Il existe donc une idée étrange selon laquelle « les livres anciens devraient être lus uniquement par des professionnels et que l’amateur devrait se contenter des livres modernes1». Faites le compte : combien de livres avez-vous lus dans le courant de cette année ? Combien d’entre eux (excepté les livres bibliques) ont été écrits il y a plus de 150 ans ? 500 ans ? 1500 ans ?
Lewis, auteur moderne lui-même, recommandait la lecture de trois livres anciens pour un livre moderne. Il ne précise pas vraiment ce qu’il entend par « ancien », mais il cite Athanase, Socrate et bien sûr Augustin. Il nous faut donc remonter dans le temps.
Voici quatre raisons qui devraient vous pousser à (re)lire Les Confessions:
1. S’émerveiller de l’œuvre transformatrice de Dieu dans la vie d’hommes pécheurs comme Augustin
Rédigées entre 397 et 400 de notre ère, Les Confessions sont composées de treize « petits » livres. Dans les dix premiers, Augustin retrace sa vie, de sa naissance à la mort de sa mère. Les trois suivants célèbrent Dieu, le créateur, et offrent une méditation sur le temps et la mémoire.
Augustin nous raconte tout : son enfance, ses petits larcins, ses amours d’adolescent, etc. Sa mère était certes une chrétienne dévote, mais Augustin ne se voyait pas en chrétien et ne se destinait pas le moins du monde à une vie d’ecclésiastique. Non, lui, ce qu’il voulait, c’était vivre libre comme l’air, loin de sa mère – un peu étouffante, il faut le dire – et aller à Rome pour y devenir un grand rhéteur. Et c’est donc ce qu’il fit. Il aime les femmes, l’argent, la gloire – la vanité, comme il dira plus tard.
Oui, Dieu se cherche parfois des disciples parmi ceux qui sont vraiment loin de lui. Lire Les Confessions, c’est se rappeler que le bras de Dieu n’est jamais trop court pour sauver. Plus encore, Dieu appelle ceux qu’il sauve à œuvrer pour son Royaume et les équipe pour cela. Augustin en avait pleinement conscience. Et le voilà qui quitte Rome et retourne en Afrique pour servir l’Église sur place. Les Confessions « c’est l’histoire d’un retour, d’un retournement2». C’est donc un livre qui nous invite au souvenir de notre propre retournement, celui qui a eu lieu dans notre vie, si nous sommes chrétiens.
Lire des (auto)biographies nous rappelle que Dieu agit dans la vie de vraies personnes qui vivent vraiment dans le temps et l’Histoire. Augustin a vécu à une époque troublée, à la charnière de deux civilisations3. Rome vacille. Les Vandales sont aux portes d’Hippone4, la ville où Augustin est évêque. Il a travaillé, écrit, prêché, débattu, réfléchi dans une colonie africaine en marge de l’Empire romain. Ouvrir le livre d’un auteur d’un autre temps et d’un autre continent, c’est s’obliger à éviter le piège du « snobisme culturel » que dénonce Lewis, et qui consiste souvent à se penser supérieur aux chrétiens des temps passés. Augustin est « l’une des figures, après Jésus et Paul, les plus importantes de l’histoire du christianisme5».
L’héritage d’Augustin est paradoxal. Il est à la fois honoré par les catholiques et les protestants. R. C. Sproul dira d’ailleurs qu’Augustin « nous a donné la Réforme6». Lire Les Confessions est donc un exercice exigeant qui vous donnera l’occasion d’exercer votre sens critique. Dans sa biographie d’Augustin, John Piper déclare qu’il existe « au sein de la pensée d’Augustin […] une tension ». Pour la définir, il cite B. B. Warfield :
La Réforme […] était simplement le triomphe ultime de la doctrine augustinienne de la grâce sur la doctrine augustinienne de l’Église7.
Augustin est un héraut de la grâce divine : il a « compris que l’être humain est incapable de choisir durablement les vraies valeurs, le bien et l’Éternel, sans la communion avec Dieu, sans la grâce divine8». Mais paradoxalement, comme le souligne Piper, sa compréhension des sacrements, et en particulier du baptême, semble amoindrir l’action de Dieu au profit de celle des hommes. Augustin avait, comme chacun de nous, ses œillères et ses incohérences : à nous de les débusquer, les siennes comme les nôtres.
2. Se rappeler de l’efficacité de la prière
J’ai évoqué Monica, la mère d’Augustin. Dieu a utilisé cette femme de prière pour conduire Augustin à lui. Les Confessions rapportent sa fidélité dans la prière : pendant des années, elle n’a cessé de prier à la fois pour la conversion de son mari (qui aura lieu sur son lit de mort) et pour celle de son fils. Ce livre est donc un encouragement à tenir bon dans l’intercession, même quand l’horizon semble bouché.
Les Confessions sont, en réalité, une grande et longue prière. Une prière de Confession au sens le plus large : aveu de ses fautes, reconnaissance de la personne de Dieu, louange à Dieu pour sa grâce et le salut accordé.
