Le coin du traducteur: la puissance de la main

Même lorsqu’on veut, dans une traduction, respecter le plus possible la formulation originale, il y a des cas où ce vœu reste au stade de vœu pieux: les manières de dire sont trop différentes d’une langue à l’autre, et «le plus possible» devient «impossible». C’est ainsi que les lecteurs de la Bible Segond 21 avec notes de référence auront noté, parfois, que des termes comme «pouvoir» ou «autorité» traduisaient étrangement le mot hébreu signifiant «main». C’est que celui-ci emploie souvent des termes concrets pour désigner des réalités abstraites (même si ce n’est pas systématique, puisqu’il existe des termes purement abstraits).

Cela commence en Genèse 9.2: «Ils (c’est-à-dire les animaux) sont placés sous votre autorité» rend une phrase signifiant littéralement: «Ils sont donnés dans votre main.» Dans ce texte, il a paru nécessaire de préciser le sens en français, plus encore que ne le faisait l’expression «livrer entre vos mains» de la Nouvelle Edition de Genève 1979, plus appropriée dans un contexte de guerre.

En Genèse 31.29, le texte hébreu dit: «Il y a au pouvoir (ou à la force) de ma main pour vous faire du mal». La Segond 21 conserve ici le mot «main»: «Ma main est assez forte pour vous faire du mal», car le sens reste clair; il n’est pas absolument nécessaire en français de s’éloigner de l’image originale. A l’inverse, une traduction à équivalence fonctionnelle comme la Bible du Semeur écarte toute évocation de l’original: «Je pourrais vous faire du mal», afin de coller au plus près de la manière dont s’exprimerait un francophone aujourd’hui. De même pour la Bible en français courant: «J’ai les moyens de vous faire du mal.» On touche ici à la différence d’approche entre une version à équivalence formelle ou littérale et une version à équivalence fonctionnelle ou dynamique: la première ne s’éloigne de la formulation originale que lorsque c’est jugé absolument nécessaire pour la compréhension, la seconde ne cherche pas à conserver trace de la formulation originale.

Ne va-t-on pas trop loin dans l’interprétation en attribuant la nuance de «pouvoir», «autorité» au mot «main»? Proverbes 18.21 montre que ce sens est bel et bien présent dans l’aire de signification du terme hébreu. Ce verset dit littéralement que «vie et mort (sont) dans la main de la langue». Il serait pour le moins incongru de traduire littéralement! C’est pourquoi même la version Darby, connue pour sa littéralité, porte: «La mort et la vie sont au pouvoir de la langue.» La Segond 21 n’est pas très loin, tout en se rapprochant d’une expression française courante: «La langue a pouvoir de vie et de mort.»

Que le pouvoir de notre main et de notre langue soit positif pour notre entourage!

Viviane André

Née au Nigéria de parents missionnaires avant d'être élevée en partie en France et en partie en Suisse, Viviane André a grandi « entre deux pages de Bible », selon l'expression usuelle. Assez tôt, elle a voulu pouvoir vérifier par elle-même ce qu'on lui enseignait, et elle a donc fait le choix d'étudier les langues anciennes dès le secondaire et jusqu'au niveau universitaire. Elle a ensuite entamé à Vaux-sur-Seine une formation théologique qu'elle a interrompue pour travailler à la Société Biblique de Genève, puis reprise il y a quelques années. A côté de cela, elle aime transposer les textes bibliques et le message de l'évangile sous forme théâtrale avec la troupe étincelle.

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