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Face à la question délicate de l’immigration, Florent propose d’analyser « la légitimité des frontières » et « l’État théocratique d’Israël ». En s’appuyant sur l’histoire de l’Église, il démontre que si les États gèrent les statuts, le véritable rôle chrétien réside dans l’exemple d’unité spirituelle au sein de l’Église.

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Un pasteur vous répond: le podcast de Florent Varak qui t’aide à mieux comprendre la Bible, une question à la fois.

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Transcription

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La question est posée : «que dit la Bible au sujet de l’immigration ?» Alors, je vais combiner deux questions dans cet épisode.

La première est la suivante :

Bonjour Florent, je suis un habitué de tes podcasts depuis le début, depuis le tout premier numéro -Bravo- et je te remercie de ton application dans ce service à des milliers de chrétiens. Ma question est la suivante : « que dit la Bible au sujet d’un sujet de plus en plus brûlant, particulièrement en France, mais dont on n’ose pas trop parler dans l’Église : l’immigration ?»

Alors, la première question trouve un parallèle avec une autre question.

Euh, j’ai cette question concernant ce verset de Lévitique :

Dieu a dit : « Quand un immigré viendra s’installer dans ton pays, ne l’exploitez pas. Au contraire, traitez-le comme s’il était un membre de votre peuple. Tu l’aimeras comme toi-même. »

Quand les Hébreux entrent en Israël, Dieu leur demande de chasser les habitants. Et dans ce verset, Dieu demande d’accueillir l’étranger, ce que je trouve très bien, alors que dans d’autres passages, Dieu demande aussi de ne pas se lier à des étrangers. Et donc, notre internaute s’interroge justement comment comprendre un peu tous ces commandements qui semblent assez contradictoires.

Alors, ces questions sont chargées d’émotions et évidemment, elles ont une portée politique. La question est délicate théologiquement parce que nous trouvons des réponses avec la nation d’Israël dans l’Ancien Testament, mais les nations actuelles sont beaucoup plus complexes que ne l’était Israël au onzième siècle avant Jésus-Christ.

Et puis, l’Église n’est pas une nation, c’est une entité spirituelle qui n’a pas de mandat pour une organisation interne de la société dans laquelle elle se trouve. La discussion est donc morale, elle est théologique, mais sans vraiment de ramifications politiques pour l’Église, si ce n’est, et ça va être le point important de la fin de cet épisode, par l’exemple que l’Église peut donner en son sein.

Alors, pour cet épisode, j’aimerais regarder, premièrement, est-ce qu’il est moralement légitime que des pays aient des frontières ? Deuxièmement, dans l’État théocratique d’Israël, comment est-ce que l’immigration était gérée ? Troisièmement, a-t-on quelques repères dans l’histoire de l’Église qui pourraient nous aider ? Et quatrièmement, quelles conséquences tirer pour nos églises ?

Est-il moralement légitime que des pays aient des frontières ?

Plusieurs textes montrent l’intérêt du concept de pays et de frontières. Et le premier texte qui nous interpelle sur cette question, c’est le récit de la tour de Babel.

À cette époque, des hommes, dans leur rébellion au plan de Dieu, refusent de se séparer et d’occuper toute la terre, d’y proliférer. Ils se rassemblent ensemble pour former un seul peuple d’une seule langue pour échapper ensemble à la tutelle et au jugement de Dieu.

Nous lisons dans Genèse 11.4 :

Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel et faisons-nous un nom afin que nous ne soyons pas disséminés à la surface de toute la terre.
– Genèse 11.4

Donc une opposition au plan de Dieu, une unité d’une seule nation. Et Dieu vient constater ce qui se passe. Au verset 6 :

Maintenant, il n’y aurait plus d’obstacle à ce qu’ils auraient décidé de faire.
– Genèse 11.6

Et Dieu prend les nations, les sépare par les langues et le grand processus migratoire commence avec une répartition forcée initiale des populations au travers de l’ensemble de la planète.

