La beauté n’est pas une opinion (Beauté ⅓)

      Gloire de DieuCulture et artsVision du monde chrétienne
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      La beauté est une réalité objective, enracinée en Dieu, unie au vrai et au bon. Elle se révèle de manière suprême en Christ, et est décisive pour discerner le péché, résister à la culture postchrétienne et former une vie chrétienne sage.

      Pourtant, vous avez eu cette conversation mille fois:

      — J’aime cette musique, elle est vraiment belle!

      — Mais non, tu dis n’importe quoi, elle est moche. Ouvre les yeux.

      — De toute façon, on ne discute pas les goûts et les couleurs…

      Un point partout. Fin du débat.

      Nous vivons à une époque où la beauté est détachée de toute objectivité. Elle n’a plus de sens. Beau ou moche, il y aura toujours débat. Nous ne savons plus ce qu’est le beau. Chacun prétend définir le beau selon sa sensibilité: “N’est beau que ce que je dis qui est beau.”

      Cet article est le premier d’une série de trois. Dans ce papier, nous allons d’abord poser les fondations théologiques: la beauté n’est pas subjective. Elle est enracinée en Dieu, unie au vrai et au bon, inscrite dans la création. Dans un deuxième article, nous verrons comment le péché pervertit notre rapport au beau et, dans le dernier, comment le Christ la restaure.

      1. Le beau n’est pas le goût

      En réduisant la beauté à une préférence, nous avons oublié qu’elle relève d’un discernement, non d’un goût.

      En effet, le goût varie. Jeune, je n’aimais pas la musique classique; aujourd’hui, oui. Mais le Concerto 23 de Mozart a-t-il changé? Non. La beauté véritable possède une structure objective, elle n’est pas d’abord ce qui me plaît.

      Dans la vision du monde chrétienne, le beau est inséparable du vrai et du bon. Le beau, c’est ce qui rayonne de l’ordre de Dieu dans le monde.

      Avant d’aller plus loin, je définis quelques distinctions simples pour clarifier le propos de cet article:

      • Le goût décrit ce qui me plaît spontanément. Il change avec l’âge, l’éducation, la culture, l’humeur. C’est proche du concept de plaisir ou déplaisir: ma réaction face à ce que je vois.
      • La beauté désigne une qualité du réel: une harmonie, une justesse, une cohérence avec le vrai et le bon qui doivent être reconnues, même si je ne l’aime pas sur le moment.
      • La beauté nous touche à travers nos sens (vue, ouïe, odorat) et de manière abstraite (beauté d’un acte moral, d’un théorème mathématique…).
      • Subjectif ne veut pas dire faux. Cela veut dire: vécu personnellement.
      • Objectif ne veut pas dire mécanique. Cela veut dire: réel, donné, extérieur à mon goût personnel.
      • L’esthétisme, c’est la quête de la "forme" qui devient une valeur indépendante, voire opposée à la vérité et à la bonté.

      Discerner et aimer le beau consiste donc à apprendre à voir ce que Dieu voit, et à aimer ce qu’il appelle bon.

      En d’autres termes, le beau est la forme du bon et du vrai.

      Ces trois transcendantaux — beau, vrai et bon — ne sont pas unis de manière abstraite ou artificielle. Ce sont des réalités enracinées en Dieu: ce qu’il est, il le reflète dans ce qu’il fait.

      2. En Dieu, le vrai, le bon et le beau ne font qu’un

      J’ai présenté à l’Éternel un seul souhait, mais qui me tient vraiment à cœur: je voudrais habiter dans la maison de l’Éternel tous les jours de ma vie afin d’admirer l’Éternel dans sa beauté et de chercher à le connaître dans sa demeure.

      Psaumes 27.4

      Le beau, le vrai et le bon ne sont pas des concepts abstraits, mais des perfections enracinées dans l’être même de Dieu. Parce que Dieu est simple, la vérité, la bonté et la beauté ne sont pas des parties distinctes de son essence, mais des manières complémentaires de désigner sa perfection éternelle.

      Dieu ne possède pas la beauté, la vérité ou la bonté: il est la beauté, la vérité ou la bonté.