Seigneur, votre grandeur est infinie, et les plus hautes louanges sont infiniment au-dessous de vous. Votre puissance n’a pas de limite, et votre sagesse est sans mesure et sans bornes9.
Je ne serais donc point, mon Dieu, je ne serais point du tout si vous n’étiez point en moi. Ou ne dois-je point dire plutôt que je ne serais point si je n’étais point en vous, de qui procèdent toutes choses, par qui subsistent toutes choses, et en qui sont contenues toutes choses ?10
Mon Dieu, je suis votre serviteur ; je suis votre serviteur et le fils de votre servante : c’est vous qui avez rompu mes liens ; et je vous en dois un sacrifice de louange11.
3. Redécouvrir la grandeur de Dieu
Le Dieu d’Augustin est grand, très grand. Indice très parlant, le premier mot du livre dans le texte original est « magnus »: grand, important, géant. « Le gigantisme de Dieu surplombe les treize livres12» dira l’un des traducteurs. Lire Les Confessions, c’est donc retrouver sa place d’humain, de créature face à Dieu, face au créateur.
Curieusement, l’aveu [ou la confession13] c’est d’abord nous reconnaître humain. L’aveu est humain. […] Et être humain c’est manquer de Dieu ; et manquer de Dieu, c’est manquer de soi14.
Augustin avait compris qu’on ne pouvait être véritablement ce pour quoi Dieu nous avait créés qu’en reconnaissant notre besoin de lui, et donc notre petitesse et sa grandeur.
Dans le monde d’Augustin comme dans le nôtre, l’accent était mis sur la connaissance, le savoir et la réussite. Son père dépensa sans compter pour lui offrir une place dans de bonnes écoles. Puis Augustin voulut aller au centre du monde, à Rome, pour se faire une renommée. Mais il découvrit, en se convertissant, que tout cela aussi n’était qu’illusion. La vraie source de la vie et de la joie se trouve en Dieu. C’est cette découverte qui lui permettra d’abandonner son rêve de gloire et de mettre ses dons au service de l’Église dans une ville bien plus modeste. Dès lors, il n’aura de cesse de prêcher la grandeur de la sagesse de Dieu.
4. Apprendre avec Augustin à lutter contre les tentations en cherchant son plaisir en Dieu
Dans Les rétractations, un livre qui retrace les controverses diverses contre lesquels il s’est battu, Augustin écrit :
Les treize livres de mes aveux [confessions] célèbrent la justice et la bonté de Dieu par le bien et le mal que j’ai fait, et nous excitent à le connaître et à l’aimer15.
Augustin confesse donc ses fautes. Cela ne nous choque pas, nous, lecteurs modernes : c’est courant, on connaît. Cela nous fait penser, de manière anachronique, à la pratique catholique de la confession à un tiers. Mais à l’époque d’Augustin, c’était très nouveau, presque choquant. Les biographies étaient rares (il y avait bien quelques pages qui retraçaient la vie de tel ou tel saint ou martyr, mais c’était justement des récits plutôt glorieux). Augustin confesse donc ses péchés, mais surtout son incapacité à se tirer d’affaire lui-même.
Lire Les Confessions, c’est aussi une manière de faire le point sur notre vie passée et présente, et de se plier à l’exercice que nous propose Augustin. Frédéric Boyer le dit très bien :
Pour Augustin, avouer [confesser] sa vie, c’est arrêter de fuir. […] C’est s’inscrire dans un horizon d’obéissance et de gratitude16.
Il y a donc une forme de repos, « de délassement » à avouer sa faute et à s’appuyer sur la grâce de Dieu. Et vous verrez qu’Augustin se livre à des aveux complets :
Je mettais mon plus grand plaisir à aimer et à être aimé. Mais je ne demeurais pas dans les bornes de l’amitié chaste et lumineuse où les esprits s’entr’aiment d’une manière spirituelle. Les vapeurs grossières et impures qui s’élevaient de la boue et du limon de ma chair et des bouillons de ma jeunesse, obscurcissaient mon cœur17.
Étant faits de la même pâte qu’Augustin, nous avons évidemment les mêmes genres de tentations : l’envie de plaire, l’orgueil, l’inquiétude, la sensualité, etc. Comme lui, nous avons besoin d’aide. Et l’une de ces aides, c’est justement de pouvoir bénéficier de l’exemple de ceux qui ont marché sur le chemin de la foi avant nous. Augustin déclare qu’il faut combattre le plaisir du péché par un plaisir supérieur, un plaisir que Dieu seul peut donner.
Combien tout à coup trouvais-je de douceur et de plaisir à renoncer aux plaisirs des vains amusements de ce monde, et combien ressentis-je de joie à quitter ce que j’avais tant d’appréhension à perdre ! Car vous qui êtes le seul et vrai souverain plaisir capable de remplir une âme, vous rejetiez loin de moi tous ces faux plaisirs et en même temps, vous entriez en leur place18.
5. Une petite dernière pour finir !
Vous devriez lire Les Confessions parce que c’est un texte d’une grande beauté. Évidemment, nous, lecteurs modernes, sommes peu habitués à cette prose poétique, mais le jeu en vaut la chandelle.
