Sommes-nous en train de tuer le chant d’assemblée ?

L’histoire de nos Eglises et de nos cultes est remplie d’incohérences. Il y a 50 ans, on trouvait des chorales partout dans les Églises. Elles étaient souvent accompagnées par un jeu d’orgue imposant. 

Bon, pour être franc, beaucoup de choristes cherchaient plutôt à être dans la performance ; la chorale était tellement forte qu’elle noyait le chant de l’assemblée. Ainsi, ceux qui avaient pour rôle d’aider l’assemblée à chanter ont couvert l’assemblée par leur propre performance. J’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup d’Églises qui regrettent ce temps-là.

Aujourd’hui, on trouve une autre forme d’incohérence: nous avons remplacé les chorales par des chanteurs (qu’on appelle aussi parfois des « conducteurs de louange »). Il y a parfois tellement de chanteurs qu’on atteint presque la taille d’une chorale. On a donné à ces chanteurs des micros puissants et des instruments électriques, et beaucoup d’entre eux sont également tombés dans le piège de la performance. Avec un groupe de musique complet et des micros, on a réussi à noyer la voix de l’assemblée. Ainsi, ceux qui avaient pour rôle d’aider l’assemblée à chanter ont couvert l’assemblée par leur propre prestation. 

J’ai écris en 2008 un article qui s’intitulait « La mort à petit feu du chant d’assemblée ».  Aujourd’hui, je trouve que mon titre était encore trop gentil ! En fait, ce qui se passe dans nos Églises, c’est que nous tuons le chant d’assemblée.

Je reviens d’une conférence chrétienne et je n’ai jamais entendu autant de remarques à propos du chant. Voilà pourquoi j’écris encore sur ce sujet. 

Dans sa lettre aux Éphésiens, Paul nous enseigne à « nous entretenir les uns les autres avec des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels » (5.19). De même, dans la lettre aux Colossiens, il s’agit de « s’instruire et s’exhorter les uns les autres en toute sagesse par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels » (3.16). Le chant est une activité communautaire avec ce double objectif : se chanter « les uns aux autres » et chanter « pour Dieu ». Mais à l’heure actuelle, dans certaines Églises (la plupart ?) ce sont les musiciens qui chantent « pour nous ».

J’ai longtemps résisté à dénoncer la dérive de la performance au sein de nos équipes de louange. Je pense que j’ai eu tort. Je remarque que de plus en plus, les besoins de l’assemblée sont profondément oubliés. Pourquoi ?

5 signes qui ne trompent pas

1. Les chanteurs et musiciens ne regardent pas l’assemblée qu’ils sont censés conduire. Les musiciens bénéficient peut-être de circonstances atténuantes, mais ce n’est pas le cas des chanteurs. Aux prédicateurs, j’enseigne que la chose la plus importante lorsqu’on apporte un message est le contact visuel. Les gens doivent savoir que vous vous adressez à eux, et vous devez constater qu’ils vous suivent. Ceci est aussi vrai pour ceux qui dirigent le chant : ils doivent maintenir le contact visuel et auditif. L’assemblée chante-t-elle ? Bien souvent, j’observe que pour ceux qui sont devant, ce n’est pas très important si les gens chantent ou non.

J’en déduis que ce qui compte, c’est le fait qu’ils chantent, eux.

2. Ils chantent de nouveaux chants mais ne prennent pas le temps de les apprendre à l’assemblée. Lors de cette conférence, on nous a annoncé que le prochain chant serait un nouveau chant. À ce moment-là, le rôle des conducteurs est d’enseigner ce nouveau chant. Et là, je me demande combien de ces chanteurs sont formés pour apprendre de nouveaux chants à l’assemblée. C’est très important, car bien des nouveaux chants sont difficiles à chanter, et on ne nous les a pas appris. On entend simplement le groupe qui commence à le jouer. Si certains peuvent s’accrocher et chanter de petits bouts, tant mieux sinon (et dans mon exemple, c’était la majorité), tant pis.

J’en déduis que le but n’est pas le chant de l’assemblée, mais la performance du groupe.

