Le pardon est l’un des grands thèmes de la foi chrétienne. Au fil des siècles, il a inspiré d’innombrables initiatives de ministère, livres, cours et conférences — tous nés de notre appel à pardonner comme Christ nous a pardonnés.
Or, une approche réductrice a souvent été enseignée sur ce sujet vital par des chrétiens bien intentionnés. Cela peut provenir d’un illettrisme biblique, d’une incapacité à intégrer plusieurs catégories bibliques en même temps, ou de la forte influence de la culture de la thérapie, qui met l’accent sur les processus émotionnels intrapersonnels que beaucoup confondent à tort avec le pardon biblique.
Prendre le temps de développer soigneusement une théologie du pardon est d’une importance critique pour les pasteurs et les conseillers bibliques. Lorsqu’il est mal compris ou mal appliqué, ce thème peut aggraver la souffrance des victimes et leur imposer un fardeau de culpabilité et de honte.
Trop souvent, après un simple “Je te demande pardon”, l’offenseur fait l’objet de très peu de suivi et de moins d’exigences encore pour qu’il assume sérieusement les blessures qu’il a causées. Le thème du pardon est vite placé au centre, laissant presque tout le poids de la réconciliation à la victime. Pendant ce temps, d’autres catégories bibliques tout aussi importantes sont minimisées ou purement et simplement ignorées: la confession, l’examen d’une repentance sincère, la recherche diligente de la vérité, la restitution et une véritable responsabilisation.
Dans mon prochain article, je prendrai le temps d’approfondir la théologie du pardon, à partir de Matthieu 18.15-35, considéré par plusieurs exégètes comme le passage le plus exhaustif sur le sujet (Ferguson, 2025). Le présent article, quant à lui, est plus léger: il présente simplement mes observations personnelles sur les pratiques parfois simplistes du pardon dans la culture chrétienne.
Malheureusement, ce que l’on peut observer bien trop souvent dans la gestion des situations complexes entre offenseur et victime, c’est une hâte excessive à exiger le pardon de la part de la personne offensée. Un abus est parfois reformulé comme un simple "conflit interpersonnel". L’attention et la responsabilité sont rapidement détournées de l’agresseur pour être placées sur la victime, qui peine déjà à s’en remettre.
Par conséquent, il y a souvent une pression hâtive en faveur de la réconciliation, motivée par le désir d’éviter les divisions, de maintenir la paix, de protéger la réputation de l’offenseur, ou simplement d’échapper à l’inconfort de la complexité.
Dans les cas d’abus spirituel, on peut supposer que l’une des raisons, pour lesquelles si peu d’attention est accordée à l’exploration des dynamiques du cœur du pasteur, est la crainte inconsciente qu’un examen suffisamment approfondi ne révèle une faille de caractère importante — une faille qui serait en réalité disqualifiante pour le ministère. Une telle découverte provoquerait probablement des perturbations importantes et "ferait des vagues" au sein de l’Église.
Comme nous aimons précipiter la réconciliation! Qu’il est agréable et doux pour des frères de demeurer ensemble (Ps 133)! Cependant, cela conduit souvent à des confessions superficielles qui ne permettent pas de discerner si l’offenseur a réellement pris conscience de la gravité de son geste ni examiné les motivations profondes de son cœur. La victime se retrouve alors confuse, tandis que l’offenseur demeure vulnérable à récidiver. On en vient ensuite à faire pression sur la victime pour qu’elle n’en parle plus, en invoquant des passages bibliques sur le pardon sans limite.
Ces tendances au sein du christianisme ne se contentent pas de favoriser les offenseurs: elles créent un terrain fertile pour les abuseurs, les manipulateurs et ceux qui ont d’importants angles morts, leur permettant de poursuivre des schémas de victimisation. Il leur suffit de prononcer les mots magiques “je te demande pardon”, et le scénario se renverse instantanément — tous les regards se tournent alors vers la victime, désormais attendue à pardonner, oublier et passer à autre chose.
Je suis thérapeute en qualification pour mon permis de psychothérapie. J’ai d’abord complété un niveau baccalauréat en théologie et en counseling biblique, ce qui m’a permis d’observer des différences importantes dans les postures d’accompagnement.
Le mouvement du counseling biblique présente à la fois des forces et des limites. L’une des limites que j’ai observées est l’accent marqué mis sur l’identification du péché — souvent compris en termes d’idolâtrie — dans la vie de la personne accompagnée. Une fois le péché "identifié", l’attention se déplace rapidement vers la recherche de passages bibliques appropriés pour y répondre, ce qui tend à précipiter le processus vers une forme de repentance.
À mesure que j’ai mûri comme thérapeute et approfondi mes études, j’ai développé une meilleure compréhension de la complexité de l’expérience humaine et je suis devenue à l’aise avec ce que l’on appelle la "phase du problème" en counseling — soit le fait de demeurer intentionnellement avec le problème plus longuement.
Plutôt que de me hâter vers des solutions, cette approche m’a permis de réellement connaître la personne que j’accompagne, de la comprendre, de l’aimer, et de saisir les dynamiques complexes à l’œuvre dans sa vie. Elle a aussi cultivé en moi une certaine humilité face à ce que nous savons, à ce que nous ne savons pas, et même à ce que nous ignorons. En m’alliant au patient dans un processus de découverte, nous parvenons à une compréhension plus profonde, à une relation thérapeutique plus solide et — surtout — à la prise de conscience que les conceptualisations initiales, ainsi que les passages bibliques qui auraient accompagné un processus précipité, sont rarement les mêmes qui apportent finalement une vérité et une guérison réelles.
