Est-il juste que l’Église exprime des convictions sur les débats de société? Peut-elle défendre des valeurs sans devenir partisane? Entre compromis et retrait, où tracer la ligne? Cet article offre un point de départ pour explorer ces questions.
Il est courant d’entendre des chrétiens dire que “l’Église ne devrait pas faire de politique”! Cette conviction repose souvent sur le fait qu’au sein même d’une communauté, les opinions politiques peuvent diverger. Pour éviter de diviser l’Église, on se refuse à prendre position ou même à discuter de questions politiques. Et on se concentre sur des sujets théologiques qui n’ont pas d’impact direct sur les enjeux sociaux.
À l’inverse, certains chrétiens pensent que l’Église doit porter une parole "prophétique" dans la cité. Il faudrait dénoncer le mensonge et dire "la vérité"! Pour ces chrétiens, ces prises de position qu’ils préconisent sont des évidences: elles expriment ce que tout chrétien devrait penser. Mais pour d’autres, elles sont beaucoup plus sujettes à débat.
L’Église doit-elle donc faire de la politique?
Pour le Comité d’éthique protestante évangélique (CEPE), la réponse est… oui et non! Car le politique semble composé de deux parties: l’"éthique" et le "technique"1. Nous pourrions aussi parler de principes et de leurs applications.
Pour faire simple, l’"éthique" désigne les vérités bibliques, ou les valeurs chrétiennes, qui sous-tendent et doivent guider notre action. La liste suivante de ces principes directeurs est loin d’être exhaustive:
Il est évident que la Bible traite de "politique" – au sens le plus large de gestion de la cité – et qu’elle offre des principes solides capables d’inspirer une vision chrétienne du gouvernement et de la société.
Mais comme l’explique le CEPE, “la réalité politique ne se limite pas à cela. Ces principes, ces valeurs, vont devoir s’incarner dans des formes particulières qui varient selon les époques et les lieux”.
C’est ce que nous entendons par l'aspect "technique" du politique. On pourrait aussi parler de mise en application pratique des principes mentionnés ci-dessus. Or, ces applications prêtent davantage à débat. On peut être chrétien, partager la même vision du bien à poursuivre, et pourtant avoir des désaccords sur ces questions.
Par exemple, la recherche du bien commun – entendue comme le bien de l’ensemble de la société plutôt que l’intérêt d’une minorité – semble faire consensus parmi les chrétiens. Cependant, certains estimeront que les services d’utilité publique (transports, télécommunications, énergie, etc.) doivent être gérés par l’État pour promouvoir le bien commun, tandis que d’autres considèrent que leur privatisation permettrait de mieux atteindre ces objectifs.
Autre exemple: la protection de la création est un principe largement partagé parmi les chrétiens. Mais tandis que certains prôneront des politiques publiques ambitieuses pour limiter l’empreinte écologique, d’autres miseront sur l’innovation et l’initiative privée pour relever les défis écologiques.
Service public ou privatisations relèvent ainsi de ce que l’on peut appeler des aspects "techniques" du politique. Et, sur ces questions, il semble que la révélation nous laisse une immense marge de manœuvre… Cela ne signifie pas du tout que ces aspects techniques sont sans intérêt ou même simplement secondaires… Mais cela veut simplement dire qu’ils sont justement discutables et que l’on peut être chrétien, avoir la même perspective d’ensemble du bien à poursuivre et à avoir des désaccords sur ces questions2.
Comment cette distinction entre l’"éthique" et le "technique" éclaire-t-elle le rôle de l’Église dans le débat politique? Puisque l’Église réunit des croyants aux convictions variées et s’exprime en leur nom à tous, elle doit s’appuyer sur cette distinction pour savoir où tracer la ligne de son engagement.
D’un côté, il est légitime que l’Église exprime les principes éthiques clairement issus de la révélation biblique.
