Aide à mourir : pourquoi les professionnels des soins palliatifs restent opposés

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Aide à mourir : pourquoi les professionnels des soins palliatifs restent opposés
Joël Favre
Joël Favre

La proposition de loi sur l’euthanasie est en passe d’être adoptée. Pourtant, ceux qui accompagnent chaque jour les personnes en fin de vie y restent majoritairement opposés. Avant qu’il ne soit trop tard, prenons le temps de comprendre pourquoi.

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À partir du 22 juin 2026, la proposition de loi sur « l’aide à mourir » revient à l’Assemblée nationale pour une lecture décisive. Sauf surprise, cette loi devrait être adoptée.

La France franchirait alors une ligne rouge historique : pour la première fois, la médecine ne serait plus seulement au service de la vie et de la guérison, mais elle serait autorisée à provoquer délibérément la mort.

Il ne s’agit donc pas d’une réforme parmi d’autres. En autorisant à provoquer la mort, cette loi redéfinit en profondeur la mission même du médecin et la place que notre société accorde aux plus vulnérables. J’ai déjà dénoncé, dans un précédent article, plusieurs des dérives qu’elle pourrait entraîner.

Aujourd’hui, j’aimerais attirer l’attention sur un fait rarement mis en avant dans le débat public. Alors que les députés s’apprêtent à se prononcer, il mérite pourtant d’être entendu !

Ce fait est simple : les professionnels qui connaissent le mieux la réalité de la fin de vie – c’est-à-dire les soignants en soins palliatifs – restent, dans leur grande majorité, opposés à l’euthanasie.

Ce que pensent vraiment les soignants

Selon une étude publiée le 11 mai 2025 dans La Tribune Dimanche, 92 % de la population française affirme être favorable à l’euthanasie lorsque le patient, atteint d’une maladie insupportable et incurable, en formule la demande. Un chiffre spectaculaire, qui donne l’impression d’un large consensus.

Pourtant, ce consensus s’effrite dès que l’on interroge les professionnels de santé :

  • La même étude révèle que 74 % des médecins se disent favorables à la légalisation de l’aide active à mourir.
  • Mais ce soutien tombe à 58 % lorsqu’on leur demande s’ils seraient eux-mêmes prêts à participer activement à la procédure.
  • À noter aussi que les résultats varient beaucoup selon la spécialité et le lieu d’exercice. Ainsi, 80 % des médecins généralistes se déclarent favorables à la légalisation, contre 70 % des spécialistes. De même, les médecins exerçant en libéral y sont davantage favorables (76 %) que ceux travaillant en milieu hospitalier (63 %).

Ces chiffres suggèrent déjà une tendance intéressante : plus les soignants sont confrontés concrètement à la maladie grave, à la souffrance et à la fin de vie, moins ils adhèrent à l’euthanasie. De même, leur soutien diminue nettement lorsqu’il ne s’agit plus seulement d’approuver la pratique en théorie, mais d’y participer personnellement.

Mais c’est lorsqu’on interroge les professionnels des soins palliatifs que l’écart devient le plus frappant. Une enquête menée en 2022 par la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) montre que :

  • 85 % des professionnels des soins palliatifs se déclarent opposés au fait de provoquer intentionnellement la mort d’un patient.
  • 83 % estiment qu’un tel geste ne peut pas être considéré comme un soin.
  • 90 % se disent satisfaits du cadre légal actuel, issu des lois Leonetti (2005) et Claeys-Leonetti (2016)1.

Autrement dit, ceux qui accompagnent chaque jour les personnes en fin de vie sont aussi ceux qui expriment les plus fortes réserves à l’égard de l’euthanasie.

Comment expliquer un tel paradoxe ? Pourquoi les soignants les plus expérimentés dans l’accompagnement de la fin de vie sont-ils aussi les plus réticents à légaliser cette pratique ?

Les raisons de leur opposition

Les professionnels des soins palliatifs avancent plusieurs raisons pour expliquer leur opposition à l’euthanasie.

Donner la mort n’est pas un soin

Pour eux, l’euthanasie et le suicide assisté sont incompatibles avec la mission même du soignant. Soigner consiste à soulager, accompagner et protéger la personne malade, non à provoquer intentionnellement sa mort.

Beaucoup craignent qu’une telle évolution ne fragilise la relation de confiance entre le patient et le médecin (qui ne serait plus perçu comme une présence rassurante, mais comme une menace potentielle).

Des collectifs de soignants ont ainsi averti que la légalisation de l’euthanasie pourrait avoir de « graves conséquences sur la relation de soin2».

Un risque de pression sur les plus fragiles

Les soignants soulignent qu’une demande de mort n’est jamais formulée dans le vide. Elle s’inscrit toujours dans un contexte familial, social et économique.