Alors, on le voit ici, les nations, les frontières, les pays, les langues différentes sont des protections à une forme de dictature universelle, potentiellement entièrement unie contre Dieu. C’est en quelque sorte le prix à payer, qu’il y ait ces nations, qu’il y ait ces difficultés, ces guerres, ces incompréhensions, pour quelque chose qui pourrait être encore plus terrible : une dictature globale écrasant le monde entier avec une seule manière de penser, souvent tournée contre Dieu et contre ceux qui aiment Dieu et veulent le suivre.

Ensuite, il y a tout le narratif de la Terre promise. Une terre promise, c’est une terre qui a des frontières. Et ça, c’est explicitement décrit lorsque Dieu donne aux Juifs cette terre auprès d’Abraham dans Genèse 12, 15, 17, et puis confirmé tout au long des écrits de l’Ancien Testament.

Et donc, quand Dieu donne à Abraham cette terre et qu’il en fait la promesse, Dieu dit par contre que, et c’est Genèse 15 qui nous l’apprend, cette conquête ne peut pas avoir lieu avant que la déchéance morale des nations conquises n’atteigne leur terme.

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que lorsque Dieu promet la terre à Abraham, on est en moins deux mille avant Jésus-Christ, et les gens sont plutôt sympathiques, on va le dire comme ça. Mais Dieu dit : « Voilà, vous prendrez ou tes descendants prendront cette terre », bah, 500 ans plus tard, « lorsque la déchéance morale de ces gens sera critique et que ça méritera un jugement. »

Et effectivement, l’archéologie nous apprend que les Cananéens brûlaient en sacrifice leurs enfants au dieu Moloch jusqu’à cinq ou six ans d’âge. Donc des enfants vivants rôtis au feu qui, parfois, étaient aussi livrés à la prostitution sacrée.

Toute la société était vraiment immorale et sous le jugement de Dieu qui tombe alors que Dieu vient conquérir cette nation. Donc, ça répond un peu à la deuxième question qui était évoquée.

Et on voit que Dieu attribue la terre ou la reprend parfois en fonction de jugement. C’est d’ailleurs à cause du jugement même de Dieu, cette fois-ci sur Israël, que Dieu va reprendre aux Juifs la capacité de jouir de leur terre lorsque les Babyloniens viennent en 586 avant Jésus-Christ. Reprendre aux Juifs la terre, il va y avoir un exil de soixante-dix ans avant qu’ils ne puissent revenir sur cette terre.

C’est aussi ce même exil, alors ça, c’est la vision chrétienne des choses, cet exil qui commence en l’an 70 de notre ère et qui va durer jusqu’en 1948 de notre ère, est de l’ordre d’un jugement. La terre est ôtée aux Juifs.

Et alors, selon votre conception de la fin des temps, la conception eschatologique et du développement historique de l’histoire et de la rédemption d’Israël, mais ça, c’est un autre thème à aborder à ce sujet. Mais on voit donc que la jouissance d’une terre, sa frontière, la pérennité d’une présence est aussi issue de la volonté souveraine de Dieu et de ses jugements.

Et troisième remarque, tout au début du Deutéronome, au début de la conquête, Dieu demande aux Israélites de contourner Édom, Moab et Ammon. Le sous-entendu est clair : il y a des frontières et des peuples que tu ne dois pas toucher. Donc, la légitimité de frontières semble assez claire.

Quatrièmement, Deutéronome 32.8 à 10 nous dit que :

Le Très-Haut a donné un héritage aux nations quand il sépara les uns des autres, les fils d’Abraham. Il fixa les limites des peuples d’après le nombre des fils d’Israël.
– Deutéronome 32.8-10

Je n’entre pas dans ce texte qui a quelques complexités, mais je note juste l’idée d’une souveraineté divine qui s’exerce pour attribuer tel territoire à tel peuple.

Et cinquièmement, ces enseignements trouvent un écho dans Actes 17.26. Paul parle aux Athéniens et il dit la chose suivante :

Il a fait de toutes les nations humaines issues d’un seul, qu’ils habitent sur toute la face de la terre, il a déterminé les temps fixés pour eux et les bornes de leur demeure.
– Actes 17.26

« Les bornes de leur demeure », c’est clairement une notion de frontière qui est là. Mais attention, c’est une description, une affirmation de ce que Dieu dit, en aucun cas, et c’est très important de le souligner, une exhortation ou une prescription pour l’Église.

