Nombres 5 renferme sans doute l’une des lois les plus déroutantes de toute la Bible. Et pourtant, c’est précisément dans ce texte que j’ai découvert l’une des illustrations les plus saisissantes de l’Évangile.
Dans Nombres 5.11-31, une femme soupçonnée d’adultère est soumise à une épreuve rituelle: elle doit boire une eau mêlée à la poussière du sanctuaire. Si elle est coupable, une malédiction la frappe et la rend stérile; si elle est innocente, elle en sort indemne.
Si ce bref résumé ne vous suffit pas à mesurer l’étrangeté de cette loi, relisez le passage: l’effet est garanti.
Alors, que sommes-nous censés faire d’un tel texte?
À ce stade, une précision essentielle s’impose: la venue de Jésus change profondément notre rapport à ce type de lois. Lui-même affirme être venu, “non pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir” (Mt 5.17). Autrement dit, cette prescription ne s’applique plus à nous aujourd’hui comme elle s’appliquait au peuple d’Israël autrefois.
Faut-il en conclure que ces pages de l’Écriture sont devenues inutiles, bonnes à être arrachées et jetées à la poubelle? Certainement pas. Elles font pleinement partie de la Parole inspirée de Dieu, donnée pour notre instruction. Et loin d’être un embarras théologique, ce passage recèle au contraire de riches enseignements sur la personne de notre Dieu.
Nous découvrons notamment dans ce chapitre que le Seigneur est un bon législateur, un mari aimant et un sauveur parfait.
Vous vous demandez peut-être: qu’y a-t-il de bon dans cette loi? Il est compréhensible qu’elle vous mette mal à l’aise. Comme je l’ai déjà suggéré, beaucoup aujourd’hui la qualifieraient volontiers de rétrograde, de misogyne, voire de profondément sexiste. Mais est-ce vraiment le cas?
En réalité, replacée dans son contexte historique, cette loi se révèle étonnamment progressiste – et même résolument en faveur des femmes!
Les spécialistes de l’Antiquité rappellent que, dans les nations entourant Israël – en Assyrie, en Égypte et ailleurs – on recourait couramment à ce que l’on appelait des procès par ordalie. Ces procédures étaient tristement célèbres. Lorsqu’un mari soupçonnait sa femme d’adultère, il la faisait comparaître devant ce qui tenait lieu de tribunal… mais qui n’en était pas vraiment un. Pourquoi? Parce que la femme y était présumée coupable, même en l’absence de toute preuve. Son innocence ne pouvait être reconnue qu’à une seule condition: survivre à une épreuve physique extrême.
Ces "ordalies" étaient si cruelles et si injustes qu’il fallait littéralement un miracle pour en sortir indemne. On pouvait par exemple exiger de la femme qu’elle plonge sa main dans un récipient d’eau bouillante: si sa main n’était pas brûlée, elle était déclarée innocente. Dans d’autres cas, on lui ordonnait de saisir une barre de fer chauffée à blanc. Là encore, l’issue ne faisait guère de doute. La femme était entièrement à la merci de son mari: un simple soupçon, même infondé, suffisait à la livrer à une condamnation quasi certaine.
C’est à la lumière de ce contexte que l’on mesure à quel point la loi de Nombres 5 était résolument en faveur des femmes:
Un auteur résume cela ainsi:
Contrairement à de nombreux rituels apparemment similaires dans le monde antique, cette loi ne présumait ni la culpabilité ni l’innocence de la femme. On ne lui demandait pas de plonger la main dans l’eau bouillante. La procédure protégeait les innocents contre les accusations infondées tout en offrant aux coupables la possibilité de se repentir1.
Voyez-vous alors ce que cette loi révèle du caractère du Dieu qui l’a donnée à Israël?
Certes, elle ne représente pas encore l’idéal éthique pleinement révélé dans le Nouveau Testament. Mais, pour son temps, elle améliorait radicalement la condition des femmes. En arrière-plan de cette loi – comme de tant d’autres – se dessine la bonté d’un Dieu attentif aux plus vulnérables: la veuve, l’orphelin, l’étranger… et ici, les femmes, particulièrement exposées dans une société patriarcale.