De la même manière, un processus de réconciliation précipité entre deux personnes échoue souvent à véritablement rendre service à ceux qu’il est censé aider.
Dans le christianisme, on observe souvent, en plus de la réconciliation précipitée et de la confiance naïve envers des excuses non éprouvées, une tendance à mettre sur un pied d’égalité la responsabilité et l’imputabilité dans les conflits.
Je ne suis pas entièrement certaine des raisons qui nous poussent à agir ainsi. Cela peut découler d’un inconfort face à la complexité, ou encore d’une mauvaise application de la doctrine de la dépravation totale, qui amène certains à supposer que le péché doit être présent dans des proportions égales chez les deux parties. En conséquence, nous plaçons souvent la réaction de la victime sous la loupe, minimisant ainsi le rôle principal de l’offenseur. Ce qui commence comme un déséquilibre de responsabilité de l’ordre de 10 % contre 90 % est alors artificiellement transformé en une répartition de 50/50, où les deux parties sont encouragées à "prendre leurs responsabilités" et à se pardonner mutuellement. Encore une fois, ce faisant, nous perpétuons le cycle de l’abus, particulièrement chez les offenseurs présentant des troubles de la personnalité ou des traits marqués de ces troubles.
Une femme cherche de l’aide auprès des anciens de son Église après avoir subi pendant des années de multiples formes d’abus de la part de son mari — sexuels, financiers, émotionnels et physiques.
Le mari rencontre un ancien et manifeste rapidement ce qui semble être des "signes" verbaux de repentance. La femme est alors fortement encouragée à lui pardonner et se voit reprocher d’idolâtrer l’idée du mari parfait. Le suivi pastoral est minimal et distant. Il y a peu, voire pas du tout, de tentative de faire valider la véracité du discours de repentance de l’homme auprès de la femme. La gravité des abus est minimisée, aucune référence n’est faite vers une évaluation plus approfondie, et la demande de réévaluation par un deuxième pasteur est refusée.
Un exemple similaire, mais plus extrême, de ce schéma courant a éclaté en un scandale majeur à Grace Community Church, sous la direction des anciens de John MacArthur. Une femme ayant subi des années d’abus graves — dirigés à la fois contre elle et contre ses enfants — a cherché de l’aide auprès de l’Église. Les démarches d’enquête ont été gravement inadéquates. On lui a conseillé de retourner auprès de son mari abusif, on lui a “enseigné à répétition la "promesse triple du pardon" (agir comme si cela ne s’était jamais produit, ne jamais en reparler et ne jamais en parler à qui que ce soit)”, et on l’a encouragée à souffrir comme Jésus. Cette promesse triple est expliquée en détail dans un livret sur le pardon écrit par John MacArthur et diffusé par son ministère Grace to you.
Lorsqu’elle a finalement entrepris de se séparer de son mari, elle a été accusée de péché, a subi le regard de jugement des autres membres de l’Église, pour ensuite être formellement excommuniée de son Église. Aujourd’hui, son mari purge une peine de prison à perpétuité, assortie d’une période minimale de 21 ans, pour les crimes qu’il a commis contre elle et leurs enfants. Tragiquement, de nombreux chrétiens bien intentionnés ont participé à la revictimisation de cette femme et de ses enfants en instrumentalisant les Écritures tout en suspendant le bon sens dans leur application.
Dans une publication récente intitulée "La confession: gage de guérison pour l’Église", le pasteur Réal Gaudreault, un pasteur d’expérience au Québec, attire lui aussi l’attention sur notre tendance à élever le pardon au-dessus de la confession et à en faire porter le fardeau sur la victime. Il écrit:
Ce qui fait défaut chez les chrétiens n’est pas tant le manque de pardon que le manque de confession. Les prédicateurs mettent souvent l’accent sur l’importance de pardonner, mais insistent rarement sur la nécessité pour l’offenseur de confesser et de réparer sa faute auprès de l’offensé. Une Église qui valorise la confession mutuelle des fautes sera en meilleure santé qu’une Église qui rejette le fardeau sur l’offensé pour le contraindre à pardonner.
Gaudreault met en lumière l’antidote à ce problème que l’on trouve dans la confession des péchés les uns aux autres (Jc 5.16), soulignant que la confession possède le pouvoir de libérer l’offensé de sa douleur tout en ouvrant la voie à la réconciliation.
En conclusion, oui — pardonnons-nous les uns les autres comme Christ nous a pardonnés. Mais grandissons aussi dans notre compréhension de la profondeur réelle et du coût de cet appel. Un pardon précipité et une réconciliation prématurée, fondés sur des confessions superficielles, n’offrent qu’une version contrefaite de l’Évangile. Puissions-nous croître en courage pour faire face à la complexité de certaines situations, en sagesse pour discerner la vérité, et en fidélité à l’ensemble des Écritures lorsque nous abordons les conflits et les situations d’abus dans l’Église.
webinaire
SOS anxiété: Une vie sans inquiétude est-elle possible?
Découvre le replay du webinaire de Samuel Laurent, enregistré le 29 novembre 2022.

Orateurs
S. Laurent
