Recension de « Sauver Eutychus »: comment prêcher sans endormir son public

NDLR: Cet article est une recension-synthèse d’un livre récent sur la prédication: Saving Eutychus. L’article est plus long qu’on n’en a l’habitude sur TPSG. Mais les prédicateurs francophones trouveront tellement de choses utiles, qu’on a décidé de publier l’article en intégralité.

Le livre de Gary Millar et Phil Campbell tente de répondre à la question suivante : comment prêcher la Parole fidèlement sans être terne? Un aspect de la prédication ne doit pas être oublié, il s’agit d’un art oratoire. Après un rappel percutant des fondements de la prédication, le point fort du livre est d’encourager le prédicateur à se confronter à cet art, à l’aide d’une multitude de conseils simples et pratiques. [NDLR: Saving Eutychus est vendu 11,95€ sur Amazon]

Non sans humour, le titre du livre, “Sauver Eutychus”, fait référence à ce pauvre homme, qui, s’étant endormi durant un discours de Paul, est mort en
chutant d’un rebord de fenêtre. Les auteurs notent que ce qui a pris quelques heures à l’apôtre Paul, peut nous prendre seulement quelques minutes. Le défi à relever est que pareille mésaventure ne se reproduise pas le dimanche matin, afin qu’Eutychus reste frais et dispo!

Les deux auteurs ont une approche de la prédication bien précise. Ils défendent la “prédication textuelle suivie”(1), un type de prédication qui parait bien soporifique rien qu’à le dire.  Et pourtant! Il s’agit là de “retirer le lion de sa cage” pour reprendre une formule célèbre de Charles Spurgeon, le lion représentant la Parole de Dieu!

Le livre se divise en courts chapitres qui se lisent d’une traite, écrits alternativement par les deux auteurs, Gary Millar (Nord Irlandais) et Phil Campbell (Australien). Je vous propose de les parcourir brièvement ensemble:

1. Ce n’est pas au sujet de toi

Autant le dire tout de suite, je suis venu vers ce livre pour les conseils pratiques, et je n’ai pas été déçu ! Mais j’ai commencé mon parcours en étant repris dès le premier chapitre.

Gary nous rappelle que même la prédication la plus terne du monde peut mener à une conversion. Pourquoi ? Parce que Dieu travaille à travers la prédication.

Il nous rappelle l’importance de la prière, au milieu d’un environnement contemporain si riche en distractions. Il y a le danger à ne voir dans la prédication qu’une performance à exécuter, et à ne dépendre que de ses propres capacités, aidé en cela par la somme monstrueuse de ressources disponibles sur internet. Mais on s’adresse à des personnes que notre prédicateur préféré sur internet ne connaît pas ! D’où l’importance de prier pour ces personnes, afin que notre prédication ait un impact sur notre public. Seul Dieu donne la croissance spirituelle.

Sur le modèle des apôtres (Actes 4:24-30 ; Colossiens 4:2), Gary nous exhorte donc à prier, et prier encore, durant la préparation de notre prédication. Il exhorte également l’Église à prier pour leurs enseignants.

2. Une prédication qui change les cœurs!

Auriez-vous peur de délivrer une prédication qui affecte son public au plus profond de lui-même, qui change les cœurs et bouleverse les pensées et les émotions? Qu’est-ce qui nous garde de manipuler les gens si nous cherchons à atteindre un tel but? Qu’est ce qui nous garde de « faire preuve de ruse » pour arriver à nos fins? (2 Corinthiens 4:2). La solution serait-elle dans une prédication qui serait volontairement terne, se contentant de convoyer des informations?

Dans la suite du verset, l’apôtre Paul nous exhorte à « faire connaître clairement la vérité ». Il s’agit donc à faire en sorte que le sens du texte biblique que nous prêchons soit évident pour le public. Il s’agit d’avoir un modèle de prédication qui change le cœur des gens en laissant le texte biblique parler. Il s’agit d’exposer le texte dans toutes ses dimensions.