3. Le volume des instruments et des voix est si fort que c’est tout ce qu’on entend. Il est très rare qu’on baisse le volume pour que l’assemblée puisse s’entendre chanter.

J’en déduis que l’important n’est pas l’assemblée qui chante, mais les musiciens qui interprètent leurs chants.

4. Le choix des cantiques ne prend pas souvent en compte la composition de la communauté. Des « conducteurs de louange » consciencieux devraient se poser plusieurs questions. Quels sont les chants que cette assemblée connait ? Qu’est-ce qu’ils aiment chanter ? Quels sont les chants appropriés pour cette occasion ? Les paroles sont-elles édifiantes et leur enseignent-elles l’Évangile ? Trop souvent, les chants qui sont choisis sont ceux que l’équipe musicale aime bien.

J’en déduis que l’assemblée n’est pas très importante.

5. L’équipe musicale ne réagit pas quand ça ne chante pas. Que font les conducteurs quand, pour une raison ou une autre, l’assemblée ne chante pas le cantique ? Trop souvent, ils ne font rien du tout. Comme je l’ai dit, cela ne les affecte pas beaucoup, car le but n’est pas vraiment que l’assemblée chante. 

Il y a quelques années, nous chantions un cantique – ou essayions de le faire – et voilà que le vidéoprojecteur a cessé de fonctionner. Plus aucune parole à l’écran. Avec un chant pas très connu comme celui-là, plus personne ne chantait, à part le groupe qui était devant. Ce n’est qu’en arrivant à la troisième strophe qu’un des chanteurs a réalisé qu’ils étaient les seuls à chanter. Pourquoi donc les musiciens ne se sont-ils pas arrêtés pour permettre à l’assemblée de chanter ?

J’en déduis que ce qui est important n’est pas que l’assemblée chante, mais que le groupe joue des chants.


C’est grave, Docteur ? Que devrions nous faire ?

Oui, c’est grave, parce que le chant est une part importante de nos rassemblements hebdomadaires. Rob Smith et moi-même avons développé ce thème dans notre livre The Songs of the Saints (2017). Si les gens semblent avoir décroché de notre prédication, nous devrions nous sentir concernés. Si personne ne dit « Amen » aux prières publiques, nous devrions réagir. Si on n’entend qu’une seule voix lors de la confession de foi publique ou la récitation du credo, nous devrions rappeler à l’assemblée qu’il s’agit d’une activité communautaire. Mais si peu de personnes chantent à l’Églises, nous devrions laisser faire sans réagir ? Ah oui, c’est vrai : il ne faudrait pas blesser les conducteurs de louange.

Que faire ? J’appelle de mes vœux un moratoire sur les « conducteurs de louange ». J’ai assisté à une conférence à l’étranger récemment. Les chants étaient conduits par une seule femme qui disposait d’un micro (pas trop fort), accompagnée par un piano. Plus de 500 personnes chantaient, et on pouvait tous s’entendre chanter. L’assemblée était, dans un sens, la vraie chorale, et c’est ça que nous devrions viser. Nous n’avons pas besoin de 10 personnes sur la scène, amplifiées à outrance. Nous n’avons pas besoin de suivre le modèle de Hillsong ou de Planetshakers. Dans beaucoup trop d’Églises, lors de beaucoup trop d’évènements, les voix de l’assemblée sont prises en otage par le spectacle. Il est temps de reprendre possession de ces voix perdues, pour que le chant d’assemblée retrouve sa raison d’être.


Merci à Cédric Jung pour la traduction de cet article.

Mike Raiter est directeur du "Centre Biblical Preaching" à Melbourne. Il était auparavant Chef des missions au Moore College et, plus récemment, directeur de la Melbourne School of Theology. Mike a travaillé pendant 11 ans au Pakistan, principalement dans le domaine de l’éducation théologique. Il est marié à Sarah et ils ont 4 enfants. Il est l’auteur de plus de 35 livres et articles, notamment le Australian Christian Book of the Year 2004, "Stirring of the Soul."

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