Et là, je dois ouvrir une page sombre de l’histoire des protestants, notamment des protestants hollandais partis en Afrique du Sud. Ils ont estimé, notamment sur la base d’Actes 17.26, et aussi par le transfert des concepts d’Israël que je viens brièvement d’aborder sur la vie de l’Église, que l’on pouvait proposer ce qu’ils ont appelé un développement séparé. Entendez, un développement séparé pour les Blancs protestants et un développement séparé pour les Noirs sur place.

Dans les années 20 et 30, le théologien Du Plessis a justifié avec beaucoup de textes à l’appui cette notion de séparation des nations. Et en 1935, c’est toute une missiologie qui a été adoptée par l’Église réformée hollandaise avec cette idée relativement novatrice et nouvelle. Leur influence considérable sur le pouvoir politique a conduit à ce que cette missiologie entraîne une politique que l’on appelle l’apartheid, politique terrifiante dans ses conséquences.

Donc oui, la notion de frontière étatique me semble légitime et je conclurai aussi avec quelques éléments à ce sujet. Mais non, elle ne ressort pas de l’Église, elle ne permet pas à l’Église de choisir qui fait partie d’une nation ou dans ce genre.

D’ailleurs, dans son sein, tout l’élan du livre des Actes, c’est de montrer comment l’Évangile touche progressivement toutes les nations, détruit les murs de séparation entre les nations au sein de l’Église, parce que des hommes et des femmes de tout clan, de toute couleur de peau, de tout statut social, deviennent frères et sœurs en Jésus-Christ.

Alors, je ferme cette page terrible du protestantisme hollandais en Afrique, un petit peu éloigné de nous. Mais en tout cas, on peut voir que la notion de frontière et d’État semble légitime d’un point de vue de la moralité biblique, mais cela réduit donc la question migratoire.

Comment l’État théocratique d’Israël gérait-il cette immigration ?

On va considérer déjà le vocabulaire parce qu’il y a des mots différents qui décrivent finalement des situations et des statuts différents. Et je crois que c’est important de le souligner.

J’ai lu Lévitique 19, on va le relire dans ma version et un peu plus complètement. Lévitique 19.33 à 34 dit ceci :

Si un immigrant vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigrant en séjour parmi vous comme un autochtone au milieu de vous. Tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrants dans le pays d’Égypte. Je suis l’Éternel, ton Dieu.
– Lévitique 19.33-34

Le mot « immigrant » est le mot « ger » en hébreu. Ce premier mot hébreu se distingue de l’étranger en ce qu’il est installé et qu’il est établi pour une période significative. On le trouve plus de 90 fois dans l’Ancien Testament et il a un statut qui lui est attribué.

Je vais mentionner dans un instant ce que dit le Theological Lexicon of the Old Testament. Et ce que je vois ici, c’est que le ger, seul ou en groupe, a quitté sa patrie en raison de circonstances politiques, économiques ou autres, et il a cherché un refuge au sein d’une autre communauté, comme l’a fait Abraham à Hébron, comme Moïse à Madian, comme Élimélec et sa famille à Moab, comme un Éphraïmite en territoire de Benjamin et même les Israélites en Égypte.

Effectivement, au début de la vie d’Israël, le ger ne peut pas acquérir de terre et généralement, il est au service d’un Juif dont il deviendra le protecteur. Et ceux qui sont familiers du concept de relation de patronage comprennent ce que je dis ici. Le Juif est le patron, l’immigré est le client en quelque sorte, le serviteur qui honore le patron. Il y a une fidélité qui est donnée en échange d’une protection.

Je vais reprendre le dictionnaire que j’ai évoqué il y a un instant et je cite :

Enfin, la tradition sacerdotale fait pratiquement de l’étranger un membre de la communauté en lui imposant des exigences précises.
– (source : Scholar.ufs.ac.za)

Et concernant la possession de terre :

Le ger ne jouit pas de tous les droits d’un Israélite. Par exemple, il ou elle ne possède pas de terre, selon Ézéchiel 47. Cette distinction, cette restriction sera levée dans l’Israël de l’avenir.
– (source : Scholar.ufs.ac.za)

Le ger est généralement au service d’un Israélite qui est son maître et son protecteur, selon Deutéronome 24.14. En règle générale, le ger est pauvre, pas toujours, comme le montre Lévitique 25.47, et se trouve par conséquent compté parmi les plus démunis qui, à l’instar des veuves et des orphelins, peuvent prétendre à une aide. Ils ont le droit de glaner.

