Dans un premier article, nous avons vu que la beauté est objective. Dans le deuxième, j’ai évoqué comment le péché pervertit notre rapport à la beauté et comment un monde qui rejette Dieu se condamne à la laideur.
Comment vivre en chrétien dans une culture qui banalise la laideur, glorifie le vulgaire et soupçonne toute norme esthétique?
Comment ne pas céder à l’esthétisme autonome ni sombrer dans la médiocrité spirituelle?
Par la foi, nous comprenons que l’univers a été harmonieusement organisé par la parole de Dieu, et qu’ainsi le monde visible tire son origine de l’invisible.
Hébreux 11.3
Résister au moche, c’est un acte de foi. C’est refuser de s’habituer au chaos, à la médiocrité et à la contrefaçon. C’est confesser que le monde n’est pas le fruit du hasard, mais l’œuvre d’un Dieu qui ordonne, distingue et donne forme. Là où cette foi disparaît, la laideur devient tolérable, puis normale, puis désirable.
Résister au moche, c’est refuser le relativisme.
Cultiver l’émerveillement devant ce qui est vrai, bon et beau fait partie intégrante de notre résistance culturelle. Dans un monde qui banalise la laideur, glorifie le vulgaire et tourne en dérision la pureté, le chrétien ne peut pas se contenter de consommer ce qui se présente. Il doit apprendre à refuser la médiocrité et rejeter la contrefaçon pour mieux admirer la beauté véritable, celle qui reflète la sagesse de Dieu.
Cette résistance n’est pas abstraite. Elle passe par l’attachement obstiné aux formes du beau:
Faire quelque chose de beau, c’est participer à la sagesse de Dieu en faisant ce qui est bon et vrai. Chaque geste accordé à l’ordre de Dieu rappelle silencieusement au monde qu’il existe une réalité plus haute que l’utilité, plus stable que la mode et plus désirable que le cynisme: le Royaume qui vient.
Mais notre résistance n’est pas une nostalgie du beau perdu. Elle ne cherche pas à imiter un âge d’or révolu. Elle est fidélité à Christ aujourd’hui.
Cette résistance nous libère du piège de l’apparence superficielle sans encourager la négligence.
Si la beauté réside d’abord dans l’accord avec le vrai et le bon, alors notre corps, notre visage, nos vêtements ne sont plus des instruments de séduction ou de comparaison. Ils sont des dons à recevoir avec reconnaissance et à ordonner à la gloire de Dieu.
Cette liberté ne produit pas l’indifférence, mais le soin. Elle nous libère des filtres mensongers et de la quête de la beauté conformée par les algorithmes. Mais parce que la création est bonne et que le corps est un temple, le chrétien prend au sérieux ce qui lui est confié.
Mais il n’a plus besoin de courir après les standards éphémères du monde: la beauté qui compte le plus est celle que l’Esprit forme en moi. Mais cette liberté n’engendre pas le laisser-aller: parce que la création est bonne et que mon corps est un temple, je prends soin de ce que Dieu m’a confié. La modestie remplace la vanité, la gratitude remplace l’obsession, et la vertu donne forme à l’apparence. On ne cherche plus à paraître, mais à refléter — même humblement — l’ordre, la dignité et la bonté du Dieu de beauté (1P 3.3-5).
Enfin, cette résistance atteint son sommet dans le témoignage de l’Évangile. Il ne suffit pas de démontrer que l’Évangile est vrai et bon. Il faut aussi montrer qu’il est beau. La plus belle réalité de l’univers n’est ni une œuvre, ni un paysage, ni une culture retrouvée. C’est Jésus-Christ lui-même.
Rien n’est plus désirable que lui.
Derrière sa quête de beauté, il faut montrer au monde que sa quête de beauté et de ravissement est en réalité une quête de Dieu.
C. S. Lewis l’identifie parfaitement:
La plupart des gens, s’ils avaient réellement appris à regarder dans leur propre cœur, sauraient qu’ils désirent, et désirent ardemment, quelque chose qui ne peut être obtenu dans ce monde. Il existe toutes sortes de choses dans ce monde qui promettent de vous le donner, mais elles ne tiennent jamais tout à fait leurs promesses. Si je découvre en moi un désir qu’aucune expérience de ce monde ne peut satisfaire, l’explication la plus probable est que j’ai été fait pour un autre monde.
Il poursuit:
Les plaisirs terrestres n’étaient sans doute pas destinés à le satisfaire, mais seulement à l’éveiller, à suggérer la réalité véritable.
Pour Lewis, notre soif insatiable pour la beauté et les réponses morales qui jaillissent spontanément lorsque nous la rencontrons sont comme des enseignes lumineuses pointant vers un Dieu beau et saint.
Si nos vies ne témoignent pas que nous connaissons intimement la source de toute beauté et que nous sommes rassasiés de son amour, quel témoignage donnons-nous au monde?