La conviction des auteurs, c’est que le type de prédication qui change le cœur des gens de façon la plus évidente, est celle qui laisse le texte biblique parler pour lui même. Le modèle de « prédication textuelle » fait en sorte que le message du texte biblique soit le message du sermon, ou encore, pour reprendre les auteurs, que « ce qui rayonne dans le texte soit ce qui rayonne dans le sermon. »(2) Il s’agit donc d’affecter les cœurs en laissant le texte parler dans toute sa richesse et sa variété, avec la conviction que Dieu accomplit son travail par sa Parole ! Sortons donc le lion de la Parole de sa cage !

Il est bien plus aisé de cerner le sens du texte lorsqu’on fait une série dans un livre de la bible, car cela permet de garder semaines après semaines le fil du texte. D’où le terme de « prédication textuelle suivie ». Pour Gary et Phil, cela prend la forme d’une étude systématique de quelques chapitres d’un livre de la bible en 12 semaines.

Gary termine ce chapitre en nous donnant une liste de 8 avantages de la prédication textuelle.

Concernant ce plaidoyer pour la prédication textuelle, il m’est bien difficile d’évaluer la capacité de ces arguments à convaincre les sceptiques, pour une raison bien simple. En ce qui me concerne, Gary prêche à un converti! Si vous n’êtes pas convaincu, lisez donc le livre et discutons-en! Mais il serait certainement encore plus efficace de  vous donner envie, par des prédications percutantes et passionnantes, c’est pourquoi j’exhorte tous les adeptes des prédications textuelles à lire avec attention la suite de ce livre !

3.  Mortel, fade et ennuyeux

Les deux auteurs du livre sont d’une franchise rafraîchissante. Cette fois-ci, Phil nous raconte son désespoir face aux prédications bien fade et terne qu’il délivrait à ses débuts, si bien qu’il est d’après lui « le premier à être qualifié pour écrire ce chapitre. »  Son texte avait beau paraître génial quand il le faisait lire, le fait de le parler semblait transformer l’or en plomb.

Était-ce parce que son sermon était écrit entièrement ? Non d’après Phil. Car il a appris que quand on veut délivrer un discours, il faut apprendre à l’écrire comme on parle. De plus, écrire son sermon à un grand avantage, celui de réfléchir et de planifier ses paroles, afin de rendre les idées claires comme de l’eau de roche. Il s’agit donc d’utiliser sa tête non pas pour être plus académique, mais pour être plus clair.

Phil prend alors l’exemple de la marque Apple, dont le principe résumé par un de ses dirigeants est simple : « en tant qu’être humain, nous comprenons la clarté » (le succès de Google rentrerait également dans cette catégorie).

Mais qu’est ce qui clochait donc dans les sermons de Phil ? Outre le principe d’écrire comme on parle, Phil nous évoque dix principes qu’il a appris dans la douleur.

  1. Le plus de choses que l’on dit, le moins de choses vont être retenues par les auditeurs.
  2. Faire en sorte que la grande idée du sermon façonne tout ce que vous allez dire.
  3. Choisir les mots les plus courts et les plus ordinaires qui soient.
  4. Utiliser des phrases plus courtes.
  5. Oublier ce que votre professeur de Français vous a dit (écrire comme on parle).
  6. Est ce que je répète mes idées principales?  Il le faut ! En les reformulant et en les illustrant. Cela permet de faire en sorte que le taux d’idées formulées par minutes ne soit trop élevé pour les auditeurs.
  7. Décrire les récits narratifs dans le temps présent.
  8. Illustrer non pas les idées difficiles, mais les idées faciles .Car les auditeurs seront alors tout frais et dispo pour les sections plus ardues.
  9. Les gens adorent entendre parler des gens. Utiliser des illustrations et des applications qui sont basés sur des histoires d’hommes et de femmes, au lieu de se contenter d’idées abstraites.
  10. Guider les auditeurs vers le texte clé. C’est à dire qu’au cours de la prédication, au lieu de commencer par lire le verset biblique que vous allez commenter, préparer les auditeurs à la logique du verset, qui sera alors bien clair pour eux, comme un aboutissement, lorsque vous allez terminer par le citer !

Il s’agissait du chapitre que j’attendais de lire avec le plus d’impatience. Il a été à la hauteur de mes attentes, et je n’ai pas fini de méditer dans toutes ses idées ! Mais l’idée 2 est vraiment centrale pour délivrer une prédication claire, c’est l’objet du chapitre suivant.

