Pourquoi l’ascension de Jésus ne signifie pas son absence

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Ascension de Jésus entouré de ses disciples
Joël Favre
Joël Favre

L’ascension de Jésus est parfois comprise comme une mise en retrait de Jésus. Mais est-ce vraiment ce que racontent les Actes des apôtres ? Derrière l’idée d’un Christ « absent », le texte biblique dessine en réalité un tout autre tableau : celui d’un Jésus vivant, exalté, et toujours pleinement actif.

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Avez-vous déjà remarqué que tous les épisodes marquants de la vie de Jésus nous sont rapportés par plusieurs témoins ?

  • Sa naissance à Bethléem nous est rapportée par Matthieu et Luc ;
  • Sa tentation dans le désert, sa transfiguration ou son agonie à Gethsémané nous sont rapportées par Matthieu, Marc et Luc ;
  • Son baptême, sa mort sur la croix ou sa résurrection nous sont rapportés par les quatre évangélistes.

En bref, chaque étape majeure de la vie de Jésus est attestée par plusieurs témoins.

Mais il existe une exception frappante : l’ascension. Elle n’est décrite en détail que par un seul auteur, Luc, qui en parle même deux fois dans ses écrits (voir Lc 24.50-53 ; Ac 1.9-11).

Ce constat a conduit certains auteurs — comme le célèbre théologien C. F. D. Moule — à parler de la « christologie absentéiste » de Luc-Actes. Un point de vue suivi par d’autres spécialistes tels que Arie Zwiep, p. ex., qui écrit :

Le corollaire presque inévitable de la christologie d’enlèvement de Luc est que ce dernier préconise une « christologie absentéiste », c’est-à-dire une christologie dominée par l’absence (physique) et l’inactivité présente du Seigneur exalté […] L’ascension ouvre une période intérimaire au cours de laquelle Jésus est absent. Depuis l’ascension… le Christ n’est pas activement impliqué dans le cours de l’histoire, ou du moins ce n’est pas la préoccupation principale de Luc de développer ce thème […] Depuis l’ascension, Jésus semble avoir été mis sur la touche, pour ainsi dire, en attendant son retour glorieux lors de la Parousie1.

Alors, qu’en est-il réellement ?

Certes, dans les Actes notamment, nous ne suivons plus Jésus sur les routes poussiéreuses de Galilée. Nous entrons dans ce que l’on pourrait appeler « l’après-Jésus » : nous suivons ses disciples qui cherchent à lui être fidèles après son ascension. Et à première vue, il serait facile d’en conclure que Jésus est désormais en retrait, qu’il n’est plus directement impliqué dans le cours des événements.

Mais en réalité, le livre des Actes nous conduit exactement dans la direction opposée : loin d’être absent ou inactif, Jésus continue d’agir, mais depuis une autre position — celle de son règne.

Car si l’exaltation de Jésus, sa résurrection et son ascension occupent une place centrale dans les Actes, et si Jésus n’est plus physiquement visible au milieu des siens, cela ne signifie en rien qu’il est devenu inactif. Bien au contraire.

Comme le souligne Alan J. Thompson, l’ascension met surtout en lumière « l’endroit d’où Jésus gouverne pour le reste des Actes2»  : il règne désormais d’en haut, assis à la droite de Dieu. Il n’a pas disparu de l’histoire — il la gouverne autrement. Il vit, et il règne.

Le Seigneur Jésus exalté choisit ses apôtres

Si l’on observe attentivement le début du livre des Actes, un détail structurel attire l’attention. Luc ne se contente pas de mentionner l’ascension de Jésus en ouverture de son récit ; il encadre aussi ce chapitre 1 par deux références aux apôtres que Jésus a choisis.

  • D’une part, il rappelle dès le verset 2 que Jésus, « après avoir donné ses ordres, par le Saint-Esprit, aux apôtres qu’il avait choisis », a été enlevé au ciel. Il s’agit ici des Douze, appelés par Jésus durant son ministère terrestre : Pierre, André, Jacques, Jean et les autres (dont la liste est donnée au verset 13). Judas, bien entendu, n’en fait plus partie.
  • D’autre part, le chapitre se clôt sur un épisode tout aussi significatif : le choix d’un remplaçant pour Judas, dans Actes 1.21-26.

À première vue, cet épisode peut sembler secondaire. D’autant plus que, comme on le remarque souvent, le titre « Actes des apôtres » est trompeur : Luc ne s’attarde que très peu sur eux. À l’exception de Pierre et de Jacques, aucun des Douze ne joue un rôle récurrent dans la suite du récit.

Dès lors, une question se pose naturellement : pourquoi accorder autant d’attention à l’élection de Matthias, alors que son nom disparaîtra presque aussitôt du récit ?

