (Genèse 2.15). Dieu confie la terre à l’homme non pour qu’il la pille, mais pour qu’il la soigne en son nom, comme un bon gérant.

      Ce que nous observons autour de nous, hélas, s’éloigne souvent de cette vocation. Henri Blocher le dit avec une précision saisissante:

      Si l’homme obéissait à son Dieu, il serait le moyen d’une bénédiction pour la terre. Mais dans son avidité insatiable, dans son mépris des équilibres créationnels, dans son égoïsme à courte vue, il la pollue, il la détruit, il fait d’un jardin le désert1.

      La réalité confirme tragiquement ces mots d’Henri Blocher. Partout, l’homme pollue les eaux (avec des millions de tonnes de plastique qui empoisonnent les océans et la chaîne alimentaire), détruit la biodiversité (des dizaines de milliers d’espèces menacées d’extinction, à un rythme inédit) et rase les forêts anciennes (des millions d’hectares perdus chaque année, sans que les replantations recréent les écosystèmes complexes disparus). Bref, au lieu de cultiver et garder la création comme Dieu l’a ordonné, l’homme la dégrade.

      Accusé, levez-vous!

      Face à ce constat alarmant, il est tentant de désigner un coupable. Et pour certains, il est tout trouvé: la crise écologique actuelle serait due aux racines chrétiennes de notre monde occidental moderne.

      Un exemple récent le montre bien. Dans un article du journal Le monde intitulé "La religion la plus anthropocentrique: les racines chrétiennes de la crise écologique", l’auteur pose la question sans détour:

      Le christianisme nous aurait-il coupés de la nature? Le débat est vif depuis que l’interprétation occidentale de cette religion a été dénoncée, dans les années 1960, comme la "matrice" de la modernité et de l’exploitation brutale des ressources de la planète2.

      Alors, qu’en est-il vraiment? Le christianisme est-il responsable — ou du moins co-responsable — de la crise écologique actuelle? Jusqu’à quel point cette accusation est-elle justifiée?

      L’accusation d’anthropocentrisme

      Comme l’indique cet article dans Le Monde, cette critique n’est pas nouvelle: elle remonte à un demi-siècle exactement. En 1967, pour être précis.

      L’historien américain Lynn T. White (1907-1987), lui-même presbytérien, n’était pas un adversaire du christianisme. Pourtant, il a jeté un véritable pavé dans la mare en publiant dans la revue Science un article intitulé "Les racines historiques de notre crise écologique".

      Sa thèse? La crise écologique aurait été rendue possible par l’émergence, en Occident, d’une interprétation du christianisme qui en aurait fait "la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue". De cette "matrice chrétienne" serait issue notre modernité tout entière — en particulier la science et la technique — qui auraient conféré à l’Europe sa supériorité sur le reste du monde et instauré un rapport à la nature marqué par l’exploitation et la brutalité.

      Concrètement, Lynn White reproche au christianisme trois éléments principaux:

      1. Il aurait remplacé les visions panthéistes antiques, où la nature était perçue comme divine et sacrée (et donc protégée par un culte). La Bible, au contraire, présente la nature comme une création distincte de Dieu: créée par lui, mais non divine. Cette "dédivinisation" de la nature, selon White, aurait facilité son exploitation sans retenue.
      2. En affirmant que l’homme est créé "à l’image de Dieu" (Gn 1.27), la Bible instituerait un dualisme radical entre l’humain et le reste de la création. L’homme se sentirait supérieur à la nature, ce qui l’autoriserait à la dominer et à l’exploiter.
      3. Enfin, le verset Genèse 1.28 est au cœur de sa critique: "Dieu les bénit et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui rampe sur la terre." White s’arrête surtout sur les verbes "dominer" (rədû) et "soumettre" (kibšû), qu’il interprète comme des termes de violence, d’écrasement et d’asservissement. Pour lui, ce mandat biblique aurait fourni un prétexte religieux à tous les abus: considérer la nature comme un simple réservoir de ressources à exploiter jusqu’à épuisement.

      Il conclut son article par ces mots tranchants:

      Le christianisme […] a non seulement institué le dualisme de l’homme et de la nature, mais a aussi souligné que, de par la volonté de Dieu, l’homme devait exploiter la terre pour parvenir à ses propres fins […]. La culpabilité du christianisme, la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue, est donc énorme.