4. Alors, quelle est la grande idée ?

Ce chapitre peut être résumé par une citation de Bryan Chapell : « sans un but clair, les auditeurs n’ont pas de raison d’écouter ».

En tant que prédicateur, vous l’avez sans doute déjà expérimenté comme Phil, la tentation, quand on voit l’ampleur de la tâche de la prédication, et quand on voit le temps et les jours défilés avant le jour J, est de se lancer tête baissée dans la rédaction, sans avoir vraiment d’idée claire sur le sens du texte. Dans ma modeste expérience de la prédication, cela mène à bien des déboires.

Phil nous exhorte à résister à la tentation et à l’angoisse. Le fait de se retenir de rédiger quoi que ce soit avant d’avoir en tête l’idée principale du passage, permet de dérouler lors de la rédaction, et d’avoir une prédication compacte, centrée sur l’idée clé du passage. Phil nous livre une méthode simple pour cerner la grande idée du passage, et quatre grands principes concernant les applications. Cela fera l’objet de billets ultérieurs.

5. Pourquoi est-ce si dur de prêcher l’Evangile?… et spécialement de l’Ancien Testament!

Gary utilise une image pour illustrer la difficulté de prêcher l’Évangile. Comme au golf, la balle ne doit ni s’enterrer dans le bac à sable du légalisme, ni disparaître dans l’étang du laxisme. La difficulté est d’autant plus grande quand on prêche dans l’AT.

Gary voit trois étapes nécessaires (fonctionnent aussi pour le NT!):

Être correct dans son herméneutique (lire correctement l’AT), être correct dans sa théologie biblique (être certain de comprendre le passage dans le contexte de toute la bible) et prêcher l’Évangile d’une manière qui est fidèle au texte étudié.

Être correct dans son herméneutique:

D’après l’expérience de Gary, la plupart des prédications rébarbatives qu’il a entendues étaient sur des textes de l’AT. Soit le texte semble dénué de toute pertinence pour nous aujourd’hui, soit le texte semble complètement détaché du contexte historique de l’époque et perd alors son authenticité. Il s’agit de comprendre le texte biblique en stéréo, c’est à dire qu’il a été écrit pour eux ET pour nous. C’est ce que fait l’apôtre Paul dans 1 Corinthiens 10:9-13.

Gary souligne également que dans l’Ancien Testament, il y a des gens comme nous, atteint des mêmes vices, des mêmes angoisses. Israël nous représente dans notre humanité. L’AT a donc été écrit au sujet d’eux, mais il est pour nous.

Être correct dans sa théologie biblique :

Si nous voulons prêcher l’Evangile de Jésus-Christ à partir de n’importe ou dans la bible, il faut commencer par réaliser que Jésus-Christ est partout dans le bible. Spurgeon ne dit pas autrement : « A partir de n’importe quelle texte de la bible, il y a une route vers Christ ».

La théologie biblique consiste à voir les thèmes qui traversent l’Écriture d’un bout à l’autre. Gary tente de résumer cette approche en quelques pages, conscient de la nécessité que ses lecteurs se forment avec des ressources plus exhaustives.(3)

A la fin du chapitre, il nous présente neuf approches différentes pour prêcher d’une manière qui soit façonnée par la théologie biblique. Autant dire qu’il est très utile de revenir picorer dans ce chapitre à l’approche d’une prédication dans l’AT!

Voici donc pour la préparation de la prédication, venons-en maintenant au jour J.

6. Se lever et prêcher

Comment va t-on donc garder notre public éveillé ? Il y va de notre cœur et de notre passion.

Il y va également de notre énergie verbale. Ici, Phil nous encourage à « ne pas être des mauviettes ».

Il s’agit d’utiliser des contrastes, que l’on pourrait représenter dans une sphère en 3D, avec trois axes, le ton, le volume sonore, et la vitesse d’élocution. Phil conseille aux prédicateurs de se réécouter pour avoir une idée du potentiel qui leur reste à exploiter.

