Le ministère féminin dans 1 Timothée 2.9-15

Cet article présente l’interview d’Andreas J. Köstenberger et Thomas R. Schreiner, coéditeurs du livre Women in the Church: An Interpretation and Application of 1 Timothy 2.9-15 (« Les femmes dans l’Église: interprétation et application de 1 Timothée 2.9-15 » – 3ème édition).


1. Qu’est-ce qui a changé (dans notre culture, l’Église, le débat, etc.) depuis la première publication de Women in the Church en 1995?

À mon avis, aujourd’hui notre culture est encore moins convaincue qu’il existe des différences entre l’homme et la femme, et que par conséquent, le ministère pastoral est réservé aux hommes. Nous devons donc continuer à montrer que c’est pourtant ce que le texte biblique enseigne, même si cela va à l’encontre de la mentalité contemporaine. En fait, pour beaucoup cette question relève de l’archaïsme, au vu de légalisation du mariage homosexuel (qui a même été élevé au rang de droit constitutionnel) et de la révolution transgenre actuelle.

2. De nombreux égalitariens affirment que Paul interdit à la femme d’enseigner des hommes dans 1 Timothée 2.12 parce que les femmes étaient généralement peu instruites dans le contexte dans lequel il vivait. Quel éclairage nous apporte l’étude de la ville antique d’Éphèse à ce sujet?

Tout d’abord, rien ne prouve que la ville antique d’Éphèse était une enclave féministe. En même temps, l’idée que les habitants d’Éphèse étaient peu instruits est clairement infondée. Nous devons veiller à ne pas appliquer une certaine situation au texte au lieu de nous laisser guider par le fil de la pensée de Paul.

Comme le montre S. M. Baugh dans son chapitre du livre, Éphèse ressemblait à de nombreuses autres villes du monde gréco-romain au premier siècle et possédait une structure majoritairement patriarcale. L’idée d’une Éphèse féministe s’avère donc être un mythe, et l’argument selon lequel Paul essayait simplement de restreindre les femmes dans un contexte culturel inhabituel ou atypique est sans fondement.

3. Pourquoi le terme αὐθεντεῖν (« prendre autorité sur », Colombe) est-il si important dans tout ce débat?

De nombreux égalitariens prétendent que ce terme a une connotation négative et désigne par conséquent un mauvais exercice de l’autorité. Néanmoins, dans un chapitre percutant et rédigé avec minutie, Al Wolters montre que ce terme a un sens non péjoratif et non ingressif. En d’autres termes, Paul n’interdit pas seulement à la femme d’exercer l’autorité d’une mauvaise manière, mais tout simplement de l’exercer sur l’homme au sein de l’Église.

Cela veut également dire que Paul ne se contente pas d’interdire à la femme d’ « user d’autorité » sur l’homme, comme l’exprime la version Darby.

Les femmes ne doivent pas exercer l’autorité sur (ou enseigner) l’homme dans l’Église. Cela fait partie de l’argumentation de Paul à un niveau plus large selon laquelle l’Église est le foyer de Dieu et les hommes en sont responsables au même titre qu’ils le sont de leur propre foyer. De plus, Paul ne fonde pas son interdiction sur un raisonnement culturel mais sur l’ordre créationnel de Dieu (1 Tm 2.13).

4. Dans le livre, Al Wolters a écrit un nouveau chapitre sur la signification de αὐθεντεῖν. En quoi son travail est-il inédit?

Comme je l’ai dit précédemment, Al Wolters conclut que le terme a un sens non péjoratif et non ingressif. Il fait valoir son argument en examinant quatre éléments en plus du contexte immédiat:

  1. les huit occurrences du terme avant 312 apr. J.-C., l’année où l’Église a été officiellement reconnue par Constantin;
  2. des versions anciennes;
  3. les commentaires patristiques;
  4. les occurrences du terme après 312 apr. J.-C., où il distingue sept catégories dont la plupart ont un rapport avec l’exercice de l’autorité.

Wolters montre également que deux types d’arguments fallacieux ont été avancés dans le débat, l’un étymologique et l’autre tiré d’une reconstruction spéculative de l’arrière-plan historique et culturel. L’analyse de Wolters est non seulement exhaustive, mais également extrêmement pertinente, reflétant l’érudition de l’auteur et s’avérant pratiquement irréfutable.

5. Dr Schreiner, vous écrivez: « Lorsque j’ai commencé à étudier sérieusement ce sujet, je voulais croire que la Parole ne limite pas les femmes dans le ministère et que toutes les positions leur sont ouvertes. » Pourtant, vous avez fini par considérer les nouvelles interprétations des passages controversés [c.-à-d. la position égalitarienne] comme peu plausibles et peu convaincantes, tant au niveau intellectuel qu’exégétique. Que diriez-vous à une personne qui a la même position que celle que vous aviez en tant que jeune étudiant?