      Sachons le reconnaître: l’accusation d’anthropocentrisme portée contre la civilisation judéo-chrétienne (c’est-à-dire l’Occident) est sans doute fondée. Mais cet anthropocentrisme tire autant — sinon davantage — ses racines du rationalisme humaniste des Lumières, qui fait de l’homme la mesure de toute chose, que de la tradition biblique elle-même.

      Surtout, ce qui compte vraiment n’est pas ce que la tradition judéo-chrétienne a pu enseigner au fil des siècles, ni les lectures qu’on en a faites — parfois fidèles, parfois déformées. Nous ne pouvons pas blâmer la Bible pour toutes les mauvaises interprétations que les hommes en ont faites au cours des siècles. Nous devons plutôt revenir à la source pour trancher: que dit réellement la Bible? Que disent les textes de la Genèse, lus avec soin?

      Le problème du biocentrisme

      Mais avant de répondre directement aux critiques de Lynn White en relisant le texte de la Genèse, il est utile de regarder l’alternative qui nous est proposée aujourd’hui pour remplacer l’anthropocentrisme ayant prévalu jusqu’ici.

      Les mouvements écologistes modernes opposent souvent à cette vision centrée sur l’homme un biocentrisme radical. Du grec bios (la vie), le biocentrisme place toutes les formes de vie — et la nature entière — au centre, au point de considérer l’homme comme un parasite du "Vivant".

      Ce courant se décline en plusieurs théories influentes:

      1. La théorie Gaïa, proposée par James Lovelock en 1972, voit l’écosphère comme un super-organisme autorégulé doté d’une intelligence et d’une volonté propres. La Terre devient alors une entité quasi divine: Gaïa, la Terre-Mère. C’est une forme de néo-paganisme ou de panthéisme moderne, qui a nourri de nombreux courants actuels.
      2. L’écologie profonde, conceptualisée par le philosophe norvégien Arne Naess en 1973, critique l’"écologie superficielle" des gouvernements. Selon lui, les mesures habituelles restent trop limitées: il faut changer de paradigme fondamental. L’homme étant la cause principale des désordres, on plaide pour la décroissance démographique, voire la réduction drastique de la population humaine, et pour reconnaître des droits légaux aux animaux, aux plantes et aux écosystèmes face à l’exploitation humaine.
      3. L’antispécisme, popularisé par Peter Singer dans La libération animale (1975) et plus récemment en français par Aymeric Caron, rejette toute hiérarchie morale fondée sur l’espèce. L’homme n’est "qu’un animal comme un autre": toute préférence accordée à l’espèce humaine relèverait du "spécisme"; une discrimination comparable au racisme ou au sexisme.

      Le basculement est spectaculaire: d’une vision anthropocentrée du monde — où l’homme était la mesure de toute chose — nous sommes passés à une vision biocentrée, où l’homme est perçu comme un parasite du vivant… un être dont il faudrait désormais sauver la nature!

      Et c’est précisément là que surgit le problème majeur de cette approche.

      Si l’homme est vraiment "un animal comme les autres", sans aucune différence essentielle avec le reste du Vivant, pourquoi devrait-il se mobiliser pour sauver la nature et les animaux de… l’oppression humaine? Cette contradiction est flagrante: en appelant les humains à défendre les animaux et la planète contre leurs propres abus, les biocentristes et antispécistes reconnaissent implicitement que l’homme possède une capacité morale, une responsabilité et une conscience supérieures. Malgré eux, ils admettent ce que la Bible enseigne depuis l’origine: l’homme n’est pas un animal comme un autre, mais une créature unique, dotée par Dieu d’une vocation et d’une responsabilité particulières dans la création.

      C’est ce que souligne avec justesse Jochem Douma, professeur d’éthique à l’Université de Kampen:

      Certains veulent nous placer face à un mauvais dilemme: l’environnement a été trop détruit par une vision anthropocentrique; il faut passer à une vision biocentrique centrée sur toutes les formes de vie. Cette alternative est à rejeter… L’homme sait, de façon innée, qu’il est différent, particulier et unique, même s’il adopte une vision biocentrique. Reconnaître que, parmi les créatures, l’homme occupe une place spéciale n’est pas de l’orgueil: c’est enfoncer une porte ouverte! L’écologie est humaine, et rien d’autre3.