      Ses perfections ne sont pas des attributs détachés, mais les expressions harmonieuses de sa nature unique et indivisible. Si nous distinguons les attributs de Dieu pour mieux les comprendre, nous devons aussi reconnaître qu’ils sont inséparables les uns des autres. En Dieu, le vrai est bon, le bon est beau, le beau est vrai.

      Dieu est la source de toute beauté, de toute bonté et de toute vérité. L’essence de la beauté est donc personnelle, spirituelle et immatérielle. Dieu est infiniment et éternellement beau.

      3. L’écho des transcendantaux dans la Création

      En effet, ce qui chez lui est invisible — sa puissance éternelle et sa divinité — se voit fort bien depuis la création du monde, quand l’intelligence le discerne par ses ouvrages.

      Romains 1.20 (NBS)

      Jonathan Edwards a dit:

      Toute la beauté que l’on trouve de par la création entière n’est que le reflet de rayons diffus de cet Être qui a une infinie plénitude d’éclat et de gloire; Dieu… est le fondement et la fontaine de tout être et de toute beauté.

      Ce que Dieu est en lui-même, il en imprime un reflet dans le monde qu’il a créé. Le vrai, le bon et le beau sont comme trois manières de dire: la Création a un Auteur, et son ordre n’est pas arbitraire.

      Là où vérité, bonté et beauté se rejoignent, l’harmonie de Dieu transparaît. Là où elles sont dissociées, le mensonge s’installe, le mal se normalise et la laideur s’impose.

      Appelé à l’existence par la Parole et ordonné par la Parole, le monde porte l’empreinte de son Auteur infiniment beau: la Création reflète la gloire de son Créateur transcendant (Rm 1).

      Cette empreinte n’est pas "divine" au sens où le monde contiendrait Dieu. Elle est analogique: la Création ne confond jamais le signe et la réalité signifiée. Elle indique, elle pointe, elle rappelle.

      Redécouvrir la beauté, c’est donc retrouver la cohérence du réel. Car la beauté n’est pas un luxe esthétique. Elle nous attire vers sa source: Dieu. Elle révèle que le monde, malgré sa chute, reste le théâtre de sa gloire.

      4. Nous sommes créés pour adorer

      Pourquoi voulons-nous partir en vacances au bord de l’océan? Pourquoi randonnons-nous en montagne? Pourquoi aimons-nous regarder la neige tomber, le soleil se coucher et le feu crépiter? Pourquoi vibrons-nous devant un exploit sportif, composons-nous de la musique, dessinons-nous? Pourquoi avons-nous inventé la Ford GT 40 et bâti Notre-Dame de Paris?

      Parce que nous sommes créés pour nous émerveiller et pour adorer!

      Dieu nous a façonnés à son image et nous a établis au cœur d’une création ordonnée, riche, splendide. En agissant ainsi, il a inscrit en nous un désir profond: celui du beau.

      Là où l’animal demeure indifférent à la beauté d’une œuvre ou d’un paysage, l’homme est touché, attiré, élevé.

      C’est pourquoi nous ne voulons pas laisser passer le coucher de soleil sans le photographier et que nous écoutons en boucle nos chansons préférées. Les sentiments d’émerveillement, d’admiration et de joie s’accompagnent d’un désir de continuer à regarder, de continuer à écouter.

      La Création n’est donc pas un décor neutre: elle nous instruit. Elle forme notre regard à chercher la source de toute cette beauté qui, malgré son abondance et sa diversité, ne peut nous satisfaire durablement.

      Aspirer au beau n’est donc pas céder à une sensibilité subjective: c’est répondre à une structure de la Création, un appel inscrit dans notre être, qui nous oriente vers celui pour qui nous avons été faits: Jésus-Christ (Col 1.16). Et donc nous pousse à l’adoration.

      Sa gloire n’a pas besoin d’être complétée ni sublimée; notre plaisir, si. Lorsque nous l’adorons, nous devons bien saisir ceci: il n’a pas besoin de notre adoration ni de nos louanges, et il ne nous a pas créés pour combler ce qui lui manquerait.

      Et pourtant, dans son infinie bonté, il a voulu créer des êtres à son image et les racheter pour les rendre capables de plonger leur regard en lui, pour le contempler et l’adorer.

