Que faut-il penser des “codes bibliques” ?

La Bible est la révélation de Dieu, donnée aux hommes. Mais certains disent que cette révélation elle-même contient d’autres révélation secrètes, le fameux “code biblique” que l’on ne peut découvrir qu’à l’aide de l’ordinateur. La Bible parle-t-elle de Hitler, de Yitzak Rabin, du 11 septembre, et d’une date précise pour la destruction du monde ? Découvrez comment “décoder” le “code biblique”!

Dans toutes les gares – qu’il s’agisse d’autobus, de train, ou d’avion – on vend ces sortes de puzzles. Mots croisés, mots fléchés, mots cachés, sudoku, etc. Cela occupe le temps, surtout en voyage. Et cela stimule les neurones. Les logiciels et les sites dédiés foisonnent. J’ai déjà dû supprimer quatre fois une application sudoku de mon iPhone, tellement j’en étais devenu accro.

Voici un jeu de “mots cachés” très simple, généré “par hasard”, mais qui contient neuf mots tirés des deux premiers versets de la Bible, dans la Genèse. Vous devriez pouvoir le faire en deux ou trois minutes.

Ça y est? Maintenant, imaginez que vous ayez acheté un petit livre de mots cachés dans un kiosque, avant d’embarquer dans l’avion. Vous trouvez votre place, et vous attachez votre ceinture. Vous commencez à feuilleter le magazine, tandis que l’avion attend sur la piste de décollage. Sur une page, un peu bizarrement, il n’y a pas de liste des mots à trouver. Alors que vous vous apprêtez à tourner la page vers le puzzle “sport”, une série de lettres, au milieu du puzzle, retient votre attention. En lisant ces lettres verticalement, vous voyez apparaitre votre nom de famille… Curieux! Vous vous arrêtez un instant dessus, puis vous remarquez une série en diagonale, descendant de gauche à droite, avec votre prénom, et qui croise le nom de famille. Coïncidence?

Vous commencez à l’examiner de plus près. En bas à droite, horizontalement en sens inverse, vous remarquez le nom de votre compagnie aérienne, suivi de HC. Vous avez l’idée de donner une valeur numérique à ces lettres, “H” la 8e et “C” la 3e = 83. Vous êtes bien dans le vol 83. Cela vous donne des frissons. Vous scannez le puzzle dans tous les sens. Une série de lettres, montant verticalement épelle “MIDIETDEMI”. Il est 11h45 et l’avion décolle. Mais vous n’entendez plus rien, car en diagonale descendante, sens inverse de droite à gauche, traversant “MIDIETDEMI” et le nom du vol, vous apercevez le mot “ECRASEMENT”.

Un tel scénario pourrait parfaitement être celui d’un vieil épisode de La Quatrième Dimension. Mais de nos jours, personne n’y croirait.

Pourtant, quelle serait notre réaction si le texte de base était le plus connu du monde, et l’un des plus anciens, celui de la Bible? Et si des messages étaient restés cachés pendant des millénaires, en attendant le jour où des ordinateurs puissants pourraient l’examiner dans tous les sens et enfin pouvoir les décrypter? Et si ces messages secrets, décryptés, de la Bible concernaient de grands événements des temps récents, des assassinats, des bouleversements politiques, des guerres actuelles, et même la date prévue pour la fin de notre monde? De quoi donner des frissons dans le dos!

Le “code secret” de la Bible

Le fameux “code biblique” ou “code de la Torah” est connu dans nos milieux maintenant depuis au moins 20 ans. C’est surtout Michael Drosnin qui l’a popularisé dans son livre La Bible: Le Code Secret 1 en 1997. Selon lui, le code secret de la Bible révèle le passé, le présent, l’avenir… jusqu’à Armageddon et l’Apocalypse finale, avec “l’annihilation de la terre” par “une comète” et une série d’événements cosmiques catastrophiques. Le livre de Drosnin, et d’autres livres de ce genre, présentent beaucoup de graphiques en matrices, en caractères hébraïques, avec certains caractères entourés de carrés, de cercles, de losanges… Tout cela révèle les “messages secrets”. Et puisque Drosnin a utilisé la Bible, certains chrétiens ont cru qu’il y avait une inspiration divine dans ces messages.

Que penser de tout cela? Est-ce vrai ou non? Comment un non-spécialiste peut-il évaluer ces affirmations en restant équilibré, surtout pour des textes présentés en hébreu dans les livres? Nous allons essayer de vous apporter quelques éléments de réponse, même si votre connaissance de l’hébreu se limite aux Aventures de Rabbi Jacob.

Comment fonctionne le “code biblique”?

Notre premier défi sera de comprendre le fonctionnement, la méthode, du “code de la Bible” (selon ses adeptes). Dans notre puzzle de tout-à-l’heure, il s’agissait de trouver des lettres juxtaposées dans la matrice, quelle que soit la direction (de droite à gauche, verticale, diagonale, etc.) Dans le “code biblique”, on a recours à une technique plus compliquée, celle des SLE, des “séquences de lettres équidistantes”. Cela signifie qu’à partir de la première lettre choisie (peu importe le point de départ), on saute un certain nombre de lettres, pour ne retenir, à chaque fois, seulement énième lettre, afin de constituer le mot ou le message. On ne tient compte ni des espaces ni de la ponctuation. Voici deux exemples:

Si nous prenons dans cette “phRasE, leS leTtrEs” écrites en capitales (avec une SLE fixée à 3 et en commençant par le “p” de “phrase”, cela nous donnera le mot RESTE.