Ils bénéficient de la protection divine. Les Israélites doivent les aimer comme ils s’aiment eux-mêmes, en gardant à l’esprit leur propre séjour en Égypte. Ils veillent à ne pas opprimer le ger, comme le stipule déjà le code de l’Alliance, qui jouit en grande partie des mêmes droits que leurs propres citoyens : participation à la dîme, année sabbatique, ville de refuge, etc.

Ils sont soumis à la même loi, en somme, dans la vie quotidienne, et il n’existait aucune distinction entre les gerim et les Israélites. On voit qu’il y a ici quelque chose de particulier dans leur statut. Et c’est important de réaliser que ces immigrés devaient observer le sabbat, les fêtes, s’ils étaient circoncis, et qu’ils pouvaient offrir des sacrifices. C’est donc quelqu’un qui s’identifie fortement aux Israélites, à leur vie et à leur religion.

Nombres 15 et 16, je lisais dans mon culte personnel alors que je préparais cet épisode :

Il y aura une seule loi et une seule ordonnance pour vous et pour l’immigrant en séjour parmi vous.
– Nombres 15.15

C’est le mot « ger » qui est utilisé. L’intégration est réciproque. Le ger est soumis à des obligations : ne pas blasphémer, ne pas sacrifier à Moloch, observer le sabbat et le jour des expiations, ne pas manger le sang, être circoncis pour la Pâque. Il n’est pas totalement toléré, il est incorporé et cela suppose une adhésion à l’ordre religieux et juridique du pays.

Le terme « ger » est parfois associé à un autre terme, « toshav », qui désigne l’habitant, quatorze fois, dont huit fois dans le Lévitique, dans l’utilisation du terme. Ils se recoupent en partie, mais le statut semble plus précaire. Il réside sur la terre, mais c’est un habitant temporaire. On trouve occasionnellement ce duo, comme par exemple dans 1 Chroniques 29.15 :

Nous sommes devant toi des étrangers et des résidents temporaires, comme tous nos pères. Nos jours sur la terre sont comme l’ombre et il n’y a point d’espérance.
– 1 Chroniques 29.15

Ensuite, on a le terme « nokri » et « tzar », qui désigne l’étranger de passage ou quelqu’un qui n’est pas intégré et qui est en dehors du pays à bien des égards. L’équivalent grec serait « xenos » ou « allotrios ». Lui, il n’a pas de statut, pas de protection. Par exemple, la remise des dettes lors de l’année sabbatique ne s’applique pas obligatoirement à lui dans le Deutéronome.

Et il reste un dernier terme, « chakir », qui est le salarié payé au jour du travail. C’est plus proche d’un SDF, comme on pourrait l’avoir chez nous, si on devait se représenter la situation d’Israël. C’est un ouvrier journalier ou même un mercenaire. Il peut être israélien, mais il peut être totalement étranger. La loi n’a qu’une exigence à son égard, c’est qu’il soit payé au jour le jour. On ne peut pas lui remettre la dette le lendemain. Il a besoin de son salaire pour vivre chaque jour. Là, un souci de justice.

Il y a différents termes avec différents statuts et on ne peut pas tout grouper dans un même mot. Et on remarque qu’il y a, selon les degrés de présence et d’association à l’État d’Israël, une obligation réciproque.

Quels repères avons-nous dans l’histoire de l’Église ?

Je ne suis pas un spécialiste de l’Église et mes connaissances à ce sujet ont été assez limitées. Je dois donc avouer que je me suis documenté en partie avec l’aide de l’intelligence artificielle pour obtenir des informations. Et comme on ne l’utilise pas, cette intelligence artificielle, sauf en le citant très clairement, je voulais en toute intégrité l’évoquer.

