Le livre de Ruth ne semble pas, à première vue, présenter de grands enseignements théologiques sur Dieu. Cette histoire ordinaire peut-elle nourrir notre foi? Spoiler: oui!
Il vous est peut-être déjà arrivé de regarder un film et de ressentir une certaine frustration avec le scénario: les choses se terminent mal, alors qu’on voudrait qu’elles se terminent bien! L’histoire de Ruth n’est pas comme ça. C’est une histoire comme on les aime: une histoire qui se termine bien, même mieux qu’on aurait pu l’imaginer.
Cette histoire n’est ni un conte, ni une fable. C’est une histoire réelle, qui s’est passée dans notre monde. C’est une histoire dans laquelle Dieu a agi, et un livre inspiré par lequel il veut nous parler de lui, encore aujourd’hui.
Cet article a pour but de vous aider si vous cherchez à étudier ou enseigner le livre de Ruth. J’ai eu beaucoup de joie à étudier le livre de Ruth récemment en vue d’une série de prédications, et je partage ci-dessous quelques-unes de mes découvertes.
J’ai déjà écrit des articles similaires sur 1 Corinthiens et Colossiens. Mon but avec ces articles n’est pas de fournir une introduction exhaustive au livre, mais simplement de partager quelques pistes pour comprendre certains aspects du livre.
Dans cet article, je compte partager quatre éléments:
Le livre de Ruth présente un renversement de situation opéré par la providence de Dieu. Le chapitre 1 dévoile une scène de désespoir complet: il est question de famine, de mort et de deux pauvres veuves (Naomi et Ruth) laissées à elles-mêmes. L’histoire se termine au chapitre 4 avec une naissance joyeuse et une résolution heureuse. Quel contraste!
La manière dont l’histoire se termine nous éclaire sur le but de ce livre. À partir de Ruth 4.13, tous les regards se tournent vers Obed, l’enfant qui est né de l’union entre Booz et Ruth. De manière surprenante, c’est lui qui est appelé "rédempteur", pas Booz (Rt 4.14)! Cela nous aide à comprendre que le but de ce livre est plus large que de simplement raconter l’histoire de deux veuves ordinaires.
Cela est confirmé avec la généalogie qui suit: en quelques versets, le texte précise deux fois qu’Obed n’est autre que l’ancêtre… du grand roi David (Rt 4.17; 4.22). C’est même avec le nom "David" que le livre se termine dans Ruth 4.22.
Ainsi, le livre de Ruth ne raconte pas l’histoire de quelques personnes prises au hasard dans le pays d’Israël. Ce livre raconte plutôt l’histoire des ancêtres du roi David: il s’agit de la lignée royale! Ce livre nous montre que la survie de la lignée royale ne semblait tenir qu’à un fil (cf. le suspense que l’on ressent à travers les 4 chapitres). Cependant, Dieu était à l’œuvre dans les coulisses pour permettre que cette lignée soit préservée.
Ces éléments amènent plusieurs commentateurs à lier le but du livre de Ruth avec le règne de David. Par exemple, Robert Hubbard explique que le livre a un but "politique":
En résumé, ce livre a un objectif politique: faire accepter le règne de David par le peuple en mettant en avant la continuité de la direction de Yahweh dans la vie des ancêtres d’Israël et de David. En somme, ce livre dit: “Si la même providence divine qui a guidé les ancêtres d’Israël a également pourvu à David, c’est que Yahweh l’a bel et bien désigné comme roi1.”
David Strain le dit plus courtement:
Le livre de Ruth n’est pas simplement une histoire d’amour, ni le récit de la rédemption d’une veuve. C’est une défense de la royauté de David2.
Évidemment, parler de David nous amène à parler de celui qui est plus grand que David. Alors que Dieu œuvre pour préserver la lignée royale, il œuvre également pour préserver la lignée du roi par excellence: le Messie vers qui David pointe. Le livre de Ruth commence avec la famine, le jugement et le désespoir. Mais il se termine avec un projet qui dépasse largement Naomi, Ruth et Boaz: le plan de Dieu qui s’accomplit à travers le Messie.
Quels sont les enseignements principaux du livre de Ruth? Il faut distinguer le but des thèmes principaux, et faire attention à ne pas faire d’un seul thème le thème principal. Daniel Block écrit:
Le narrateur avait peut-être un objectif principal en tête — l’exaltation de David en racontant le beau récit de ses origines — mais, tout en développant cet objectif, il exploite plusieurs thèmes3.
Sans chercher à tout dire, voici certains thèmes qui ressortent de ce livre.