Il est plus facile de visualiser une SLE si nous la disposons en matrice, dans laquelle la SLE détermine le nombre de colonnes. Si nous prenons le mot anglais generalization, avec une SLE=3, cela nous donnera:

G E N

E R A

L I Z

A T I

O N

Et voilà notre mot codé: NAZI.

Voici un autre exemple, cité par Randy Ingermanson2. Prenons l’alphabet, tout simple, et écrivons-le avec une SLE=12. Commençons notre recherche par la première lettre, “A”. Ce code peut être transcrit “12/1”. Cela veut dire que si vous avez une feuille de papier, à petits carreaux, vous écrivez une lettre dans chaque carreau, jusqu’au douzième carreau, puis vous continuerez la ligne suivante:

A B C D E F G H I J K L

M N O P Q R S T U V W X

Y Z

Ce qu’Ingermanson a trouvé “remarquable” ici, c’est la “découverte” du code secret concernant sa fille. Elle s’appelle justement Amy! Et de plus, elle est née le 12 janvier, soit le 12/1! Quelle sagesse mystérieuse a bien pu encoder cette information il y a si longtemps, dans notre alphabet même? Bien sûr, Ingermanson reconnaît qu’il ne s’agit que d’une simple coïncidence. D’ailleurs dans cette même matrice, vous pourrez trouver facilement des notes de musique “do”, “ré”… l’ancien président chinois Hu, ou que sais-je encore?

Que pouvez-vous trouver dans cette matrice avec une SLE de 8, dans ce texte bien connu de Jean de La Fontaine ?

M A I T R E C O

R B E A U S U R

U N A R B R E P

E R C H E T E N

A I T E N S O N

B E C U N F R O

M A G E M A I T

Sept lignes horizontales suffisent pour notre exemple. Je vois déjà des mots : “net” (3×!), “âne”, “ton”, “pue”, etc., avec des lettres connectées en diverses directions. Peut-être en voyez-vous d’autres.

Augmentons encore nos chances! Avec la même matrice, permettons-nous maintenant de sauter régulièrement des lettres, dans n’importe quelle direction. Je remarque l’anglais “tree” dans la quatrième colonne, avec un saut de deux lettres (on “saute” une lettre pour atterrir sur la deuxième). Le voyez-vous? Vous pouvez entourer les lettres d’un cercle. Et je vois “tea” qui remonte en diagonale du bas à droite, avec un saut de trois lettres. Entourez-les d’un losange. Et remarquez que “tea” croise “tree”! La Fontaine connaissait-il le “tea-tree” (“l’arbre à thé”, Melaleuca alternifolia), de la famille des Myrtacées, originaire d’Australie, dont on tire une huile médicinale? Essayait-il de nous communiquer quelque chose d’important pour notre santé? Je ne le crois pas.

Imaginez que vous vouliez chercher toutes les possibilités, avec cette SLE=8 et tous les sauts possibles dans tous les sens: gauche-droite ou droite-gauche, haut-bas ou bas-haut, diagonale montante ou descendante, sens normal ou sens inverse. Vous pouvez même chercher des mots en “boustrophédon” (j’ai dû chercher cela dans le dico). (Cela veut dire “qui part dans un sens et fais demi-tour pour la ligne suivante dans l’autre sens” (du grec bous (bœuf) et strepho (tourner), comme les bœufs qui labourent tournent en fin de sillon.) En changeant les sauts chaque fois, vous aurez de quoi vous occuper, pendant longtemps, et tout cela avec une SLE=8.

Et si ensuite vous vous fabriqiuez une matrice de 9, puis de 10, puis de 11, puis de 12? Voici une SLE=13, toujours avec “Maître Corbeau”:

M A I T R E C O R B E A U 

S U R U N A R B R E P E R 

C H E T E N A I T E N S O 

N B E C U N F R O M A G E 

M A I T R E R E N A R D P

A R L O D E U R A L L E C

H E L U I T I N T A P E U

Vous y trouverez beaucoup d’autres mots “codés”. Et si vous passiez en revue toutes les possibilités, dans tous les sens, avec tous les sauts… et ainsi de suite? Vous pourriez même essayer des séries de “sauts” plus compliqués (par exemple 3 vers le haut et 1 à gauche à chaque fois). Il suffit d’être créatif!

Imaginez maintenant que vous disposiez d’un logiciel capable d’examiner toutes les combinaisons possibles, sur l’ensemble des Œuvres Complètes de La Fontaine, telle que vous les trouvez, par exemple, dans l’édition de la Pléiade: un volume bien épais. Souvenez-vous: on ne tiendra compte ni des espaces ni des signes de ponctuation. On demandera à l’ordinateur d’arranger la matrice en SLE=3 (cela fera trois colonnes très, très longues), puis 4, 5, 6, 7, 8 (comme ci-dessus), etc., jusqu’à… 5 000 ou 10 000. Pourquoi pas? Cela débordera de votre papier ou de votre écran, mais peu importe. Votre ordi est à la hauteur.