Certaines personnes pourraient se sentir implicitement poussées à demander l’euthanasie parce qu’elles se perçoivent comme un poids pour leurs proches ou pour la société.

La SFAP cite notamment les personnes âgées dépendantes, les personnes handicapées, les personnes souffrant de troubles cognitifs ou psychiatriques, ainsi que les personnes en situation de grande précarité.

Des demandes souvent réversibles

Les professionnels des soins palliatifs observent que les demandes d’euthanasie diminuent fréquemment lorsque la douleur est correctement prise en charge, que l’angoisse est apaisée et que l’isolement du patient est rompu.

Comme l’explique Élisabeth Hubert, présidente de la Fédération nationale des établissements d’hospitalisation à domicile, « cette demande de mort… est souvent levée quand on discute avec les gens3».

Autrement dit, derrière le désir de mourir se cache parfois avant tout un besoin d’être soulagé, écouté et accompagné.

Des critères médicaux flous

Les professionnels des soins palliatifs s’inquiètent également des critères retenus par le projet de loi.

Que signifie exactement une maladie « incurable »? Comment évaluer avec certitude un pronostic vital ? À partir de quel seuil une souffrance devient-elle insupportable ?

Sur le papier, ces notions semblent claires. Dans la réalité médicale, elles sont souvent beaucoup plus difficiles à apprécier. Les soignants craignent que cette imprécision n’ouvre la voie à des interprétations de plus en plus larges.

Le risque d’un abandon des soins palliatifs

Enfin, beaucoup estiment que la priorité devrait être d’améliorer l’accès aux soins palliatifs plutôt que de légaliser l’euthanasie.

Leur crainte est simple : si l’on offre une solution plus rapide et moins coûteuse, la pression pour investir dans l’accompagnement des personnes en fin de vie risque progressivement de diminuer. Pourquoi financer davantage de recherche, former plus de personnel spécialisé ou développer des structures coûteuses si une alternative moins onéreuse existe ? Selon eux, le risque est celui d’un affaiblissement progressif de l’ensemble du système d’accompagnement de la fin de vie.

C’est notamment ce qu’a soutenu l’éthicien John Keown après avoir étudié l’évolution du système néerlandais. Il souligne que – dans ce pays précurseur au niveau de l’euthanasie – les soins palliatifs y sont longtemps restés moins développés qu’ailleurs et cite des rapports faisant état de souffrances insuffisamment prises en charge chez certains patients.

Il écrit :

Ce n’est certainement pas une coïncidence si les soins hospitaliers pour personnes incurables sont pratiquement inconnus aux Pays-Bas, et si un rapport sur les soins palliatifs dans ce même pays a conclu qu’une majorité de [malades] souffraient inutilement du fait du manque d’expérience des professionnels de la santé4.
– John Keown, « Euthanasia in the Netherlands : sliding down the slippery slope ?», dans Euthanasia Examined, Cambridge University Press, 1995, p. 280.

Informer les décideurs

Au final, un constat se dégage : les professionnels les plus expérimentés dans l’accompagnement de la fin de vie sont aussi ceux qui se montrent les plus réservés à l’idée de légaliser l’euthanasie.

Pourtant, ce sont rarement eux qui sont entendus dans le débat public. Les décisions reposent principalement sur des responsables politiques, souvent éloignés du terrain et de la réalité quotidienne des soins palliatifs.

Dans ce contexte, il est essentiel que ces éléments soient portés à la connaissance des députés avant le vote du 30 juin, afin d’éclairer leur décision au-delà des seuls arguments théoriques.

Pour ce faire, il vous suffit de cliquer sur ce lien5. En quelques minutes, vous pouvez écrire aux responsables politiques de votre région pour leur faire entendre vos arguments.

Il est encore temps.


  1. Tous ces chiffres sont tirés de l’article par Chloé Sémat, « Aide active à mourir : les médecins de plus en plus nombreux à se montrer favorables à une nouvelle législation », publié le 11 mai 2025, disponible sur : Marianne.net [consulté le 15 juin 2026]. ↩︎
  2. Nicolas Berrod, « Leur avis est fondamental : les soignants divisés sur l’aide à mourir dans la loi », publié le 11 mars 2024, disponible sur : LeParisien.fr [consulté le 15 juin 2026]. ↩︎
  3. « Soins palliatifs : l’aide active à mourir inquiète les professionnels », publié le 10 avril 2024, disponible sur : LeMediaSocial.fr [consulté le 15 juin 2026]. ↩︎
  4. John Keown, « Euthanasia in the Netherlands : sliding down the slippery slope ?», dans Euthanasia Examined, Cambridge University Press, 1995, p. 280. ↩︎
  5. https://euthanasie-abandon.fr/ ↩︎