La réponse est probablement plus profonde qu’il n’y paraît. Luc ne cherche pas d’abord à raconter les actes des apôtres, mais bien à montrer ce que Jésus continue de faire à travers eux.

C’est particulièrement visible dans la manière dont se déroule le choix de Matthias. Au verset 24, les disciples prient ainsi : « Seigneur, toi qui connais les cœurs de tous, désigne lequel de ces deux tu as choisi. »

Le contexte ne laisse guère de doute sur l’identité de ce « Seigneur ». Dans ce chapitre, ce titre est déjà appliqué à Jésus (cf. Ac 1.6), lorsque les disciples lui posent directement une question en ces termes : « Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël ?». De plus, le même vocabulaire est employé dans Actes 1.2 pour parler des choix que Jésus a faits pendant son ministère terrestre.

En réunissant ces éléments, une conclusion s’impose : c’est bien le Seigneur Jésus exalté qui est invoqué ici. Celui qui, durant son ministère, a choisi ses apôtres continue désormais de les choisir depuis le ciel.

Ainsi, les disciples ne prennent pas l’initiative de constituer eux-mêmes le collège apostolique. Ils reconnaissent simplement celui que Jésus désigne. C’est lui qui connaît les cœurs, et c’est lui qui oriente le choix final.

Alan J. Thompson résume bien cette continuité :

La prière adressée ici au « Seigneur » pour qu’il leur montre quel apôtre il « a choisi » est également identique au langage utilisé au début du chapitre, où Luc nous raconte les instructions que Jésus a données à ses apôtres qu’« il avait choisis » … Luc montre donc que non seulement Jésus a une autorité telle qu’on peut le prier, mais qu’il continue également à diriger les affaires depuis le « ciel ». Le Seigneur Jésus règne toujours sur son peuple, choisissant le disciple qui rejoindra les rangs des onze autres apôtres qu’il a choisis, et contrôlant le résultat du tirage au sort pour parvenir à cette nomination3.

Le Seigneur Jésus exalté envoie son Esprit

Mais l’action du Seigneur Jésus ne s’arrête pas au choix des apôtres. Dans le livre des Actes, il apparaît aussi comme celui qui les équipe et les rend capables d’accomplir leur mission, en leur envoyant son Esprit.

C’est précisément ce que rapporte Actes 2.

Après l’accent mis sur « le jour où il fut enlevé » dans Actes 1, le chapitre 2 s’ouvre sur une nouvelle mention temporelle : « le jour de la Pentecôte » (Ac 2.1-2). Ici, un détail mérite d’être remarqué. Un mot revient de manière frappante : le « ciel ».

Après l’insistance du chapitre 1 sur l’ascension de Jésus au « ciel », Actes 2 introduit en effet un événement marqué par un bruit venant du « ciel ». Cette correspondance n’est pas anodine. Elle suggère que ce qui se passe à la Pentecôte n’est pas détaché de Jésus, mais en provient.

Autrement dit, celui qui est monté au ciel est aussi celui qui agit depuis le ciel. C’est lui qui, après avoir choisi ses apôtres, les équipe désormais en leur envoyant l’Esprit saint.

Cette lecture est confirmée par le déroulement même du chapitre. Les apôtres, remplis de l’Esprit, commencent à annoncer « les merveilles de Dieu » (Ac 2.11) dans les langues des différents peuples présents à Jérusalem. Face à ce phénomène, la foule s’interroge : « Que veut dire ceci ?» (Ac 2.12).

  • La réponse de Pierre est claire : il s’agit de l’accomplissement de la promesse de Dieu d’envoyer son Esprit dans les derniers jours (cf. Ac 2.16-17, 21). Dans ce sens, c’est bien Dieu le Père qui accomplit sa promesse. Mais le discours de Pierre ne s’arrête pas là…
  • En poursuivant la lecture du « sermon de la Pentecôte », un autre élément apparaît. Dans Actes 2.32-33, Pierre conclut son développement sur la mort et la résurrection de Jésus en disant : « Ayant donc été élevé à la droite de Dieu et ayant reçu du Père la promesse de l’Esprit saint, il a répandu ce que vous voyez et entendez. »

C’est ici que l’action de Jésus devient centrale. Il est celui qui répand l’Esprit saint reçu du Père. Et le texte grec renforce encore cette idée.

En effet, Actes 2.33 commence par une particule souvent non traduite en français : οὖν (« donc »). Une traduction plus littérale donnerait : « Ayant donc été élevé à la droite de Dieu et ayant reçu du Père la promesse de l’Esprit saint, il a répandu ce que vous voyez et entendez. »

Ce « donc » est décisif. Il montre que la Pentecôte n’est pas un événement qui se produit malgré l’absence de Jésus, mais précisément parce qu’il est exalté. C’est parce qu’il est monté au ciel qu’il peut maintenant agir ainsi : en envoyant son Esprit.