On a souvent dit qu’Augustin avait, sans jamais le savoir lui-même, jeté un pont entre le monde qui mourait devant lui et le monde naissant qui deviendrait notre monde19.
Cet été, je vais marcher sur ce pont. Pourquoi pas vous ?
- Lewis, Préface de L’incarnation, par Anathase. Texte disponible en français sur le site de l’Église baptiste de Toulouse Métropole. ↩︎
- Augustin, Les aveux, trad. Frédéric Boyer, Paris : P.O.L, 2013, p. 19. ↩︎
- Piper, « The Legacy of sovereign joy » [L’héritage de la joie souveraine], dans 27 Servants of sovereign joy [27 serviteurs de la joie souveraine], Wheaton : Crossway, 2022, p. 45 (trad. libre). ↩︎
- NDLR : Les Vandales étaient un peuple germanique et Hippone se trouve dans l’actuel Algérie. ↩︎
- Piper, op. cit., p. 47. ↩︎
- Piper, op. cit., p. 47. ↩︎
- Piper, op. cit., p. 33. ↩︎
- Préface des Confessions (Philippe Sellier) traduites par d’Andilly et édité par Gallimard Folio, p. 8. ↩︎
- Augustin, Les Confessions, trad. d’Andilly, Paris : Gallimard Folio, 1993, I.1, p. 25. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., IX, 1, p. 293. ↩︎
- Les aveux, op. cit., p. 38. ↩︎
- Frédéric Boyer, le traducteur, a opté pour « aveu » plutôt que « confession » pour traduire le terme latin confessio. ↩︎
- Ibid., p. 35. ↩︎
- Les aveux, op. cit., p. 43. ↩︎
- Les aveux, op. cit., p. 35. ↩︎
- Augustin, Les Confessions, trad. d’Andilly, op. cit., II. 2, p. 66. ↩︎
- Augustin, Les Confessions, trad. d’Andilly, op. cit., IX. 1, p. 292. ↩︎
- Frédéric Boyer dans sa préface, Les aveux, op. cit., p. 18. ↩︎
Pour aller plus loin
Au cours des siècles, Augustin a été traduit à de nombreuses reprises en français. Voici un récapitulatif de cinq différentes traductions avec un extrait du livre III, chapitre 1, pour vous donner un aperçu du phrasé et vous permettre de choisir le texte qui vous semble le plus approprié à vos habitudes de lecture.
Je vins à Carthage, où je me trouvai aussitôt environné de toutes parts des feux de l’amour infâme. Je n’aimais pas encore, mais je désirais d’aimer : et dans ma pauvreté et mon indigence des biens du ciel, laquelle était d’autant plus grande qu’elle était plus secrète et plus cachée à mes yeux, je me voulais mal de ce que je n’étais pas encore assez pauvre. Comme je désirais d’aimer, je cherchai un objet que je pusse aimer. Les chemins sûrs, et où il ne se rencontrait pas de pièges et de périls, m’étaient devenus odieux.
– Les Confessions, traduit par Arnauld d’Andilly — première traduction en 1649, texte depuis adapté en français contemporain. Éditions Gallimard Folio.
J’arrivai à Carthage. Partout autour de moi bouillait à grand fracas la chaudière des honteuses amours. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer. Assoiffé d’amour jusqu’à l’intime de moi-même, je m’en voulais de ne l’être pas encore assez. Je cherchais un objet à mon amour, j’aimais à aimer ; et je haïssais l’idée d’une vie paisible, une voie exempte de piège.
– Les Confessions, traduit par Pierre de Labriolle en 1925. Éditions des Belles Lettres ou Mamé.
J’arrivais à Carthage. Autour de moi grondait de toutes parts la chaudière des criminelles amours. Non encore amoureux, et amoureux d’aimer, par l’effet d’un besoin plus secret, je m’en voulais d’être moins dans le besoin. Je cherchais, amoureux d’aimer, un objet d’amour, et je m’en voulais d’être en sûreté sur une route sans pièges.
– Les Confessions, traduit par Louis de Mandadon, 1947. Éditions du Seuil, Points Sagesse.
Et je vins à Carthage ; partout autour de moi crépitait la chaudière des honteuses amours. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer ; un besoin plus secret me faisait me haïr d’avoir moins de besoin. Je cherchais à aimer, amoureux de l’amour ; je haïssais la sécurité et la voie sans souricières.
– Les Confessions, traduit par Patrice Cambronne en 1998 aux éditions de la Pléiade. Cette traduction propose une graphie en vers, pour rendre l’effet poétique du texte. Je ne l’ai pas reproduite ici.
Je suis arrivé à Carthage où grésillait autour de moi la poêle des amours scandaleux (sic). Je n’aimais pas encore mais j’aimais aimer. Je me haïssais même de ne pas souffrir de manquer d’un manque plus secret. Je cherchais quoi aimer, aimant aimer. Je haïssais la sécurité, les chemins sans traquenards.
– Les Aveux, traduit par Frédéric Boyer en 2007 aux éditions P.O.L.