Le Christ n’est pas seulement le modèle de toute beauté — il en est la source, la mesure et le rédempteur. En lui, la Vérité s’est faite chair, la Bonté s’est donnée, la Beauté s’est révélée. Ce qui, dans le monde, fut défiguré par le péché retrouve en lui son éclat véritable.
Il est l’image du Dieu invisible. Celui dont la beauté est glorieuse et infinie s’est incarné au cœur d’un monde déchu. Mais elle ne se manifeste pas d’abord par la splendeur visible. Elle se révèle dans l’abaissement. Le Fils éternel assume la condition d’une humanité déchue et manifeste sa majesté dans l’humiliation.
L’Homme de douleur, défiguré, rendu hideux par les souffrances, est fait péché pour que le pécheur soit purifié. Aux yeux des pécheurs, il n’avait ni beauté ni éclat (És 53). Les gens détournaient les yeux devant lui, mais la croix était sa victoire.
Pourtant, la beauté se cache derrière l’hideuse apparence. Elle se voile sous l’apparence de la honte, de la faiblesse et de l’échec.
Ce qui semble hideux devient, aux yeux de la foi, la manifestation suprême de l’amour, de la justice et de la fidélité de Dieu. La croix révèle la beauté de son humilité et de son amour sacrificiel.
Ressuscité, Jésus conserve ses blessures. Elles ne sont plus laides. Elles sont sa gloire. Ce qui représentait la violence du péché devient le signe éternel de la grâce. Paradoxalement, le Christ crucifié est le spectacle le plus beau qu’un homme puisse contempler dans un monde déchu. C’est le renversement christologique: celui qui est enlaidi à cause du péché devient beau par la grâce. La beauté parfaite est celle du Fils incarné, car il révèle l’amour du Père.
Confesser la seigneurie du Christ, c’est affirmer que toute vérité, toute bonté et toute beauté sont de lui et pour lui. C’est reconnaître qu’en lui seul, le monde retrouve son ordre, sa splendeur et son sens. Il n’existe qu’une seule vision du monde véritablement vraie, bonne et belle: celle où Jésus-Christ règne.
Il n’existe qu’une seule vision du monde non seulement vraie et bonne, mais belle: celle dont le Christ est le Seigneur. Et c’est à cette beauté-là que l’Église est appelée à conformer son regard, sa vie et son espérance.
Notre espérance nous permet d’accepter la vanité et la laideur de notre monde sans tomber dans le cynisme.
Dans la nouvelle création, tout sera vrai, bon et beau, parce que la création sera pleinement ce qu’elle n’a jamais cessé d’être appelée à devenir: la demeure de Dieu.
Le Ciel et la Terre seront réunis. La présence de Dieu saturera le monde de sa lumière. Le mensonge, la perversion et la laideur ne seront plus, car le péché qui — ment, corrompt et déforme — ne sera plus. La laideur ne survivra pas à la gloire. Non parce qu’elle serait simplement cachée ou compensée, mais parce que sa cause aura disparu. Là où le péché n’est plus, la défiguration n’a plus de place. Il n’y aura plus de beauté perverse.
Alors, le vrai, le bon et le beau ne seront plus perçus comme des réalités distinctes qu’il faut péniblement articuler. Ils seront un, comme ils le sont en Dieu lui-même. Les transcendantaux convergeront dans la vision béatifique: Dieu tout en tous.
Nous ne débattrons plus du vrai, du bon et du beau. Nous ne les défendrons plus contre le mensonge, la corruption et la laideur. Nous les contemplerons. Le Dieu saint se donnera à voir dans toute sa beauté, et cette vision ne connaîtra ni fatigue ni fin.
Nous refléterons parfaitement la splendeur de notre Père. Déjà maintenant, nous goûtons les prémices de cette glorification: même si notre beauté physique se flétrit, nous sommes transformés à l’image du Christ, lui qui est le rayonnement de la gloire de Dieu et l’expression exacte de sa personne (Hé 1.3).
Dans la gloire à venir, ce rayonnement ne connaîtra plus aucune ombre. Ce que nous discernons aujourd’hui par la foi, nous le verrons dans la clarté.
Nous participerons pleinement à la beauté du Christ ressuscité. Alors, le vrai, le bon et le beau resplendiront sans mélange. Et nous brillerons de l’éclat de Jésus, aux siècles des siècles. AMEN!
D’ici là, nous apprenons à voir comme Dieu voit.
À aimer ce qu’il appelle beau.
À rejeter ce qui défigure.
À vivre dans la sagesse.
À annoncer la plus belle des nouvelles: Jésus-Christ, crucifié et ressuscité.
webinaire
Comment avoir une vision du monde biblique et de la culture?
Découvre le replay du webinaire de Raphaël Charrier et Matthieu Giralt (Memento Mori) enregistré le 24 octobre 2018.


Orateurs
M. Giralt et R. Charrier