Comme l’explique Alan J. Thompson :

Aussi importante que soit la Pentecôte pour le récit des Actes, et aussi important que soit le Saint-Esprit pour la transformation et l’habilitation du peuple de Dieu dans les Actes, Luc montre dans Actes 1 et 2 que c’est l’exaltation du Seigneur Jésus qui est déterminante pour les événements du reste du récit des Actes. L’ouverture du récit des Actes par Luc en faisant référence à deux « jours », le « jour où il fut enlevé au ciel » et le « jour de la Pentecôte », lorsque le Saint-Esprit fut répandu « du ciel », a pour but de montrer que c’est le Seigneur Jésus qui gouverne et dirige les affaires dans cette période du royaume de Dieu4.

Le Seigneur Jésus exalté bâtit son Église

Mais l’action du Seigneur Jésus ne s’arrête ni au choix des apôtres, ni à l’envoi de l’Esprit. Dans la suite du livre des Actes, il apparaît encore comme celui qui bâtit lui-même son Église.

  • Un premier indice apparaît dès la fin du chapitre 2. Luc écrit : « Le Seigneur ajoutait chaque jour à l’église ceux qui étaient sauvés » (Ac 2.47). Dans le contexte immédiat, cette affirmation est particulièrement forte. Tout le chapitre insiste sur le fait que Dieu a fait de Jésus le « Seigneur », en le ressuscitant et en l’élevant à sa droite (cf. Ac 2.34-36). Dès lors, le « Seigneur » qui agit ici ne peut être compris autrement que comme Jésus lui-même. C’est lui qui construit son Église, jour après jour, en y ajoutant ceux qu’il sauve.
  • Cette même dynamique réapparaît plus loin dans le récit, notamment dans Actes 11-12. Dans un contexte de dispersion provoquée par la persécution, Luc note que certains disciples annoncent « la bonne nouvelle du Seigneur Jésus » aussi bien aux Grecs qu’aux Juifs (Ac 11.20). Le résultat est immédiat : « un grand nombre de personnes crurent et se convertirent au Seigneur ». Et Luc précise ensuite que « la main du Seigneur était avec eux » (Ac 11.21). Ici encore, le contexte oriente clairement la lecture. Tout tourne autour de la proclamation de « la bonne nouvelle du Seigneur Jésus ». Il est donc naturel de comprendre que le « Seigneur » dont la main accompagne et soutient l’œuvre missionnaire est à nouveau Jésus lui-même. Il est présent et actif, au moment même où l’Évangile franchit une étape décisive : l’ouverture aux nations et la naissance de l’Église d’Antioche, qui jouera un rôle central dans la mission (cf. Ac 13.1-14.28).
  • La même logique apparaît encore à un moment clé du récit, dans Actes 16. Alors que Paul et ses compagnons traversent pour la première fois de l’Asie vers l’Europe, Luc précise que leur orientation missionnaire est guidée par « l’Esprit de Jésus ». Pour Paul, il s’agit clairement de la direction du Seigneur lui-même. Et dès leur arrivée en Macédoine, à Philippe, le récit illustre concrètement cette direction : leur première rencontre est celle de Lydie. Et Luc précise que sa réponse à l’Évangile s’explique ainsi : Actes 16.14, « le Seigneur lui a ouvert le cœur ». Le détail est significatif. Immédiatement après, Lydie est décrite comme « croyante dans le Seigneur », ce qui confirme que le « Seigneur » mentionné ici est encore Jésus. C’est lui qui ouvre les cœurs et rend la foi possible.

Une présence obstinée

On pourrait multiplier les exemples. Ils convergent tous dans la même direction : le Seigneur Jésus ressuscité et exalté n’est ni absent ni passif. Il est activement engagé dans la construction de son Église.

Et pourtant, cette réalité est souvent sous-estimée. Beaucoup de lecteurs, et même de croyants, tendent à concentrer leur regard sur ce que Jésus a fait dans le passé — sa vie, sa mort, sa résurrection — ou sur ce qu’il fera dans l’avenir — son retour et son règne.

Mais le livre des Actes attire justement notre attention sur une autre dimension : ce que Christ fait maintenant.

Comme le souligne Leslie Houlden, dans ce livre Jésus manifeste une « présence obstinée5».


  1. Arie W. Zwiep, The ascension of the Messiah in lukan christology, Leiden : Brill, 1997, p. 182. ↩︎
  2. Alan J. Thompson, The acts of the risen Lord Jesus : Luke’s account of God’s unfolding plan, Apollos ; InterVarsity Press, 2011, p. 49. ↩︎
  3. Alan J. Thompson, Ibid., p. 50. ↩︎
  4. Alan J. Thompson, Ibid., pp. 50-51. ↩︎
  5. J. L. Houlden, « Beyond belief : Preaching the Ascension (II) », Theology 94 (mai/juin 1991), p. 174. ↩︎

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