      Dieu… réclame la louange, en tant qu’Objet suprêmement beau et entièrement satisfaisant… C’est dans le processus même de l’adoration que les hommes rendent à Dieu qu’il leur communique sa présence… Le monde résonne de louanges: des amants louent leur maîtresse, des lecteurs leur poète favori, des marcheurs font l’éloge de la campagne et des joueurs celle de leur jeu favori; on loue le temps, les vins, les plats, les acteurs, les moteurs…


      Nous prenons plaisir à faire l’éloge de ce que nous aimons, car la louange ne fait pas qu’exprimer notre plaisir: elle le complète; elle en est l’accomplissement parfait. Ce n’est pas pour se faire des compliments que les amoureux ne cessent de vanter, à tout moment, la beauté de l’autre, mais parce que leur plaisir serait incomplet s’il n’était exprimé…


      Trouver une joie parfaite, c’est glorifier. En nous commandant de lui rendre gloire, Dieu nous invite en même temps à trouver notre plaisir en lui.


      Splendeur et majesté rayonnent de son être, et puissance et beauté ornent son sanctuaire.

      Psaumes 96.6 (BDS)

      La beauté est la première voie par laquelle l’être humain est invité à contempler le mystère de Dieu.

      5. Beauté, vérité et bonté révèlent l’ordre du monde créé

      La vérité est la juste parole sur la réalité telle que Dieu l’a créée, ordonnée et révélée. Le bien dépend de cette vérité: est moralement bon ce qui correspond à l’ordre réel voulu par Dieu. Et la beauté, loin d’être une catégorie isolée, est le rayonnement sensible de cet ordre.

      La beauté est liée au vrai et au bon parce qu’elle manifeste l’harmonie du cosmos créé par la Parole. Là où la réalité est respectée, là où le bien est poursuivi, quelque chose de beau apparaît.

      Parce que Dieu est lui-même le créateur du monde, les transcendantaux — le vrai, le bon et le beau — relèvent de la révélation générale.

      Les transcendantaux expriment les structures fondamentales de la réalité créée, puisqu’elle procède du Dieu vivant et vrai. En ce sens, la loi naturelle peut être comprise comme la manière dont le bon, le vrai et le beau se donnent à percevoir moralement dans l’ordre créé.

      Tous les trois font partie de la révélation générale de Dieu et à travers lesquels il manifeste sa grâce commune:

      • le vrai demeure la norme du monde,
      • le bon fonde la justice,
      • le beau suscite l’émerveillement.

      La vérité éclaire l’intelligence. La bonté oriente l’action. La beauté attire le cœur. Même dans un monde déchu, la conscience humaine continue d’y être exposée, bien que de manière confuse.

      C’est pourquoi même ceux qui rejettent Dieu poursuivent encore ce qui est vrai, bon et beau. Créés pour Dieu, ils ne peuvent s’en affranchir totalement. Le théologien catholique Hans Urs von Balthasar déduit:

      Ce qui le montre le plus clairement, c’est sans doute le fait que nous nous servons d’eux comme de critères pour évaluer ce qui pèche contre eux. Ainsi, nous caractérisons le mensonge comme un manquement à la vérité, la méchanceté comme un manquement à la bonté, la discorde comme un manquement à l’unité, la laideur et le kitsch comme un manquement à la beauté.

      6. Le beau est la forme visible du vrai et du bon

      Faire quelque chose de beau, c’est faire quelque chose de juste et conforme à la vérité.

      Même lorsqu’un artiste athée produit une œuvre belle, il ne le fait qu’en empruntant — sans toujours le reconnaître — aux structures du vrai et du bon inscrites dans la Création.

      Un dribble est beau lorsqu’il est maîtrisé, ajusté, au service du jeu, car il respecte les règles de l’art.

      S’il ne sert pas l’intérêt de l’équipe et du jeu, les coéquipiers sont exaspérés. Il devient ridicule ou odieux. S’il est raté, il est moche, le stade le siffle. S’il est fait tout en commettant une faute, il est mauvais et décevant, il se fait huer.