Ces convictions éthiques font partie du message que l’Église est appelée à transmettre. Elles doivent faire partie de l’enseignement pour former les chrétiens et les éclairer dans leur responsabilité, ne serait-ce que d’électeurs, mais également d’élus, si cela devait être le cas. Il n’y a aucune raison de limiter l’enseignement éthique donné dans l’Église aux questions privées et personnelles. Mais plus encore, c’est le rôle de l’Église de proclamer publiquement ses convictions lorsqu’on les lui demande et aussi (et peut-être surtout) lorsqu’on ne souhaite pas les entendre3.
En revanche, l’Église ne devrait pas se prononcer sur des questions techniques, où les chrétiens peuvent légitimement avoir des avis divergents.
[L’Église] représente officiellement l’ensemble des chrétiens [qui la composent]. À ce titre, il est juste qu’elle rassemble des personnes ayant des convictions différentes, autour d’une foi commune… [C’est pourquoi] il n’est pas nécessaire qu’elle prenne position sur des questions plus techniques sur lesquelles les chrétiens peuvent légitimement avoir des opinions différentes.
Pour les chrétiens individuels ou les groupes de chrétiens réunis en association, la question est différente.
Ils peuvent s’impliquer dans la société et prendre position selon leur foi, tout en reconnaissant qu’ils ne représentent pas l’Église et que d’autres chrétiens peuvent avoir des convictions différentes. Ils sont libres de soutenir diverses positions, à condition que celles-ci soient en accord avec les principes éthiques essentiels de la foi chrétienne.
Ainsi, on peut envisager des chrétiens aux opinions politiques variées: socialistes, libéraux, écologistes, de droite, de gauche ou du centre. L’essentiel est que chacun conserve sa liberté de conscience. Autrement dit, un chrétien peut parfaitement choisir un parti, tout en sachant qu’il devra parfois s’opposer aux idées dominantes de son parti et refuser les postures politiciennes.
Comme le rappelle Luc Maroni, l’exemple de Jésus est particulièrement marquant sur ce point. Il s’est tenu à distance du parti pris des quatre courants politiques juifs de son époque. Jésus n’a pas cédé à l’opportunisme des Sadducéens, au compromis des Pharisiens, à l’isolationnisme des Esséniens et à l’intégrisme des Zélotes. Mais il a proposé une tout autre alternative.
Jésus a proposé une voie médiane, renvoyant dos à dos, Sadducéens, Pharisiens, Esséniens et Zélotes. Il a demandé à ses disciples de rendre à César ce qui lui revenait et à Dieu, qui est au-dessus de tous et de tout, ce qui lui revenait. Jésus leur a demandé d’être en retrait de “cette génération perverse et corrompue” tout en étant à son service pour l’aimer et l’interpeller4.
Enfin, pour les pasteurs et ceux qui occupent une responsabilité visible dans l’Église, la distinction entre "éthique" et "technique" s’applique également.
Étant donné qu'ils représentent l'Église, la prise de position d'un responsable engage nécessairement tous les chrétiens de la même communauté. Il serait donc judicieux que les pasteurs restreignent leur engagement public aux questions sur lesquelles l'Église elle-même est appelée à se prononcer.
Comme l’explique Daniel Hillion, cela devrait être accueilli comme une source de soulagement de la part des responsables ecclésiaux:
Les pasteurs et autres enseignants dans l’Église n’ont pas à devenir des spécialistes de toutes les questions d’éthique appliquée complexe que peuvent se poser les membres de leur communauté et n’ont pas la vocation de dicter le détail de leur comportement social. S’ils savent inculquer une vision du monde profondément biblique à leurs auditeurs, ce sera ensuite à eux de la mettre en musique et de faire preuve d’intelligence et d’inventivité pour l’appliquer dans leur propre contexte5.
webinaire
Politique et chrétien: que devons-nous attendre d’un gouvernement?
Découvre ce replay du webinaire de Thierry Le Gall et Florent Varak sur la question de l’engagement politique du chrétien, enregistré le 17 Février 2022.
Orateurs
F. Varak et T. Le Gall