En tout cas, des documents qui sont facilement accessibles, vous pouvez consulter la Didaché, qui est un texte issu du deuxième siècle de notre ère, qui est censé refléter les pratiques initiales des Églises. C’est légaliste comme lecture, mais au chapitre 11, il est dit qu’un serviteur de Dieu qui resterait plus de deux jours dans une église ou si jamais il demandait de l’argent, c’est un profiteur et un faux prophète.

Et au chapitre 12, il est dit quelque chose d’assez intéressant au sujet des voyageurs chrétiens. Ce sont des voyageurs, ce ne sont pas forcément des immigrés, mais on est dans un contexte où, on le verra dans un instant, Rome est très ouvert aux voyageurs. Ce n’est pas tellement une question d’immigration, c’est une question de statut. Mais je cite ce que la Didaché dit sur la manière dont l’Église gérait les étrangers en son sein :

Tout homme qui vient au nom du Seigneur doit être accueilli. Ensuite, éprouvez-le pour le juger, car vous devez discerner la droite et la gauche. Si le nouveau venu ne fait que passer, secourez-le de votre mieux, mais il ne demeurera chez vous que deux ou trois jours, si c’est nécessaire. S’il veut s’établir chez vous, qu’il soit artisan, qu’il travaille et qu’il se nourrisse. Mais s’il n’a pas de métier, que votre prudence avise à ne pas laisser un chrétien vivre oisif parmi vous. S’il ne veut pas agir ainsi, c’est un trafiquant du Christ. Gardez-vous des gens de cette sorte.
– (source : Remacle.org)

Intéressant. Donc, accueil de l’étranger avec charité, mais non sans vérification de ses motivations et sans participation à la vie sociale de l’environnement, de la société.

Jean Chrysostome, on est à la fin du quatrième, début du cinquième siècle, demande aux familles d’avoir une chambre aménagée pour les itinérants, probablement donc des missionnaires, et pour les étrangers, sans se soucier de leur dignité. Donc, extrême générosité demandée par Jean Chrysostome à l’égard des étrangers.

Et puis, Rome chute. On est en 476. La ville sera mise à sac, ville chrétienne, capitale de l’empire chrétien. Les causes de la chute de Rome sont multiples et c’est là où il y a une récupération politique possible de la question.

Déjà, il faut se représenter que Rome contrôlait le statut et non l’entrée. Tout le monde pouvait rentrer dans l’Empire romain, mais vous aviez un statut. Et ce statut ne vous donnait pas toujours les droits que vous vouliez. Regardez dans le livre des Actes, ça se voit très clairement avec Paul qui utilise son statut de citoyen quand d’autres ne pouvaient pas en profiter. Donc pas de passeport, pas de contrôle aux frontières intérieures, mais une stratification juridique.

Quels droits a cette personne ? C’était vraiment le souci par rapport à l’immigration. De nombreux flux migratoires ont accompagné de nombreuses crises politiques avec des empereurs qui se sont succédés rapidement à Rome. Et une crise économique, en partie due à une fiscalité écrasante, a suscité des rébellions diverses qui ont entraîné le sac de Rome, notamment par Odoacre, chef germain.

Et Rome s’effondre presque de son propre poids. Et certains vont dire : « Vous voyez, c’est cette immigration incontrôlée qui a suscité cette chute. » D’autres vont dire : « Oui, mais c’est une crise économique majeure qui a précédé cette chute. » Et vous avez là tout le débat que l’on retrouve en partie aujourd’hui et qui fait qu’on ne sait pas trop comment comprendre la chose.

On saute pas mal de siècles et on arrive, et c’est là où j’ai appris des choses dont j’ignorais l’existence, avec l’Église de la Réforme, les protestants qui étaient persécutés en France, notamment, fuient en Hollande, en Suisse, en Grande-Bretagne et ensuite aux États-Unis. Et en dix ans, la ville de Genève double en population. La ville instaure des bourses pour les réfugiés français, par exemple.

Mais, et c’est tellement intéressant de le découvrir, un parti politique naît. Il s’appelle « Les Enfants de Genève » et il s’oppose à cette immigration de masse, immigration de protestants pour des protestants, même si elle est donc homogène. Mais ils remarquent que cela fait monter les prix des logements, que ça bouleverse le marché des emplois. Et donc, on a dans cette Genève protestante les mêmes questions par rapport à l’étranger. Qu’est-ce que l’on fait de ces étrangers ?

