Comment veiller à sa santé spirituelle en tant que pasteur?

Cher Pasteur Tim,

Dimanche dernier, j’ai été frappé par les paroles de Paul où il écrit avoir appris le secret du contentement en Philippiens 4. Grâce à Dieu, je sers dans un excellent endroit et je pense que cela se passe plutôt bien. J’aime creuser les Écritures, cette préparation indispensable dans la prédication hebdomadaire. Je dois probablement travailler dans les cinquante heures par semaine au bureau de l’Église… si ce n’est plus.

Je continue à grandir dans ma connaissance des choses de Dieu, mais mon être intérieur s’est affaibli. Je ne connais tout simplement pas le contentement. Je m’inquiète pour beaucoup des choses. Je me demande surtout si l’Église s’épanouit sous ma direction, si je travaille assez durement et si j’ai assez de connaissances. Je dois avouer que, même si notre Église se porte bien, je ne suis pas enchanté de savoir que les Églises environnantes se développent alors que la nôtre semble avoir atteint un plafond. L’Église s’en est assez bien tirée sous ma direction, mais pour être franc, je m’attendais à mieux.

Alors, oui, c’est vrai, j’aurais largement de quoi être satisfait, mais aucun « succès » ne semble jamais assez grand à mes yeux. Pourquoi je me sens comme ça? Qu’est-ce qui m’a rendu si apathique, voire légèrement amer?

Votre cher ami,

Un berger insatisfait

Cher berger insatisfait,

J’ai œuvré pendant quarante-deux ans comme pasteur à temps plein. Beaucoup de ceux qui ont commencé avec moi n’ont pas atteint la ligne d’arrivée et vous seriez affligé d’en connaître le nombre! Pourquoi sont-ils autant à ne pas avoir persévéré? Pour plusieurs raisons, j’imagine, mais surtout parce que personne ne les a avertis par quelles tentations le ministère peut nous faire tomber dans l’orgueil.

C’est là que les paroles de Paul aux Corinthiens m’ont beaucoup aidé en tant que pasteur. Paul a beau avoir été formé à la théologie et au ministère par le Christ ressuscité en personne, cela ne l’empêche pas de nous avertir. Nous pouvons finir par nous enorgueillir de notre formation théologique et de notre ministère si nous ne parvenons pas à les relier à l’intervention gracieuse de Christ:

Et pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter, pour que je ne sois pas enflé d’orgueil. Trois fois j’ai supplié le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a dit: Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur moi. C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les privations, dans les persécutions, dans les angoisses, pour Christ; en effet quand je suis faible, c’est alors que je suis fort. 2 Corinthiens 12.7-10

À moins que Dieu n’intervienne, le ministère peut faire de vous quelqu’un d’imbu de vous-même et ce, de plusieurs manières. Voici trois façons de tomber dans la vanité à cause du ministère. Je vous aurai averti, faites-y vraiment attention.

La connaissance théologique peut vous gonfler d’orgueil

Nous pouvons tomber dans la vanité à cause de la connaissance théologique. Vous pourriez objecter: « Paul soutient-il vraiment que la connaissance théologique mène à la vanité? C’est un peu exagéré! » Il a pourtant bien écrit: « Nous savons que nous avons tous la connaissance. — La connaissance enfle, mais l’amour édifie. Si quelqu’un croit savoir quelque chose, il n’a pas encore connu comme il faut connaître » (1 Corinthiens 8.1-2, NEG).

Cette parole se réfère explicitement aux connaissances théologiques. Certains chrétiens de Corinthe possédaient les bonnes connaissances théologiques au sujet de la viande offerte aux idoles, mais qu’est-ce que cela a donné? Ils étaient bouffis d’orgueil. Ce que dit Paul n’a rien de difficile à comprendre. Lorsque vous connaissez la vérité, vous avez tendance à vous gonfler d’orgueil. Les choses commencent à tourner autour de vous. Vous devenez rempli de vous-même et fier. Fier de savoir ce que vous savez. Fier de vos trouvailles. Quant à l’amour, il n’a que faire du moi. L’amour déclare: « Tes besoins sont plus importants que les miens. » Mais nous nous enflons vite d’orgueil. Pour Paul, les choses ne devraient pas tourner de cette façon, mais le fait est que c’est très souvent le cas.

D. Martyn Lloyd-Jones a prêché sur Éphésiens 6 et ce qu’il en a déduit devrait vous éclairer:

Chaque fois que vous traitez la vérité de manière purement théorique et académique, vous tombez sous l’emprise de Satan. […] Au moment où, dans votre étude, vous cessez de vous laisser influencer par la vérité, vous êtes devenu une victime du diable. Si vous pouvez étudier la Bible sans vous laisser sonder, examiner et rendre humble, sans que cela vous élève au point de louer Dieu, sans que vous soyez ému de tristesse en pensant combien vous avez résisté à l’action de Dieu en vous, sans vous étonner de la beauté et de la sagesse de ce que Christ a fait pour vous, si vous n’avez pas envie de chanter quand vous êtes seul dans votre bureau comme vous en avez envie pendant vos prédications, vous êtes en mauvais état. Et vous devriez toujours éprouver quelque chose dans cette puissance [de la vérité divine].

Lloyd-Jones fait ressortir des traits distinctifs de ceux qui ont appris à maîtriser la Bible comme un ensemble d’informations seulement, et non comme une “puissance” extraordinaire. Par exemple, le souci du spirituellement correct peut tourner à l’obsession. Ce genre de personnes se plaint toujours de la plus petite nuance dans les différences doctrinales. Dans les disputes sur telle ou telle traduction biblique, c’est toujours l’autre qui a tort. Ces personnes sautent sur la dernière controverse théologique pour dénoncer ceux qui sont du mauvais côté. Une telle obsession spirituelle se sert de la parole de Dieu, mais ne la sert pas. Ces personnes sont rongées par l’orgueil intellectuel et la protection de leur clan théologique.

Le ministère peut devenir une fausse identité

Nous pouvons aussi tomber dans la vanité lorsque nous empruntons une fausse identité à cause de notre ministère. Nous tendons alors à nous identifier personnellement à notre ministère au point que son succès (ou son manque de succès) devient notre succès (ou notre manque de succès).

Une fois que vous commencerez à vous identifier de la sorte, vous créerez une fausse identité qui dépendra de votre performance dans le ministère. Si vous ne comprenez pas ce point, il risque d’être votre pire ennemi dans un avenir proche.

Qu’est-ce que je veux dire par fausse identité? Elle peut se manifester de quatre façons au moins.

1. Le succès

Chacun d’entre nous peut élaborer  une fausse identité en fonction des circonstances et de ses performances. Tous les chrétiens luttent contre cette tendance. Tous les non-chrétiens luttent contre cette tendance. Lorsque vous travaillez à plein temps dans le ministère, vous devrez affronter la rançon du succès d’une manière ou d’une autre. Quand les gens se joindront à votre Église, vous prendrez cela pour une marque d’approbation. Quand ils la quitteront, vous le prendrez pour une attaque personnelle. 

2. Les critiques

Si vous avez fondé votre fausse identité sur votre ministère, vous n’aurez pas la force d’assumer les critiques. Elles vous blesseront profondément parce qu’elles remettront en question vos qualités de pasteur. Les critiques lancent: « Tu sais, tes prédications ne sont pas vraiment géniales… Je cherche un meilleur pasteur ». C’est comme une attaque personnelle. Aussi, soit la critique vous dévaste, soit vous la rejetez et n’en tirez alors aucun profit.

3. La lâcheté

Si votre ministère devient votre fausse identité, vous succomberez à la lâcheté. Deux types de lâcheté existent. La vraie lâcheté: vous avez peur de faire des vagues ou d’offenser les gros donateurs de l’Église ou vous craignez de faire fuir les jeunes à cause de vos prédications. C’est là de la vraie lâcheté. Mais il y a une autre sorte de lâcheté que j’appellerais une « contrefaçon » de lâcheté. C’est la lâcheté qui vous rend trop abrasif, trop dur. Vous faites fuir les gens pour vous vanter: .Regardez comme j’ai le courage de dire la vérité. » Là encore, vous vous êtes identifié à votre ministère.

4. La comparaison

Un dernier signe qui montre que vous êtes tombé dans une fausse identité: vous ne supportez pas les comparaisons. La réussite des autres vous rend jaloux parce que vous pensez qu’ils ne travaillent pas aussi dur que vous ou que leur théologie est moins habile que la vôtre. Tout est au beau fixe pour eux dans le ministère… et cela vous chagrine.

Cher pasteur, il n’y a rien de pire que de s’identifier à son propre ministère. Et d’ailleurs, si vous ne croyez pas qu’il s’agit d’un combat de toute une vie, vous ignorez ce qui se passe dans votre propre cœur.

Vous pouvez être obsédé par les apparences à cause du ministère

Vous avez deux options quand vous parlez de Dieu aux gens: être en communion avec Dieu ou faire semblant de l’être. Or, votre tâche est de leur dire à quel point Dieu est grand et combien la vie chrétienne peut être merveilleuse. Votre vie doit donc refléter ce message. Vous devrez donc exercer votre ministère soit en vous tenant proche de Dieu, soit en prétendant l’être. Soit vous apprenez sincèrement à communier avec Dieu, soit vous apprenez à en donner l’apparence. C’est-à-dire que vous parlez comme si vous étiez très proche de Dieu alors que la réalité est loin de refléter cette situation. Et non seulement les gens commencent à le penser, mais vous commencez aussi à le penser. Cela peut être dévastateur pour votre cœur. C’est l’aspect terriblement dangereux du ministère.

Lors de sa dernière nuit avec les disciples, Jésus a prédit que l’un d’eux le trahirait (Jean 13:21). Observez comment les disciples ont répondu. Ils ont tous regardé autour d’eux et ont demandé qui était cette personne. Jésus leur a précisé que c’était celui à qui il donnerait du pain, mais en réalité, ils n’ont toujours pas réussi à saisir. Vous savez pourquoi? Parce que Judas n’avait pas l’air si différent d’eux que cela. En apparence, il agissait de manière efficace dans le ministère, mais en lui, le néant régnait. Il faisait plus attention à son image qu’à sa vie intérieure. Jonathan Edwards en a parlé dans son magnifique livre Charity and its fruits [La charité et ses fruits]. D’après lui, Dieu a utilisé Judas alors même qu’il n’était pas sauvé. Nous ne voulons pas que ce soit ce que l’on retiendra de notre ministère.

Mais c’est là que l’hypocrisie commence. Le ministère fera de vous soit un bien meilleur chrétien, soit un bien pire chrétien que vous ne l’auriez été sans lui. Cela fera de vous un hypocrite endurci, un pharisien… ou une personne plus douce et plus tendre, car vous aurez été forcé de vous approcher du trône de grâce et de supplier le Seigneur de vous aider dans votre faiblesse. Le ministère vous rapprochera de lui ou vous en éloignera. Comme Judas, vous devez choisir la vie à laquelle vous tenez.

Comment vaincre la vanité?

Comment surmonter les pièges de la vanité? Rappelez-vous la situation de Paul en 2 Corinthiens. Il combat de faux apôtres et des enseignants qui l’accusent de ne pas avoir les qualifications du véritable apôtre. Paul rétorque qu’il les possède bel et bien, mais non comme on pourrait s’y attendre. Il renverse toutes les catégories. Au lieu de se vanter de son savoir théologique, de ses grandes réussites ou de sa vie extérieure parfaite, il se vante d’outrages, de difficultés et de sa fuite de la ville dans une corbeille.
Telle est sa manière d’affirmer que Dieu est vraiment avec lui: « Regardez tout ce que Dieu a entrepris pour me mettre à genoux! »

Pasteur, considérez toutes les choses que Dieu a conçues pour briser votre orgueil. Observez toutes les occasions dont il s’est servi pour vous amener jusqu’au bout de vous-même afin que vous vous accrochiez à lui plus fermement. Que tous vos échecs, vos désillusions et vos faiblesses vous enfoncent comme un clou dans l’amour de Dieu. Ce n’est qu’en les accueillant à bras ouverts que vous exercerez véritablement le ministère et franchirez, un jour, la ligne d’arrivée.
 
Extrait du livre Courir avec persévérance”.


Pour aller plus loin:


Tim Keller

Timothy Keller a étudié à l'Université Bucknell, à la faculté de théologie Gordon-Conwell et à la faculté de théologie de Westminster. Il est ensuite devenu pasteur, à New York, de l'église presbytérienne du Rédempteur qu'il a implantée en 1989 avec son épouse Kathy et leurs trois jeunes fils. Aujourd'hui, l'église du Rédempteur est régulièrement fréquentée par près de cinq mille personnes. Elle compte de nombreuses églises partenaires et accompagne la naissance de nouvelles églises dans les grandes métropoles du monde.

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