Que cela soit clair: Dieu “ne tient pas le coupable pour innocent”. Il veut que justice soit faite. Mais il exerce cette justice avec compassion. Il pardonne celui qui se repent (voir Ex 34.7). Et c’est ce Dieu-là – un législateur à la fois juste et bon – qui nous est révélé dans cette loi.
Et lorsque ce "Dieu d’Israël" entre dans l’histoire humaine, des siècles plus tard, en la personne de Jésus, c’est le même cœur qui se manifeste. C’est ce qu’on voit dans Jean 8, où Jésus refuse de condamner la femme adultère et la protège même contre ses accusateurs, tout en lui disant: “Va et ne pèche plus.” On observe chez Jésus la même justice qui ne ferme pas les yeux sur le péché, mais qui traite le pécheur avec compassion.
Qui est comme lui, à la fois parfaitement juste et bon?
Mais le Seigneur n’est pas qu’un bon législateur. Ce passage le décrit aussi comme un mari aimant.
C’est ici que la fameuse coupe d’"eau amère" prend tout son sens… Rappelez-vous: la femme soupçonnée d’adultère est amenée devant le sacrificateur, puis placée "devant l’Éternel". Que fait alors le prêtre? Il prépare ce mélange étrange – cette eau que, d’après le verset 27, il fait ensuite boire à la femme. Et selon qu’elle est coupable ou innocente, cette eau devient instrument de malédiction ou de bénédiction.
À première vue, tout cela semble très étrange, et même un peu absurde. Pourquoi ce mélange d’eau sainte et de poussière?
En réalité, si nous avions le contexte en tête, nous ne trouverions pas cela étrange. Nous trouverions cela même très logique. Et c’est souvent ainsi avec la Bible: ce qui nous paraît étrange devient lumineux, dès lors que l’on replace un texte dans son contexte historique et/ou littéraire. Et c’est encore le cas ici.
Quelques semaines seulement avant que Moïse ne transmette cette loi au peuple d’Israël, en effet, un événement tragique s’était produit – un événement auquel cette "eau amère" fait directement écho. Israël venait d’arriver au mont Sinaï. Dieu les avait délivrés de l’esclavage en Égypte, fait traverser la mer Rouge, puis conduits jusque-là à travers le désert. Sur la montagne, Dieu avait conclu une alliance avec son peuple: “Vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu” (Ex 6.7). Une alliance exclusive, marquée par l’amour et la fidélité – à l’image d’un mariage.
Mais au même moment, dans la vallée, tandis que Dieu s’engageait envers Israël comme un époux fidèle, le peuple lui était déjà infidèle. Ils façonnaient un veau d’or et se prosternaient devant lui. Une trahison! Un adultère spirituel! Lorsque Moïse est descendu de la montagne et qu’il a découvert cette scène, qu’a-t-il fait? Il a brisé les tables de l’alliance, en signe que celle-ci avait été rompue par le peuple d’Israël.
Et puis… il a accompli un autre geste lourd de sens, rapporté dans Exode 32.20: il a pris le veau d’or pour le brûler et l’a réduit en poussière; puis il a répandu cette poussière à la surface de l’eau… qu’il a ensuite fait boire aux Israélites – comme un signe tangible de la malédiction encourue par leur infidélité!
Pourquoi est-il important de rappeler cet épisode2?
Parce qu’il éclaire la loi de Nombres 5 d’une lumière décisive. Cette loi ne parle pas seulement d’un couple humain; elle renvoie à une réalité bien plus profonde: la relation entre Dieu et son peuple. Une relation que l’Écriture décrit, encore et encore, comme… un mariage!
La loi de Nombres 5 avait donc une fonction pédagogique essentielle pour le peuple d’Israël. Elle lui rappelait la nature de la relation privilégiée qu’il entretenait avec Dieu: une alliance intime, comparable à celle qui unit un homme à son épouse bien-aimée.