Mais cette fois, nous allons d’abord donner à notre ordinateur une liste de mots à chercher. Commençons par les notes de musique : “DO, RÉ, MI, FA, SOL, LA, SI”. Serez-vous étonné que même avec une SLE=3 (c’est-à-dire trois longues colonnes) on puisse facilement trouver nos sept notes, dans une direction ou une autre, en sautant des lettres s’il le faut? Quelle conclusion voudriez-vous en tirer sur la prouesse musicale de Jean de La Fontaine? Cachait-il des mélodies cryptées, avec toutes ces notes? Je ne le crois pas.

Et maintenant, demandons à notre ordinateur de nous trouver “TRUMP” et “POUTINE” dans la même matrice, avec n’importe quelle SLE et n’importe quel saut en n’importe quel sens. Il tourne, tourne… mais enfin, les voilà trouvés ! Ou “MUR” et “BERLIN”? Si nous utilisons un système alphanumérique pour les dates, comme chez les Juifs, on peut même chercher une date; par exemple, “1989”, qui croise “BERLIN”.

Si notre ordinateur arrive à nous présenter des réponses positives pour nos tests, devons-nous soupçonner La Fontaine d’être un mystique prophétique, style Nostradamus ? Ou dire qu’il était inspiré par Dieu, ou par d’autres forces surnaturelles, voire même par des extraterrestres?

C’est exactement ce que nous avons lorsque nous parlons du “code biblique” ou “code de la Torah”. 

L’origine du “code biblique”

Certaines manipulations numérologiques des textes sacrés sont connues depuis très longtemps chez les Juifs pour la Torah, mais aussi dans l’islam pour le Coran et dans d’autres religions. Par exemple, avec le texte hébraïque du premier chapitre de la Bible, la Genèse (premier livre de la Bible), les rabbins ont commencé par la sixième lettre (T) et ont sauté cinquante lettres à chaque fois, pour trouver “O” “R” et “H” (le “a” est sous-entendu en hébreu) = TORaH. Mais les possibilités de recherche avancée étaient très limitées… jusqu’à l’avènement de l’ordinateur.

En 1994, trois chercheurs israéliens, Doron Witztum, Eliyahu Rips et Yoav Rosenberg (que nous nommerons désormais WRR) ont publié un article dans le journal Statistical Science. Ils ont utilisé une méthode semblable à celle que nous avons présentée sur le texte de la Genèse, avec ses 78 064 lettres. (L’hébreu de la Bible s’écrit sans les voyelles; nous y reviendrons.) Ils ont dressé une liste de rabbins renommés de l’histoire du judaïsme, avec leurs dates de naissance et/ou de mort. En étudiant toutes les combinaisons, ils ont trouvé la plupart des noms, souvent avec une des dates (naissance ou mort) “à proximité” dans la matrice. Le hasard ? Ils en ont conclu que seul Dieu aurait pu “encoder” cette information si longtemps à l’avance, afin de se révéler un jour, lorsque l’homme aurait inventé les moyens nécessaires (devons-nous parler de RAO: “révélation assistée par ordinateur”?).

Le travail de WRR est examiné en détail, depuis plus de 20 ans maintenant, par ceux qui sont devenus des “mordus” du “code biblique” et par ceux qui le rejettent. Curieusement, on trouve des Juifs et des non-Juifs des deux côtés, des croyants et des non-croyants des deux côtés. Certains Juifs utilisent le “code” pour “prouver” l’origine divine de la Torah. Beaucoup de chrétiens se sont également mis à chercher des messages “cryptés”. Un mouvement prétend même que le texte de l’Ancien Testament contient des messages tels que “Son nom est Jésus”, dans un texte d’Ésaïe 53 qui parle du Messie à venir. Bien sûr, les Juifs qui utilisent les mêmes codes ne sont pas du tout d’accord avec eux. Qui croire?

Entre journaliste et prophète

En 1997, Michael Drosnin, journaliste américain, a publié The Bible Code, qui est sorti la même année en français: La Bible: Le code secret. Drosnin n’est ni croyant, ni juif, ni chrétien. Mais tout en utilisant les techniques de WRR, il en a poussé les idées bien plus loin, avec beaucoup de recherches effectuées dans les 304 805 lettres de la Torah entière (le Pentateuque: les cinq premiers livres de la Bible). La couverture de son premier livre montre une matrice avec un croisement de deux lignes de texte hébreu, qui, selon Drosnin, annonce l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Drosnin dit qu’en septembre 1994, il avait essayé d’avertir le Premier ministre israélien de ce meurtre imminent. Rabin fut tué le 4 novembre 1995.

Drosnin voyait là la confirmation que le “code biblique” contenait non seulement les traces des personnages et des événements du passé (il y trouve Shakespeare, