Justice et Pardon: réconcilier ce que l’on oppose trop souvent

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      Pourquoi le pardon et la justice dans la discussion sur l’abus spirituel? Parce que notre façon de les comprendre et de les équilibrer théologiquement peut engendrer l’abus lui-même.

      Les catégories bibliques de la justice et du pardon ont souvent été mises en opposition l’une contre l’autre – parfois de manière explicite, le plus souvent implicitement – par des chrétiens bien intentionnés comme par des abuseurs cherchant à échapper aux conséquences. L’appel biblique au pardon a trop fréquemment pris le pas sur l’appel biblique à rechercher la justice. Cette tension théologique, mal comprise ou mal appliquée, fait partie de celles qui, malheureusement, contribuent à perpétuer les abus au sein du christianisme.

      Les responsables d’Église et les pasteurs, qui reçoivent souvent des victimes de toutes sortes dans le cadre de leur ministère pastoral ou de leur accompagnement, doivent saisir profondément ces principes bibliques pour prendre soin des victimes avec sagesse et discernement. Ils se trouvent fréquemment en première ligne pour accueillir les révélations d’abus, parfois même commis par l’un des leurs. Leur façon d’accueillir, de conseiller et de traiter ces révélations peut soit honorer la beauté et la vérité de l’Évangile, soit la profaner – et, de cette manière, renforcer les abus au lieu de les condamner et de les arrêter.

      La tension entre le pardon et la justice

      Le pardon et la recherche de la justice s’opposent-ils l’un à l’autre? La poursuite de la justice et de la redevabilité est-elle le signe d’un cœur qui peine à pardonner? Le pardon exige-t-il que les conséquences et la responsabilité soient abandonnées? Le modèle que nous sommes appelés à imiter consiste-t-il à ce que la grâce absout l’offenseur de toute responsabilité, de toute redevabilité ou de toute conséquence terrestre? Ou le pardon ne vise-t-il pas quelque chose de plus grand que l’effacement des conséquences?

      Intuitivement, la plupart d’entre nous reconnaîtraient que, même si un abuseur sexuel ou un meurtrier prononçait les mots “je te demande pardon” – qu’il soit sincèrement repentant ou non – cela ne l’absoudrait pas des conséquences terrestres. Nous affirmons volontiers que la justice, dans de tels cas, est à la fois bonne et nécessaire. Mais pourquoi est-ce ainsi? Et cette même logique morale s’applique-t-elle aux blessures qui ne relèvent pas du crime?

      L’histoire de Rachael Denhollander

      Rachael Denhollander s’est profondément interrogée sur les notions de pardon et de poursuite de la justice. Ancienne gymnaste devenue avocate, Rachael a joué un rôle déterminant dans la condamnation de Larry Nassar en 2016, devenant sa victime la plus virulente et la plus médiatisée. Ce médecin a abusé sexuellement de centaines de jeunes gymnastes alors qu’il exerçait comme médecin renommé de l’équipe olympique féminine américaine de gymnastique. Celui-ci dissimulait ses abus sous couvert de traitements thérapeutiques du plancher pelvien pendant qu’il "soignait" de jeunes gymnastes en préparation olympique. Il opérait avec une habileté calculée: il gagnait leur confiance, les manipulait (grooming) et créait autour de lui une atmosphère mêlant confiance et confusion. Parfois, les agressions avaient lieu pendant que les mères des filles attendaient à proximité. Les préjudices infligés à ces jeunes femmes sur plus de trois décennies ont laissé des blessures et des cicatrices qui ne guériront jamais complètement.

      Rachael avait subi son premier abus sexuel bien avant sa rencontre avec Nassar, au sein d’une Église évangélique qui a minimisé l’abus et ostracisé sa famille. Elle a lutté intensément avec la question du pardon à la lumière de la nécessaire poursuite de la justice. Sa réflexion personnelle sur ces thèmes l’a conduite à une étude biblique approfondie, solidement ancrée dans ce que la révélation nous enseigne avec certitude du caractère de Dieu: il est infiniment bon et parfaitement juste, il voit le mal avec une clarté parfaite et le hait profondément, il ne le minimise jamais ni ne le passe sous silence, et il est souverainement fiable pour rendre une justice ultime et irréprochable.

      Ces événements ont conduit Rachael vers une articulation précise et convaincante du pardon en lien avec le principe de justice – des notions souvent présentées comme opposées l’une à l’autre et parfois délibérément mal utilisées par des abuseurs cherchant à échapper à leur responsabilité.

      L’harmonie entre le pardon et la justice

      Pourquoi est-il important de comprendre le pardon et la justice comme compatibles et cohérents, plutôt que comme antithétiques? Parce qu’une survalorisation de l’un au détriment de l’autre conduit à une vision déformée du caractère de Dieu, et de tels déséquilibres créent souvent des conditions dans lesquelles des abus (de toutes sortes) peuvent perdurer ou se perpétuer.

      Rachael Denhollander s’est appuyée sur des points d’ancrage dans le caractère de Dieu pour réconcilier ces deux réalités. Cette réconciliation n’est pas seulement pertinente dans le contexte des abus sexuels, mais s’étend à toutes les formes d’abus, y compris les abus spirituels.

      Ce qui suit est une synthèse condensée des principales réflexions de Rachael Denhollander (Pillar & step, 2022; The january series of Calvin university, 2019; The veritas forum, 2018). Voici quelques repères précieux pour les victimes d’abus de toutes formes, afin de commencer à accueillir et à guérir leur douleur à la lumière de l’amour et de la bonté de Dieu.

      Le pardon implique le renoncement à son droit à la revanche, à sa rancune et à son amertume – c’est un choix personnel intérieur. La justice, elle, repose sur un standard extérieur à soi et absolu, ancré en Dieu, l’auteur de ce qui est parfaitement juste (És 30.18; Ps 89.14). Sa colère contre le mal révèle à la fois la gravité du péché et son amour pour la droiture. Sa justice reste intacte, indépendamment du pardon accordé ou refusé par la victime.

      Poursuivre la justice et le pardon

      Il existe une tendance – particulièrement dans les contextes non criminels – à voir la poursuite de la justice comme enracinée dans l’amertume plutôt que dans l’amour. Pourtant, la justice de Dieu et le désir de justice que nous portons en tant qu’êtres à son image sont fondés sur ce qui est bon (Ps 33.5). Ce que nous oublions souvent lorsque nous cherchons à éviter la punition ou la responsabilité, c’est que le pardon comme la justice sont tous deux motivés par l’amour et tous deux des facettes du caractère de Dieu.

      C’est précisément parce que Dieu est fidèle à rendre la justice que nous pouvons renoncer à notre propre désir de représailles. Il prend la justice bien plus au sérieux que nous ne pourrions jamais le faire. Nous pouvons être assurés qu’il ne passera pas outre l’injustice, qu’il ne la minimisera pas ni ne la rejettera (Mt 18.6). Et il la traitera mieux que nous ne le ferions. Pour cette raison, nous pouvons espérer et avoir confiance – même face aux échecs des institutions à reconnaître et à répondre adéquatement aux abus. Avec ces fondements en place, les victimes peuvent se permettre d’affronter honnêtement leur douleur et de la pleurer pleinement, même lorsque la société échoue à reconnaître le mal et à y répondre de manière appropriée.

      L’Évangile: justice et pardon

      La justice ultime a été accomplie lorsque Dieu a choisi de déverser sa colère sur son Fils, assumant lui-même la justice que nous méritions (És 53.5-6). En cela, nous partageons avec les abuseurs – non pas en excusant leurs actes, mais dans notre besoin commun – le grand don de la grâce offert à ceux qui se repentent véritablement. L’expiation substitutionnelle de Dieu constitue la plus grande preuve de la gravité avec laquelle il prend la justice. Le simple fait de prononcer le mot "désolé" ne dissout pas les conséquences du péché. Au contraire, la justice a été satisfaite à un coût incommensurable.

      On peut alors se demander: l’expiation éternelle et substitutionnelle de Dieu rend-elle la justice terrestre inutile, superflue ou un signe de non-pardon, d’amertume ou de désir personnel de représailles? Non, au contraire. La justice terrestre est un reflet du caractère de Dieu que le monde peut contempler et que Dieu nous appelle à poursuivre (Ps 82.3-4; És 1.17; Pr 21.15). Dieu lui-même est celui qui institue les autorités terrestres, les établissant pour juger et exercer une mesure de justice ici et maintenant (Rm 13.1-4). Cette justice pointe au-delà d’elle-même vers la justice finale qui nous attend, lorsque toutes choses seront rétablies. L’obligation de rendre des comptes et l’imposition de conséquences – que ce soit la condamnation d’un prédateur sexuel ou la disqualification d’un pasteur ayant abusé de ceux qui lui étaient confiés – servent toutes deux à protéger les autres et à refléter le caractère parfait de Dieu ici-bas, sur terre.

      En conclusion, tant la justice que le pardon reflètent le caractère de Dieu; tous deux sont bons et méritent d’être poursuivis avec soin. Lorsque des institutions chrétiennes minimisent le mal en précipitant le pardon et la réconciliation, elles altèrent la véritable beauté du pardon et peuvent laisser les coupables en position d’autorité, devenant ainsi complices des abus présents et futurs. Élever le pardon au détriment de la justice déforme l’Évangile: au lieu d’offrir un refuge aux victimes, l’Église risque de devenir un lieu où l’abus et sa souffrance ont libre cours pour proliférer.

      Un prochain article à paraître sur ce blog abordera les erreurs théologiques qui mènent souvent à minimiser le mal par une compréhension précipitée et déformée du pardon.

      Références

      Retrouvez les autres articles et épisodes de cette série sur l’abus spirituel en cliquant ici.

      Caroline Collins

      Caroline Collins est une disciple de Christ, épouse et mère de quatre enfants. Formée en tant qu’infirmière (membre de l’OIIQ), elle détient un baccalauréat en théologie avec une concentration en counseling biblique (SEMBEQ) ainsi qu’une maîtrise en psychologie et counseling (Université Yorkville). Elle exerce à la Clinique InterConnexions de Montréal, où elle cumule ses heures cliniques en vue de l’obtention de son permis de psychothérapeute.

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