Elle rappelait aussi, avec une force saisissante, la gravité du péché. Désobéir à Dieu ne consistait pas simplement à enfreindre une règle, mais à briser une relation – à blesser le cœur même de Dieu.
C’est pourquoi l’Écriture affirme à plusieurs reprises que Dieu est “un Dieu jaloux” (Ex 20.5; 34.14), animé d’un amour jaloux pour son peuple (voir 1Co 10.22; Jc 4.5). Cette notion nous met souvent mal à l’aise, car nous associons spontanément la jalousie à des relations humaines malsaines – à l’image d’un mari possessif, violent ou dominateur. Mais la jalousie de Dieu est d’une tout autre nature: elle est pure, sans ombre de péché. C’est, pour reprendre une belle expression, “l’ardeur passionnée de celui qui protège une relation d’amour3”. À bien y réfléchir, un mari totalement indifférent face à l’intrusion d’un rival dans son couple aimerait-il encore vraiment son épouse?
C’est seulement lorsque nous saisissons la profondeur de cet amour – un amour qui va jusqu’à la jalousie – que l’horreur du péché nous apparaît dans toute sa vérité, et que le changement devient possible.
Pensez à l’adultère. Existe-t-il une douleur plus déchirante? Être trahi par la personne à qui l’on s’est donné, à qui l’on a juré fidélité “dans la santé comme dans la maladie, dans la richesse comme dans la pauvreté”, et découvrir qu’elle vous ment et se donne à un autre (!?). C’est une souffrance que je ne souhaite à personne. Pourtant, ce texte nous révèle quelque chose de bouleversant: c’est précisément ce que Dieu ressent face à notre péché.
Si vous avez déjà connu cette blessure, vous avez entrevu – aussi douloureusement que ce soit – quelque chose de la souffrance intérieure de Dieu.
Voilà le point-clé: tant que nous n’avons pas compris que le péché blesse le cœur de Dieu, nous n’en mesurons pas réellement la gravité. Et tant que le péché reste impersonnel, il garde son emprise sur nous. Autrement dit, le véritable changement commence lorsque le péché devient personnel. Non plus seulement une transgression de la loi, mais une rupture relationnelle.
Si nous ne voyons Dieu que comme un grand législateur, chaque chute ne produira que de la culpabilité et de la honte – comme si l’on nous frappait avec un bâton pour nous forcer à lâcher ce que notre cœur n’est pas prêt à abandonner. Cela ne transforme pas une vie.
Mais lorsque nous découvrons Dieu non seulement comme un législateur juste, mais surtout comme un mari aimant; lorsque la Bible cesse d’être pour nous une simple liste de règles pour devenir le récit de son amour fidèle, alors notre regard sur le péché change. Nous comprenons que nous ne sommes pas seulement en train de briser sa Loi, mais aussi de briser le cœur de celui qui nous a tant aimés qu’il a donné sa vie pour nous. Et c’est cette prise de conscience qui nous conduit à reconnaître notre péché, à en être profondément attristés – et, enfin, à y renoncer.
Mais le Seigneur est plus encore qu’un bon législateur et un mari aimant. Il est enfin et par-dessus tout un sauveur parfait.
Voyez-vous, dans Nombres 5, si la femme devait boire la "coupe amère", c’est précisément parce qu’un doute subsistait quant à sa culpabilité. Était-elle réellement infidèle? Son mari ne le savait pas. Toute la procédure existait pour que Dieu lui-même rende un jugement juste.
Mais qu’en est-il de l’"Épouse" de Dieu, Israël, son peuple? Dans son cas, le doute n’existe pas. De la première à la dernière page de l’Ancien Testament, Israël se montre infidèle, encore et encore, abandonnant l’Éternel pour d’autres dieux.