      La solution biblique du théocentrisme

      Puisqu’il s’agit d’un "mauvais dilemme", peut-on imaginer une troisième voie pour sortir de l’impasse? Il me semble que oui. Mais pour cela, il faut revenir aux textes fondateurs de la Genèse et les lire avec soin — notamment Genèse 1.26-31.

      Deux points essentiels émergent de ce texte:

      1. L’homme est créé en dernier, comme couronnement de la création. Il est le "bouquet final", le sommet de l’œuvre divine. Mais cela ne signifie pas qu’il peut disposer du reste comme bon lui semble. Au contraire: le fait que la création existe avant l’homme montre qu’elle a une valeur propre, indépendante de lui. Relisez Genèse 1: à six reprises avant l’apparition de l’homme (vv. 4, 10, 12, 18, 21, 25), Dieu déclare "C’est bon". Cela signifie que le vivant possède une valeur intrinsèque, une "épaisseur morale", et non seulement une utilité pour l’homme. La nature n’est pas un simple décor ou un stock de ressources: elle est bonne en soi, parce que Dieu la voit et la juge telle.
      2. Le mandat de "dominer" et "soumettre" la terre n’autorise pas l’exploitation brutale. Ces verbes peuvent ailleurs évoquer violence ou asservissement, mais le contexte de Genèse 1-2 est déterminant. Le mandat est donné avant le péché: il est donc possible d’exercer une domination juste, bienveillante et sans violence. Genèse 2.15 le confirme explicitement:

      L’Éternel Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder.

      La "domination" biblique consiste donc à entretenir, préserver et servir la création pour le bien de toutes les créatures. Un détail le souligne encore: Dieu précise à l’homme qu’il donne "toute herbe verte" comme nourriture aux animaux (v. 30). Pourquoi l’en informer? Pour qu’il comprenne que les ressources ne sont pas réservées à l’homme seul: il a la responsabilité de les gérer avec justice, de les partager et de ne pas piller la terre au point de priver les autres êtres vivants de leur subsistance.

      Bref, Genèse dessine un équilibre remarquable: l’homme n’est pas "un animal comme un autre", il occupe une place unique avec une responsabilité particulière. Mais la création ne lui appartient pas: elle appartient à Dieu, qui l’a faite. Si Dieu la confie à l’homme, c’est pour qu’il la gère en son nom, comme un intendant fidèle. Dieu reste le Maître absolu.

      C’est donc une tout autre voie que nous propose la Bible: ni anthropocentrisme débridé, ni biocentrisme radical. Une troisième voie, théocentrique: tout est centré sur Dieu, Créateur et Propriétaire de la création, et l’homme est appelé à refléter son image en la servant avec soin et justice.

      Personne n’a exprimé cela avec autant de justesse que Monseigneur Michel Aupetit, alors archevêque de Paris:

      L’époque moderne parlait d’humanisme, c’est-à-dire de l’adoration de l’homme au mépris de la nature. Le postmodernisme d’aujourd’hui conduit à l’adoration de la nature au mépris de l’humanité, avec l’écologie radicale et l’antispécisme… En réalité, seule l’adoration de Dieu conduit à respecter l’homme et la nature4.

      Accusé, vous êtes acquitté!

      En résumé, il est clair que le christianisme n’est pas responsable de la crise écologique: une lecture juste de la Bible révèle que ce n’est pas l’obéissance fidèle à Dieu qui détruit la création, mais bien la désobéissance humaine, l’avidité et l’orgueil.

      L’époque moderne a idolâtré l’homme au mépris de la nature; le postmodernisme idolâtre aujourd’hui la nature au mépris de l’homme. Le message de la Bible nous libère de ces deux excès: elle nous appelle à prendre soin de la création comme un acte d’obéissance et d’adoration envers Dieu seul, Créateur souverain et Propriétaire de toute chose.

      Joël Favre

      Joël est marié à Anne et partage avec elle le beau défi d’élever trois enfants. Diplômé en théologie du London Seminary et titulaire d’un master de recherche de la Faculté Jean Calvin, il exerce actuellement comme pasteur à l’Église Réformée Baptiste de Grenoble. Il intervient aussi en tant que professeur d’éthique à l’Institut Biblique de Bruxelles.

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