Dans ses commentaires sur la Torah, Calvin est plutôt dur envers ceux qui ne traitent pas les étrangers avec humanité. Et l’institution chrétienne fournit le principe que nous ne devons pas regarder à ce que les hommes méritent, mais à l’image de Dieu qui est en eux. Et cette réflexion va nourrir beaucoup de mouvements humanitaires issus du monde protestant.

Et puis, avec la révocation de l’édit de Nantes en 1685, vous avez entre 150 et 200 000 protestants qui quittent la France. Et j’ai appris que l’édit de Potsdam, je l’avais appris dans mes cours d’histoire de l’Église, mais je les avais vite oubliés, ces dates et ces notions. Il y a un grand électeur, Frédéric-Guillaume, qui met en place un premier dispositif étatique explicite d’accueil et d’intégration des réfugiés : exemption fiscale, liberté de culte, accès aux corporations, subventions.

Et en fait, près de 20 000 huguenots s’installent à Brandebourg. Et vers 1700, c’est une part considérable de la population de Berlin qui est francophone. C’est une politique réformée généreuse. Elle est aussi consciente de son intérêt économique parce que les protestants qui quittent la France sont souvent bien éduqués, ont de bon travail, ont de l’argent et vont amener ça dans les pays qu’ils vont occuper.

Tu pourrais consulter les travaux de Bernard Cottret sur le refuge (cite probablement Terre d’exil : L’Angleterre et ses réfugiés, XVIe et XVIIe siècle) et Philippe Benedict sur les réformés d’Europe (possiblement La Réforme en France et en Italie.) Et puis, il y a un très beau texte issu du Conseil national des évangéliques de France sur l’accueil des immigrants que tu pourras retrouver sur le site du CNEF.

Quelles conséquences tirer pour nos églises ?

On arrive sur cette épineuse question de l’application : que faire de toutes les données que j’ai évoquées ? Je crois qu’il serait pertinent d’écouter l’épisode 506 que j’ai donné : « Le patriotisme est-il biblique ?» Parce que je pose plus précisément la notion, la définition prudente de ce qu’est une nation.

Mais qu’est-ce que je peux dire, moi, en tant que protestant évangélique ? Premièrement, l’Église n’est pas aux commandes de la nation et de l’État. Il y a des chrétiens impliqués dans l’État grâce à leur vocation, leur appel particulier dans la sphère de l’État, et ils agissent en leur âme et conscience de chrétiens.

Et ça, c’est ce que je défends dans le livre avec Philippe Viguier, L’Évangile et le citoyen, pour essayer de présenter la position du chrétien dans la société. L’Église n’est pas aux commandes d’un État. Elle ne doit pas l’être. Chaque fois qu’elle l’a été, ça a été assez catastrophique parce que les jeux de pouvoir, finalement, ont raison de la piété et de la pureté de son engagement.

D’ailleurs, le catéchisme de Westminster dit ceci :

Dieu aussi a donné à Israël, à ce peuple, en tant que corps politique, des lois judiciaires diverses qui ont expiré en même temps que cet État. Ainsi, n’obligent-elles personne maintenant au-delà de ce que leur équité générale peut exiger.
– Catéchisme de Westminster

Ça, c’est super important de le noter. Il n’y a pas de transfert d’Israël à l’Église, contrairement à ce que certains ont pu vouloir réaliser avec une théologie qu’on appelle la théologie du remplacement.

Deuxième grande remarque : je note que l’Église a toujours surfé sur les vagues migratoires. J’ai été pasteur à Lyon pendant 25 ans et l’histoire de l’Église est marquée par le bénéfice des étrangers qui ont amené l’Évangile. Ils venaient d’Asie Mineure, Turquie actuelle, c’étaient des commerçants. Ils ont amené l’Évangile en 150 après Jésus-Christ.

Ce sont des gens qui connaissaient Polycarpe, lui-même disciple de l’apôtre Jean. Lorsque beaucoup ont été tués en 177 après Jésus-Christ, leur nom était préservé. Ils nous montrent que c’étaient des étrangers, des immigrés qui ont amené l’Évangile à Lyon.