Nos cœurs et nos pensées doivent être soumis à la Parole de Dieu. Il est impératif que nous ne laissions nos désirs et nos préjugés prévaloir sur ce que disent les Écritures. Nous devons être assez humbles pour reconnaître que nous nous trompons sur beaucoup d’aspects et laisser les Écritures corriger notre manière de penser. Accepter que la Parole soit notre autorité n’a pas grand sens si nous ne l’acceptons que tant qu’elle nous conforte dans notre opinion personnelle.

6. Dans quelle mesure les mots de Paul dans 1 Timothée 2.9-15 devraient-ils s’appliquer en dehors de l’Église locale? Par exemple, pensez-vous que ce passage interdit aux femmes d’enseigner des hommes dans un contexte universitaire ou lors d’un séminaire?

C’est une question très difficile, une question à laquelle nous n’offrons pas de réponse particulière dans le livre. Il y a un grand nombre d’avis sur le sujet. Moi, Tom, je pense que Paul ne parle pas seulement du ministère de la femme mais aussi de son rôle. Dans certains cas, il est difficile de délimiter la frontière entre les deux. Au Southern Baptist Theological Seminary (séminaire théologique des baptistes du sud), les femmes n’enseignent pas l’Ancien et le Nouveau Testament, la théologie systématique, l’homilétique, l’Histoire de l’Église et la théologie.

Cela dit, nous recommandons à ceux qui s’intéressent à la manière dont ce passage peut être appliqué à de nombreux sujets et contextes de se référer à la table ronde virtuelle à la fin du livre. Dans cette section, des hommes et des femmes pieux, dotés de discernement et issus d’arrière-plans très variés, évoquent ce qu’ils ont appris sur l’identité et le rôle de l’homme et de la femme et comment ils les comprennent à la lumière de 1 Timothée 2.8-15.

7. Que veut dire Paul lorsqu’il dit que la femme sera « sauvée en devenant mère » dans 1 Timothée 2.15?

Mon avis (Tom) sur le sujet est différent de celui d’Andreas! Je pense qu’il est question de salut spirituel ici. Paul dit que les femmes sont sauvées si elles persévèrent dans la piété (dernière partie du verset 15). Les femmes expriment leur piété en vivant pleinement leur rôle de femme, ce qui, pour la plupart des femmes, signifie avoir des enfants.

Bien évidemment, Paul n’est pas en train de dire que les femmes doivent avoir des enfants pour être sauvées. Cela entrerait en contradiction avec 1 Corinthiens 7 où Paul encourage le célibat. De plus, cela supposerait une sorte de salut par les œuvres: mettre au monde des enfants. Je pense par conséquent que Paul se sert ici d’un exemple représentatif de ce que signifie vivre pleinement en tant que femme pieuse. Il prend l’exemple de ce qui différencie si radicalement l’homme de la femme: seules les femmes peuvent avoir des enfants! Le verset n’en est pas moins difficile à comprendre et peut être facilement mal interprété. Nous voulons nous appuyer sur ce que les Écritures enseignent clairement par ailleurs.

Je pense quant à moi (Andreas) que ce verset ne concerne pas tant le salut que la persévérance spirituelle, un thème commun aux épîtres à Timothée et à Tite. Paul enseigne ici que la femme évitera de commettre la même erreur qu’Ève, à savoir s’écarter de son rôle prévu par Dieu qui concerne essentiellement son foyer et sa famille, en se consacrant à sa sphère d’investissement principale. Tom et moi sommes d’accord sur ce dernier point: nous pensons que « devenir mère » est une synecdoque qui inclut non seulement le rôle de la femme en tant que mère, mais aussi son rôle au sens plus large, familial et domestique. Nos avis divergent sur la signification et la portée du verbe grec qui a été traduit par « sauvée » (dans la plupart des versions françaises) ou « préservée » (NEG; cf. 1 Tm 4.16). Quand on sait qu’à Éphèse, des faux enseignants essayaient de convaincre les femmes de délaisser leur rôle spécifique au sein de leur foyer, on comprend que Paul ait voulu les protéger de Satan et des faux enseignants (à noter, les parallèles verbaux avec 1 Tm 5.11-15).

Le fait que nous ne soyons pas d’accord sur l’interprétation du verset 15 montre que nous n’essayons pas d’imposer une série de présuppositions conservatrices au texte (y compris le verset 12), mais que nous abordons ce passage avec un esprit ouvert pour essayer de comprendre honnêtement le véritable message que Paul a voulu adresser à ses lecteurs.