      Ce jugement n’est pas arbitraire: il repose sur l’ordre même du jeu. Il en va de même dans toute la Création et dans toute culture:

      • Faire preuve de bonté envers celui qui souffre, c’est beau.
      • Travailler selon les normes de Dieu, c’est du bon et beau travail.
      • La vraie beauté (au sens qui est véritable) fait toujours du bien.
      • Une prédication est belle lorsqu’elle annonce la vérité pour le bien des auditeurs et à la gloire de Dieu.

      7. La sagesse, c’est vivre selon l’ordre vrai, bon et beau de Dieu

      L’homme manifeste qu’il est image de Dieu lorsqu’il agit selon ce qui est vrai, bon et beau. C’est cela, la sagesse: non pas une accumulation de savoirs, mais une manière juste d’habiter le monde tel que Dieu l’a fait.

      Le mandat culturel donné à l’humanité consiste précisément à rendre visible la gloire invisible de Dieu à travers la culture, l’art, le travail, la science et la justice. Là où l’homme agit en accord avec la vérité de Dieu, la bonté de sa loi et la beauté de son ordre, il remplit son mandat pour le bien de son prochain. La beauté est ainsi un fruit de la sagesse divine dans le monde créé.

      Nous devons donc toujours faire le lien avec la sagesse et l’ordre du monde. Toute beauté dans la Création et la culture dérive de la beauté de Dieu et reflète sa gloire.

      8. Il faut se former à discerner le beau

      Le discernement du beau n’est pas une affaire de sensibilité pure. Il demande d’apprendre à voir comme Dieu veut que l’on voie. Voir le beau, c’est reconnaître dans une chose l’éclat du vrai et du bon.

      Les goûts varient. La beauté, elle, demeure. Deux personnes peuvent être touchées différemment par une œuvre sans que cela supprime les critères objectifs qui la fondent: proportion, harmonie, cohérence, maîtrise. Comme l’oreille s’éduque à reconnaître une note juste, le regard s’éduque à discerner l’harmonie visible et spirituelle d’une œuvre.

      C’est pourquoi certains objets culturels qui nous semblaient beaux autrefois cessent de l’être: non parce que la beauté aurait changé, mais parce que notre regard a été éclairé.

      Certains morceaux de musique qui me paraissaient beaux autrefois me répugnent aujourd’hui, parce que j’en perçois désormais les mensonges et la vulgarité qu’ils dissimulaient sous leur mélodie.

      C’est que le goût n’est jamais neutre: il se forme ou se déforme selon la vérité que l’on aime, selon sa vision du monde. En apprenant à voir comme Dieu voit, ce qui séduisait par le mensonge révèle sa laideur.

      Ainsi, la beauté ne se mesure pas au plaisir qu’elle procure, mais à la vérité qu’elle manifeste. La beauté ne change pas, mais c’est notre regard qui se convertit.

      En bref, le beau ne se ressent pas seulement: il se discerne par la sagesse.

      Conclusion

      Si la beauté est enracinée en Dieu et inscrite dans la création, alors elle appartient à la structure même du réel.

      Une question demeure en suspens: comment le péché impacte-t-il notre rapport à la beauté?

      La réponse à cette question nous montre que la beauté ne révèle pas seulement l’ordre du monde. Elle révèle aussi l’état de notre cœur. On en parle dans le prochain article de cette série.

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      Raphaël Charrier

      À l’âge de 23 ans, Raphaël découvre la personne de Jésus-Christ et son œuvre. Il place sa foi en lui et devient son disciple. Après des études d’éducateur spécialisé, et animé par le désir de servir l’Évangile, Raphaël se forme en théologie à l’Institut Biblique de Genève, puis à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine.

      Après un premier poste pastoral à plein temps à l’ECE Grenoble, il partage aujourd’hui son ministère entre une charge pastorale à Sola Gratia Grenoble, l’enseignement dans des instituts et facultés de théologie, l’écriture, ainsi que le développement de la TPSG Académie.

      Il est marié à Marion et ils ont deux enfants. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont Vivre pour Jésus, qui a pour objectif d’aider les chrétiens à poser les bons fondements de la vie chrétienne.

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      webinaire

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      Découvre le replay du webinaire de Raphaël Charrier et Matthieu Giralt (Memento Mori) enregistré le 24 octobre 2018.

      Orateurs

      M. Giralt et R. Charrier