Le christianisme s’est répandu par les réseaux migratoires : marchands, soldats, esclaves, diaspora juive convertie. Rodney Stark, qui est un sociologue qui s’est intéressé à l’histoire de l’émergence du christianisme, fait une démonstration convaincante que les communautés chrétiennes offraient aux déracinés urbains une parenté de substitution. L’Église devenait le lieu d’appartenance de ceux qui n’en avaient plus par leur déplacement.

Peut-être que c’est l’argument historique le plus fécond pour une application ecclésiale sage de cette question en tant que chrétien au sein de l’Église. D’ailleurs, je suis profondément désolé qu’il y ait beaucoup d’églises en Afrique qui se divisent sur des lignes claniques. Si vous avez une église avec un clan majoritaire, le pasteur ne peut pas être du clan minoritaire.

Mais je crois que cette remarque s’applique autant à certaines églises de France où il peut y avoir parfois des restrictions implicites avec des membres d’une origine ethnique différente et qui, par exemple, ne pourraient pas devenir anciens ou ne pourraient pas devenir pasteurs d’une église. Ça ne doit pas être dans l’Église de Jésus-Christ.

Troisièmement, l’Église a une responsabilité de solidarité à l’égard des siens. Je ne pense pas qu’il s’agisse de l’accueil indiscriminé de tous, mais l’Écriture nous demande ceci en Galates 6.10 :

Pendant que nous avons l’occasion, pratiquons le bien envers tous et surtout envers les frères en la foi.
– Galates 6.10

L’un de mes plus terribles souvenirs en tant que pasteur, c’est lorsque j’ai appris qu’une étudiante étrangère de notre église ne mangeait pas à sa faim. L’église faisait 250 à 300 personnes, beaucoup d’étudiants. Il était difficile de connaître tout ce qui se passait. Mais quand j’ai appris ça, j’étais malade et on a mis en place immédiatement une banque alimentaire réservée aux membres de l’église en difficulté.

Aucune question n’était posée, mais ceux qui avaient, pour X raisons, des problèmes pour acheter le minimum pouvaient prendre des pâtes, du riz, tout ce que l’on pouvait rapporter. Chacun contribuait comme il le pouvait. Je te signale de nouveau ce que l’on trouve sur le site du CNEF, un post intitulé « Prions pour l’accueil, l’adaptation et l’intégration ».

Quatrièmement, de ce parcours, ce que je crois, c’est qu’il est difficile de formuler un avis politique sur la question de l’immigration. Si l’Église était consultée, en raison d’une telle ouverture de l’État, elle pourrait, je crois, reconnaître la légitimité de distinguer des statuts. Un immigré doit aussi, en cela, se plier pleinement à une culture et aux valeurs de ce pays.

Il doit y avoir un projet d’appropriation de ces valeurs, à moins que l’État décide, au contraire, qu’il est déficient dans certaines de ses valeurs et il veut ouvrir à d’autres valeurs pour bénéficier de valeurs étrangères en son sein, pour changer son ADN. Mais bien sûr, c’est tout l’enjeu de la question dans sa réflexion politique.

Conclusion

Il faut réaliser que le christianisme a quand même modifié un peu la notion de patrie. Augustin formule sa définition devenue célèbre dans La Cité de Dieu:

Un peuple est une multitude d’êtres raisonnables associés par la communion dans la concorde des objets qu’il aime.
– Augustin, La Cité de Dieu

Ou traduit différemment :

Un peuple est un rassemblement d’une multitude raisonnable unie par un accord commun sur les choses qu’elle aime.
– Augustin, La Cité de Dieu

Ça, c’est intéressant parce que la tradition romaine considérait que c’était essentiellement le respect du droit et de la justice qui créait la nation. Donc, l’émigré venait simplement l’accepter. Mais Augustin va plus loin. Un peuple, une nation, il aime les mêmes choses. C’est ça qui constitue une nation. Ce n’est ni sa consanguinité, ni sa langue, ni ses frontières géographiques, ni même le droit public, mais l’objet de son affection commune.