8. Si l’interprétation la plus naturelle est de considérer que l’ « enseignement » et l’ « autorité » dont il est question dans 1 Timothée 2.12 se réfèrent à l’enseignement des Anciens (faisant autorité), faut-il en déduire que les femmes pourraient être autorisées à enseigner des hommes dans d’autres contextes qui ne feraient pas autorité au sein de la vie de l’Église locale (à l’école du dimanche des adultes*, dans de petits groupes…), tant qu’il n’y a pas de confusion entre cet enseignement et l’instruction des Anciens?

Moi, Tom, je ne pense pas, puisque je considère que ce n’est pas simplement de l’exercice du ministère mais du rôle de la femme dont il question dans l’interdiction de Paul. Je (Andreas) rejoins Tom sur ce point.

Cela dit, il est bien évidemment vrai que le fait d’ « enseigner » et de « prendre autorité sur l’homme » sont des fonctions qui sont exercées par les Anciens de l’Église (cf. par exemple 1 Tm 5.17).

9. Même si vous êtes plusieurs à être d’accord sur la signification fondamentale de 1 Timothée 2.9-15, vous précisez que « la signification de l’enseignement dans ce passage comporte de multiples facettes ». Que voulez-vous dire par là? Comment un chrétien peut-il discerner où sont les limites lorsqu’il s’agit d’appliquer fidèlement l’enseignement de Paul à la vie de l’Église?

Eh bien, les avis des croyants divergent dans certains domaines. Nous ne voulons pas écrire une Mishna pour chaque cas de figure. Quand un garçon devient-il un homme? Est-il légitime qu’une femme soit responsable de la louange? Quels sont les ministères autorisés? Ce sont les Églises locales et leurs Anciens qui devraient trancher.

De plus, la table ronde virtuelle à la fin du livre aborde de nombreuses questions et offre un éclairage judicieux sur un bon nombre de ces sujets. Nous pensons donc que c’est déjà une raison suffisante d’acheter ce livre et de réfléchir aux paroles pleines de sagesse et aux vérités qu’il contient. Notre objectif n’est pas simplement d’informer, mais surtout d’équiper l’Église dans ce domaine significatif qui a des implications importantes pour le ministère.

10. Vous remarquez que « beaucoup considèrent la position complémentarienne comme discriminatoire et dépourvue d’amour ». Cela est sans aucun doute dû aux nombreux cas où le leadership masculin a été exercé de manière abusive et contraire à la piété, dans le passé comme aujourd’hui. Pouvez-vous nous donner quelques pistes pour aider les complémentariens prudents à redorer le blason d’un concept qui véhicule souvent une foule de connotations négatives?

La meilleure chose à faire est de vivre un mariage où les femmes sont respectées et aimées. De plus, nous devons faire preuve de beaucoup d’amour envers ceux qui ne sont pas de notre avis. Il est essentiel que nous encouragions et mettions en avant les nombreux ministères exercés par les femmes dans les Églises locales et que nous les traitions avec respect et honneur.

Pour être honnêtes, nous avons souvent failli sur ce point dans nos Églises. Ce n’est pas le conservatisme ou le traditionalisme que nous voulons encourager, mais la fidélité à la Parole de Dieu qui, selon nous, n’enseigne pas seulement le leadership masculin, mais aussi le partenariat homme-femme dans le foyer comme à l’Église.


* Un lecteur à attiré notre attention sur ce qui semble être une erreur de traduction lié à la différence culturelle entre les Églises américaines et françaises. Aux USA il est répandu d’avoir un temps d’enseignement en petits groupes avant le culte du dimanche matin et cela s’appelle « L’école du dimanche ». Enfants et adultes vont donc à l’école du dimanche. Comme cela n’est pas le cas en France, cela prêtait à confusion sur la question n°7 (qui parlait d’école du dimanche des adultes et des groupes de maison).

Merci à Corinne Banziger pour la traduction. Article traduit avec autorisation. © 2016 Crossway, USA

Andreas Köstenberger

Andreas Köstenberger est professeur de recherche sur le Nouveau Testament et de la théologie biblique à Southeastern Baptist Theological Seminary, en Caroline du Nord. Il est également co-auteur (avec Justin Taylor) du livre The Final Days of Jesus [Les derniers jours de Jésus: La semaine la plus importante de la personne la plus importante qui ait jamais vécu].

Thomas R.Schreiner

Thomas R. Schreiner est Professeur d’interprétation du Nouveau Testament et de théologie biblique au Southern Baptist Theological Seminary où il est également doyen associé de la faculté de théologie.

https://www.sbts.edu/academics/faculty/thomas-r-schreiner/

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