Le syndrome de Peter Pan et le défi de la maturité spirituelle

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Le syndrome de Peter Pan et le défi de la maturité spirituelle
Joël Favre
Joël Favre

Peut-on être chrétien depuis des années sans vraiment grandir dans la foi ? Pour beaucoup, la maturité spirituelle semble facultative. Pourtant, Dieu nous appelle à grandir en Christ.

En 1953, Walt Disney sort Peter Pan, un dessin animé qui rencontre un grand succès et qui témoigne d’un profond changement dans la société. Vous l’avez peut-être regardé quand vous étiez enfant.

L’histoire est celle d’un jeune garçon nommé Peter Pan, qui vit au Pays imaginaire (Neverland dans l’original), une île fantastique où il côtoie des fées, des pirates et des Indiens. C’est un univers d’aventures sans fin !

Un jour, ses amis Wendy, John et Michael lui proposent de les accompagner dans le monde réel. Le Pays imaginaire est certes merveilleux, mais ils aspirent à vivre des choses encore plus belles : grandir, fonder une famille et prendre leur place dans la vie. Peter, lui, refuse de les suivre. Il veut rester un enfant, continuer à jouer et profiter de la vie sans avoir à assumer les responsabilités des adultes.

Pourquoi l’histoire de Peter Pan est-elle si intéressante ? Parce qu’elle illustre un changement profond dans la manière dont notre société conçoit le passage de l’enfance à l’âge adulte.

Le syndrome de l’éternel adolescent

Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, on distinguait essentiellement deux étapes dans la vie : l’enfance et l’âge adulte. Le passage de l’une à l’autre était relativement rapide. Dès les premiers signes de la puberté, les garçons et les filles étaient considérés comme des adultes, et on attendait d’eux qu’ils se comportent comme tels.

Après la Seconde Guerre mondiale, cette vision a profondément changé. Peut-être en partie à cause de la guerre, le monde des adultes ne faisait plus autant rêver. À l’inverse, l’enfance était de plus en plus idéalisée comme une période de liberté et de jeux, loin des responsabilités et des difficultés de la vie adulte.

Les psychologues du développement ont ainsi identifié une nouvelle étape entre l’enfance et l’âge adulte, qu’ils appellent « l’âge adulte émergent ». On parle aussi parfois d’« adulescence ». Le théologien Thomas E. Bergler la décrit comme « une période de transition, un entre-deux où l’on n’est plus enfant sans être encore vraiment adulte »1.

D’une génération à l’autre, cette période ne cesse de s’allonger. Elle se caractérise souvent par l’exploration de différentes possibilités et la recherche de plaisirs, sans obligations ni engagements importants. « Il faut que jeunesse se passe », entend-on souvent. Ou encore : « Profitez ! Vous vivez les meilleures années de votre vie. »

Pourquoi devient-on adulte plus tard ?

Il faut reconnaître que plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Les études durent plus longtemps, les emplois sont plus difficiles à trouver et les conditions économiques rendent parfois l’entrée dans la vie adulte plus compliquée qu’autrefois. 

Comme le souligne Bergler, les jeunes adultes ne sont pas les seuls responsables de leur « immaturité ». Les changements économiques, le coût des études, l’évolution des relations amoureuses et du mariage, ainsi que d’autres facteurs sociaux contribuent à retarder les grandes étapes de la vie adulte2.

Il serait donc injuste de faire porter aux jeunes toute la responsabilité de cette situation.

Mais soyons honnêtes : prolonger l’enfance ou l’adolescence, c’est aussi confortable  ! Qui ne voudrait pas profiter de la liberté sans les responsabilités, des plaisirs sans les contraintes ? Nous pouvons comprendre les difficultés qui retardent l’entrée dans l’âge adulte, tout en reconnaissant que nous pouvons aussi nous satisfaire des attentes parfois médiocres que la société place sur les jeunes.

Quand l’immaturité gagne aussi l’Église

Quel est le problème avec cette tendance de notre société ? Celui qui nous intéresse ici, c’est qu’elle exerce aussi une influence au sein de l’Église.

Thomas Bergler a beaucoup étudié ce qu’il appelle la « juvénilisation » de la société occidentale et ses effets sur l’Église. Il observe que cette culture adolescente influence aussi notre manière de concevoir la foi chrétienne et la place que nous accordons à la croissance spirituelle.

Il écrit :

Immergés comme nous le sommes dans la culture adolescente, nous avons de plus en plus de mal à accepter les renoncements et le travail sur soi nécessaires pour atteindre la maturité que l’on associait autrefois à l’âge adulte. Sur le plan spirituel, cette culture a contribué à faire disparaître la notion même de maturité comme élément essentiel de la foi chrétienne. À tel point que de nombreux chrétiens ne voient ni leur besoin de grandir dans la foi ni le fait que cette croissance fasse partie intégrante de la vie chrétienne3.

Le piège des attentes médiocres

Le constat de Bergler nous concerne tous, mais peut-être plus particulièrement les jeunes d’aujourd’hui.