À première vue, Dieu peut sembler relativement absent du livre de Ruth. Ce n’est pas un récit où l’on voit Dieu opérer des miracles, faire entendre sa voix du ciel, parler à travers un prophète. Alors que les événements se succèdent, la question se pose: Dieu est-il en train d’agir? Ce livre présente un quotidien bien ordinaire.
C’est là que cette histoire nous rejoint tout particulièrement. Notre quotidien semble aussi bien ordinaire, n’est-ce pas? Comme Tony Merida le dit, “nous "vivons" dans le livre de Ruth, pas dans le livre de l’Exode” (p. 18). À l’époque où nous sommes, nous ne vivons pas entourés de l’action visible de Dieu, et nous avons tendance à nous demander parfois si Dieu est vraiment à l’œuvre. Ce livre nous rappelle que Dieu œuvre toujours, mais parfois il le fait "dans les coulisses".
En regardant de plus près, nous voyons que Dieu est bel et bien à l’œuvre: c’est lui qui contrôle toute cette histoire. Son action directe est mentionnée à deux reprises, à des moments charnières au début et à la fin du livre (Rt 1.6 et 4.13). Son nom est constamment sur les lèvres des personnages. Nous remarquons sa providence alors que nous prenons le temps de nous arrêter sur les détails de cette histoire (voir ci-dessous).
Nous rencontrons une situation désespérée au chapitre 1: la mort qui frappe à plusieurs reprises, la malédiction de Dieu, l’amertume et le désespoir. D’où viendra le repos? Alors que l’histoire avance, nous voyons la bonne main de Dieu conduire toutes choses, et amener à la résolution ultime: non pas un simple repos physique ou matériel, mais une véritable rédemption (cf. Rt 4.14), alors que la lignée du Messie continue. Ce livre est un retournement de situation qui pointe vers la providence de Dieu.
Plusieurs éléments du livre qui semblent le fruit du hasard sont en fait l’œuvre providentielle de Dieu, qui œuvre dans les coulisses. Dans Ruth 2.3, comme par "hasard", le champ dans lequel Ruth glane est celui de Booz, le proche parent de Naomi! Dans Ruth 4.1, comme par "hasard", alors que Booz arrive à la porte de la ville, l’homme en question arrive au bon moment! Ce n’est pas du hasard, bien sûr. C’est la bonne main cachée de Dieu.
Naomi souhaite que ses belles-filles trouvent du repos, alors qu’elles sont sur le chemin de la mort (Rt 1.9, voir aussi 3.1). C’est ce que l’on souhaite à Naomi elle-même. À la fin du chapitre 1, la question se pose: quel espoir pour trouver ce repos? Dans le contexte de l’époque, la solution était le mariage: trouver quelqu’un de bien disposé pour assurer la survie d’une veuve. À la fin du chapitre 4, l’histoire se termine avec le repos pour Ruth et le repos pour Naomi. Ces deux femmes se sont réfugiées en Dieu, sous ses ailes (Rt 2.12), et il leur a donné le repos, à travers leur rédempteur.
Cependant, cette histoire, et surtout le changement de perspective dans Ruth 4.14, nous amène à un autre rédempteur et un autre repos. Ce que Jésus offre, lui qui est doux et humble de cœur, est le repos dont nous avons tous besoin (cf. Mt 11.28).
Nous sommes parfois trop frileux à l’idée de tirer des applications morales des personnages de l’Ancien Testament. Limiter l’Ancien Testament à cela est bien sûr une erreur, mais cela n’exclut pas que l’AT nous serve d’exemple pour vivre en chrétien dans ce monde (cf. 1Co 10.6).
Ruth, la femme de valeur: Ruth est décrite comme étant une "femme de valeur" (Rt 3.11, c’est le même terme qui est employé dans Proverbes 31). Cela correspond bien à la manière dont le livre la présente. Elle fait preuve d’un attachement sans faille à sa belle-mère (Rt 1.16-17). Elle fait preuve d’initiative pour travailler et pourvoir aux besoins de sa belle-mère (Rt 2.2). Elle est travailleuse (Rt 2.7). Sa confiance en Dieu est exemplaire (Rt 2.11-12). Elle ne court pas après les jeunes gens riches et fait preuve de bienveillance (Rt 3.10). Sa réputation est si bonne que tout le monde sur la "place publique" sait qu’elle est une "femme de valeur" (Rt 3.11). Quel bel exemple!
Boaz, le bienveillant. De son côté, Boaz est présenté comme quelqu’un de profondément bienveillant. Même si le terme n’est pas utilisé pour le décrire, c’est ce qui résume bien son attitude générale. Il est bienveillant envers Ruth dès le début: il assure sa sécurité, fait preuve de générosité, sans aucun intérêt personnel (Rt 2.8-9; 2.14-16; 3.15). Dans un contexte où une pauvre veuve comme Ruth aurait facilement pu être l’objet d’abus de tout genre, Boaz agit pour son bien et sa sécurité. Il ne cherche pas à agir avec ruse, mais se soumet à la volonté de Dieu (Rt 3.13). Il est connu pour être quelqu’un qui va jusqu’au bout des choses et qui prend ses responsabilités (Rt 3.18).
Le livre de Ruth est parfois mis en avant comme s’il était particulièrement approprié pour des réunions entre femmes: les hommes en ont besoin aussi! Il y aurait beaucoup à apprendre de la "masculinité selon Boaz"... À quand la prochaine conférence pour hommes sur ce thème?
L’attitude de Boaz est surtout frappante lorsqu’on réalise qu’elle a lieu à l’époque des juges (Rt 1.1), cette période de grande décadence morale. Au milieu de tout cela, voici un homme qui vit comme un homme devrait vivre, et qui reflète le caractère de Jésus lui-même.
L’ouverture du livre nous choque: dans les premiers versets du chapitre 1, le terme "Moab" revient sans cesse. Les Moabites étaient les ennemis du peuple de Dieu (cf. Dt 23.3-6; Nb 25.1-9). C’est choquant de voir un Israélite quitter Bethléhem pour aller vers… Moab! C’est encore plus choquant de voir ses fils épouser des filles moabites.
Pourtant, le livre de Ruth nous montre que ce qui compte pour Dieu n’est pas l’origine ethnique, mais l’orientation du cœur. Le problème des Moabites était qu’ils rejetaient le seul vrai Dieu, étant perdus dans l’adoration des idoles.
Dans ce livre, nous voyons Ruth la Moabite changer de peuple, d’une certaine manière. Dans les versets bien connus du chapitre 1, Ruth déclare que son peuple est le peuple de Naomi, que son Dieu est le Dieu de Naomi (Rt 1.16-17). Elle a trouvé refuge en l’Éternel lui-même (Rt 2.12), bien qu’étant moabite. Le critère n’est donc pas l’origine ethnique, mais la foi en l’Éternel. Ruth fait preuve de cette foi, et elle est pleinement acceptée dans le peuple de Dieu, comme le montre Ruth 4.11-12, ainsi que son inclusion dans la généalogie du Messie (Mt 1.5).
Le livre de Ruth est le seul récit biblique qui semble "mixer" deux coutumes pour lesquelles nous avons un précédent historique:
Dans le livre de Ruth, ces deux pratiques sont liées: le rédempteur semble devoir également être celui qui assure la descendance de la veuve. Comment comprendre ce lien? Je ne prétends pas tout résoudre, mais je crois que l’on peut avancer deux éléments.
D’abord, il faut se rappeler que les lois bibliques n’ont pas pour but d’être exhaustives et de couvrir toutes les situations imaginables. C’est ce que Hubbard écrit:
Il faut garder à l’esprit la nature des textes juridiques bibliques. Contrairement à une idée reçue, ils ne constituent pas un code juridique exhaustif couvrant tous les cas imaginables4.
Ainsi, il n’est pas approprié de chercher à faire rentrer l’histoire de Ruth dans le cadre de Lévitique 25 et Deutéronome 25 à tous les niveaux.
Ensuite, même si nous n’avons pas de trace historique d’un tel lien (entre la notion de goel et le mariage), il est important de noter que cette notion ne semble pas poser problème dans le livre. Toute l’histoire tourne autour de cette réalité, et personne ne la remet en question. Lorsque Ruth mentionne cela, Boaz n’a aucune objection (Rt 3.9). De la même manière, lorsque Boaz le mentionne à l’autre rédempteur, il ne mentionne aucune objection, mais se retire plutôt de l’affaire (Rt 4.6). Les anciens qui étaient là comme témoins ne soulèvent également aucune objection (Rt 4.2).
On peut donc raisonnablement présupposer que le livre de Ruth repose sur certaines coutumes et réalités légales qui étaient d’actualité à l’époque, et reconnues par tous, même si nous n’en avons pas la trace exacte.
Voici les trois commentaires que j’ai particulièrement appréciés alors que j’ai prêché sur le livre de Ruth (en anglais):
J’ai bien bénéficié de Hubbard (NICOT) pour l’introduction, mais plus vraiment ensuite, surtout parce que j’avais du mal à le suivre dans son interprétation très positive d’Élimélek et de Naomi au chapitre 1.
webinaire
Si Dieu est bon, pourquoi autant de mal?
Découvre le replay de ce webinaire de Guillaume Bignon, enregistré le 11 décembre 2018, qui traite de la souveraineté et la bienveillance de Dieu.

Orateurs
G. Bignon