Une société existerait, selon lui, dès lors que ses membres s’accordent sur ce qu’ils chérissent ensemble : la gloire, la paix, la richesse ou un Dieu particulier. Ce qui ouvre donc à l’examen des valeurs. Quels sont les amours principaux des États-Unis, du Canada, de la Suisse, de la Belgique, de la France, du Cameroun, du Tchad ?

Peut-on évaluer ces valeurs et peut-on créer, générer un amour commun ? Mais dès qu’on entre dans ce genre de propos, il y a un débat des valeurs de civilisation et on rentre dans des politiques correctes ou incorrectes. Ce n’est pas si évident de pouvoir tracer un chemin clair.

Ceci dit, et je vais conclure, notre véritable tâche en tant qu’Église n’est pas de comprendre comment faire pour que ça marche, ni de conseiller un État. Notre programme, c’est de faire des disciples de toutes les nations. L’Église rassemble sans aucune distinction en son sein des hommes et des femmes de toutes les nations.

Dans l’église où je suis, qui n’est pas très grande, je pense que l’on comprend facilement une douzaine de nationalités différentes et on essaye de cheminer ensemble vers Jésus-Christ, pour Jésus-Christ, en Jésus-Christ. On cherche à communiquer l’Évangile qui sauve de la mort et de l’enfer éternel par l’Évangile de Jésus-Christ, en sorte que des hommes de toutes nations puissent découvrir l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.

En cela, ce que l’on veut reconnaître entre nous, ce sont les qualités humaines, morales et spirituelles propres à chaque personne, quelle que soit son origine ethnique, sociale, culturelle. Ce n’est pas une question d’étranger. L’étranger, au regard de l’Église, c’est celui qui n’aime pas encore Jésus, qui ne connaît pas encore Jésus.

L’apôtre Paul dit quelque chose qui doit nourrir notre réflexion à ce sujet. Au chapitre 3 de la lettre aux Philippiens, verset 20 :

Pour nous, notre cité est dans les cieux. De là, nous attendons comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ qui transformera notre corps humilié en le rendant semblable à son corps glorieux par le pouvoir efficace qu’il a d’assujettir toutes choses.
– Philippiens 3.20

Notre cité est dans les cieux. J’espère que tu fais partie de cette cité céleste. J’espère que tu fais partie de ceux et de celles qui ont été sauvés, dont les péchés ont été pardonnés. Ce n’est pas le privilège de la chrétienté, c’est le privilège d’hommes et de femmes qui, individuellement, se repentent de leurs péchés en plaçant leur confiance en Jésus-Christ qui est mort pour leurs péchés.

Lorsque ça a lieu, on est transféré dans le royaume des cieux. Le royaume de Jésus n’est pas de ce monde. C’est d’ailleurs le propos que tenait Jésus devant Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Il est de l’au-delà. À notre mort, nous rejoindrons Jésus et un jour, c’est vrai, il établira un royaume avec toutes les nations sauvées.

Tous ceux et toutes celles qui auront reconnu son salut formeront des nations autour de Christ, notre roi, dans un nouvel univers qui s’appelle la Nouvelle Terre, pour vivre une vie d’aventure et dans lequel on se souviendra que Dieu a guéri le conflit des nations. Tous les mois, nous célébrerons, je crois, par cette feuille qui sert à la guérison des nations, c’est Apocalypse 22 qui nous le dit, la guérison que Dieu a accordée en changeant d’abord les cœurs qui sont portés par le jugement et la violence à l’intérieur de nous, mais qui nous unira maintenant, après la résurrection, dans un seul corps, au sein de nations diversifiées, mais unies d’un même amour autour de la personne de Jésus-Christ.

La vraie question qui se pose, c’est : est-ce que tu es étranger à cette cité céleste ou est-ce que tu es citoyen de cette cité céleste ? Et cette citoyenneté, elle est donnée par la grâce en Jésus-Christ qui est mort pour nos péchés en sorte que l’on puisse être délivré de ce jugement, de cet égoïsme, de cette violence qui est dans notre cœur et qui a coloré vraiment notre perception des choses.

J’espère que c’est ton cas. Merci pour ces questions. J’espère avoir répondu. Je sais que ce n’est pas une réponse complète, mais avoir donné des pistes de réflexion pour avoir des éléments suffisants par rapport à la question qui était posée.