Grandir dans la foi représente un véritable défi pour eux. Pourquoi ? Parce que, comme nous l’avons vu, notre société encourage peu les jeunes à viser la maturité. Elle les invite plutôt à explorer différentes possibilités et à profiter de ces années, sans nécessairement les encourager à prendre rapidement des responsabilités ou à s’engager durablement.

Quel est le résultat ? Thomas Bergler l’exprime ainsi :

L’une des plus grandes tragédies est de voir des jeunes s’installer dans la médiocrité parce que c’est ce qu’on attend d’eux — cela devient une prophétie auto-réalisatrice4.

Autrement dit, lorsque la société attend peu des jeunes, ils risquent de finir par se satisfaire de peu. On les croit moins capables qu’ils ne le sont réellement, et ils peuvent finir par se conformer à ces attentes médiocres.

Mais pourquoi est-ce un problème ? Parce que la Bible nous encourage, et particulièrement les jeunes, à ne pas rester des enfants sur le plan spirituel, mais à grandir en maturité.

Une personne qui est « née de nouveau » n’est pas appelée à rester un bébé dans la foi. Elle est appelée à grandir jusqu’à devenir « pleinement adulte en Christ » (Col 1.28). Saviez-vous que plusieurs passages du Nouveau Testament insistent sur cette nécessité ?

La Bible nous appelle à grandir

En 1 Corinthiens 13.11, Paul écrit :

Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant et je raisonnais comme un enfant ; mais une fois devenu adulte, j’ai abandonné tout ce qui est propre à l’enfant.

Et Paul ajoute, quelques versets plus loin : 

Frères et sœurs, ne raisonnez pas comme des enfants ; soyez des enfants par rapport au mal, mais soyez des adultes quant à la façon de raisonner.

1 Corinthiens 14.20

Dans les deux cas, Paul encourage les chrétiens à dépasser une manière de penser immature pour parvenir à une foi plus mûre.

L’épître aux Hébreux insiste également sur ce point (Hébreux 5.11–6.2). Son auteur déplore que ses lecteurs n’aient pas progressé dans leur compréhension de l’Évangile. Il leur reproche d’en être encore au lait, alors qu’ils devraient être capables de recevoir une nourriture solide. Puis il les exhorte à avancer : 

La nourriture solide est pour les hommes faits […] C’est pourquoi, laissant derrière nous les premiers éléments du message chrétien, tendons vers la maturité.

En Éphésiens 4.12-16 aussi, Paul encourage les croyants à progresser dans « la connaissance du Fils de Dieu », afin de parvenir « à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite du Christ ». Et il ajoute :

Alors, nous ne serons plus des enfants, emportés par les vagues ou le tourbillon de toutes sortes de doctrines, trompés par des personnes qui recourent à la ruse pour entraîner les autres dans l’erreur. Au contraire, en proclamant la vérité avec amour, nous grandirons en tout vers celui qui est la tête, le Christ.

Enfin, Pierre conclut sa lettre par cette exhortation : « Croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ » (2 Pierre 3.18). 

Le message est clair : la maturité spirituelle n’est pas une option réservée à quelques chrétiens particulièrement zélés. Elle fait partie intégrante de la vie chrétienne. Dieu ne nous appelle pas simplement à commencer à croire en Christ, mais à grandir dans notre connaissance de lui et à devenir toujours plus semblables à lui.

La maturité  : un appel pour tous les chrétiens

Peter Pan voulait rester un enfant. Mais Dieu ne nous appelle pas à rester des enfants dans la foi : il nous appelle à grandir en Christ.

Ne nous contentons pas des attentes de notre société ni du chemin déjà parcouru dans notre vie chrétienne. Quel que soit notre âge, cherchons à mieux connaître Christ, à nous enraciner dans sa Parole et à lui ressembler toujours davantage. La maturité spirituelle n’est pas une option dans la vie chrétienne. C’est un objectif vers lequel nous sommes tous appelés à tendre.

Mais qu’est-ce que la maturité spirituelle, concrètement ? Et comment progresser dans cette direction ? C’est ce que nous explorerons dans les prochains articles.

  1. Thomas E. Bergler, From Here to Maturity : Overcoming the Juvenilization of American Christianity, Wm. B. Eerdmans, 2014, p. 5-6. ↩︎
  2. Ibid., p. 7. Bergler présente plusieurs facteurs économiques et sociaux qui contribuent à allonger la transition vers l’âge adulte : la durée des études, les difficultés d’accès à l’emploi, le recul de l’âge du mariage et d’autres évolutions des modes de vie. ↩︎
  3. Ibid., p. 9, 27. Cette citation s’inspire également en partie de Thomas E. Bergler, « When Are We Going to Grow Up ? The Juvenilization of American Christianity », Christianity Today, juin 2012, consulté le 14 octobre 2026. ↩︎
  4. Ibid., p. 39. ↩︎