Je parierai fort que votre prédicateur préféré est très à l’aise à l’intérieur de cette sphère, et qu’il s’y déplace avec beaucoup d’agilité. L’exemple qui me vient à l’esprit est celui de Don Carson. Pour ceux qui ont eu le privilège de l’écouter à la fois en anglais et en français, vous aurez peut-être noter qu’il est loin de retrouver la même énergie verbale en français, tout simplement parce qu’il est moins à l’aise dans cette langue. Il est alors concentré sur la prononciation et ne se déplace plus autant dans la sphère. Même si son discours est toujours d’une qualité exceptionnelle, les anglophones sauront que le plaisir de l’écouter est décuplé lorsqu’il prêche en anglais, à cause de cette énergie verbale qui nous tient constamment en éveil.

Bien sûr, c’est tout un art d’acquérir cette énergie verbale, car il s’agit de discerner ou mettre l’emphase dans son discours. Des emphases mal placées risquent de perdre les auditeurs. Phil donne un conseil bien simple pour progresser, il s’agit simplement de mettre l’emphase sur l’idée principale que vous développez dans votre prédication.

7. « Blessures fidèles »: l’importance de la critique.

Voici le chapitre le plus personnel et le plus touchant du livre. Gary nous avoue sa douleur face aux critiques qu’il a reçu concernant ses prédications. Mais dans le même temps, il souligne combien il est important d’accepter une critique pertinente pour tous ceux qui enseignent la bible. Car nourrir les gens est bien plus important que son égo.

Il conseille de trouver une personne de confiance qui pourra vous formuler des retours sur vos prédications, tout en sachant que cette personne n’est pas facile à trouver ! Une autre solution est de former un club de prédication avec d’autres. L’un des intérêts du livre est de proposer en annexe une grille d’évaluation des prédications (PDF gratuit ici), qui serait un bon point de départ pour une telle rencontre. Gary et Phil nous donnent d’ailleurs l’exemple, en évaluant chacun une prédication de l’autre à l’aide de cette grille.

Mais tout comme Gary et Phil, vous aurez peut-être expérimenté que la meilleure critique de votre prédication est votre épouse. Personnellement, je peux en témoigner. Phil souligne avec justesse qu’il est plus sage de réserver ses critiques pour quelques jours après la prédication. Car le jour même, et même le lendemain, on est tellement épuisé et sur les nerfs, que la critique à toutes les chances d’être bien décourageante. Mais mieux encore, la critique peut avoir lieu avant la prédication.

Gary passe ensuite en revue les dangers qui peuvent guetter le prédicateur. L’un d’entre eux est «de tenter de paraître intelligent, en développant une de nos idées, ou plus probablement l’idée de quelqu’un d’autre, juste au cas ou l’assemblée aurait oublié à quel point nous sommes brillant!». En tant que prédicateur, nous avons besoin de commencer par appliquer l’Évangile à nous-mêmes. Bien souvent, nous avons besoin de nous repentir et de revenir à Jésus.

8. Écrivons une prédication

Dans ce dernier chapitre, Phil applique les principes déjà énoncés à la rédaction d’un sermon dans le livre des Actes.

Conclusion

L’une des grandes forces de ce livre est sa brièveté. Il se lit comme une sorte de « brainstorming » foisonnant de conseils pratiques. C’est pourquoi je le considère comme le livre qui m’a le plus aidé à progresser dans l’exercice orale de la prédication.

A noter également que les auteurs ne sont pas friands de longues illustrations concernant leur vie personnelle. Du coup, le livre ne paraît pas déconnecté de notre contexte culturel, ce qui rend le livre fort intéressant à publier en français! A bon entendeur…

(1)  “expository preaching” en anglais.
(2) « When the vibe of the text is the vibe of the sermon ». Si vous trouvez une meilleure traduction pour le mot « vibe », je suis preneur !
(3) Voir par exemple Christ au cœur de la prédication, ou Le royaume révélé, de l’Ancien Testament à l’Évangile. Les deux livres sont de Graeme Goldsworthy, édités chez Excelsis.

Jonathan Porteous

Jonathan est chrétien, marié, technicien dans l'industrie. Membre actif d'une jeune église de la région parisienne (La Garenne-Colombes), il a étudié la théologie à la Faculté Jean Calvin (Aix en Provence).

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