C’est pourquoi Dieu l’avertit – notamment dans Ézéchiel 23.30-34 – qu’il lui fera boire la "coupe amère" de sa colère: une coupe large et profonde, une coupe de douleur, de peur et de souffrance, qu’ils devront boire jusqu’à la lie. Autrement dit, Israël devra passer par le jugement annoncé dans Nombres 5. Et puisque sa culpabilité est manifeste, comment pourrait-il en réchapper? Humainement parlant, il n’y a aucun espoir pour des pécheurs infidèles comme vous et moi.
Et pourtant, dès l’Ancien Testament, une lueur d’espérance apparaît – et elle brille avec une intensité particulière dans le livre d’Osée.
Dieu demande à son prophète de vivre dans sa propre chair ce que lui-même endure dans sa relation avec son peuple: “Va, prends une femme prostituée et épouse-la” (Os 1.2). Osée obéit et épouse Gomer. Mais, fidèle à son passé, Gomer abandonne rapidement son mari et retourne à sa vie de prostitution, dans cette "maison d’esclavage"… Et pourtant, Dieu n’en reste pas là. Il ordonne à Osée de partir à la recherche de son épouse infidèle et de la reconquérir: “Va encore, aime cette femme adultère, comme l’Éternel aime les Israélites” (Os 3.1). Osée se rend alors au lieu de débauche et rachète Gomer pour quinze sicles d’argent.
Imaginez la scène. Osée frappant à la porte du bordel, payant le prix d’une prostituée pour récupérer sa propre femme. Il s’expose, il s’humilie, il met son cœur à nu – une fois de plus – pour aimer celle qui ne cesse de le rejeter.
Pourquoi Dieu lui demande-t-il cela? Parce que c’est exactement ce que Dieu a fait pour nous!
Lorsque nous regardons à la croix, nous voyons notre Époux fidèle. Comme Osée, il a quitté sa demeure, il est venu dans notre maison d’esclavage, il nous a poursuivis dans notre infidélité, et il a payé le prix de notre rachat. Les bras étendus, le cœur offert, il nous accueille encore, malgré nos trahisons répétées. Il nous a aimés jusqu’à la mort – et il nous aime toujours.
Et si vous en doutez encore, souvenez-vous de cette dernière nuit. À l’approche de la croix, Jésus est accablé d’angoisse, jusqu’à suer des gouttes de sang. Et il prie: “Père, si tu le veux, éloigne de moi… cette coupe” (Lc 22.42). Cette coupe remplie de nos impuretés, de nos hypocrisies, de nos infidélités; la coupe de la juste colère de Dieu contre le péché. Mais puisqu’il n’y avait pas d’autre chemin, Jésus a bu cette coupe – et il l’a bue jusqu’à la lie.
Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai dit, en introduction de cet article, que j’ai découvert dans ce texte de Nombres 5 l’une des illustrations les plus saisissantes de l’Évangile.
Mettez-vous à la place de la femme de Nombres 5. Imaginez-vous, tenant entre vos mains la coupe de la malédiction, sur le point d’en boire le contenu à cause de vos infidélités répétées… Mais voilà que, soudain, s’avance votre époux fidèle – celui que vous avez trompé tant de fois. Il pose sur vous un regard tendre. Il tend sa main vers cette "coupe amère" que vous portez déjà à vos lèvres, et voilà qu’il vous dit: “Donne-la-moi.” Puis, sous vos yeux, il prend la coupe, et la boit à votre place.
Voilà à quel point Jésus aime son peuple. Parce qu’il est un bon législateur, il ne pouvait pas laisser impunis nos péchés. Mais parce qu’il est un mari aimant, il ne pouvait pas déverser sur nous sa colère que nous avons pourtant mérité. C’est pourquoi il a lui-même bu la coupe amère de sa colère contre notre péché: Il est le sauveur parfait!
webinaire
COCA: une méthode simple pour comprendre et appliquer la Bible
Découvre ce replay du webinaire de Stéphane Kapitaniuk enregistré le 13 octobre 2016.

Orateurs
S. Kapitaniuk
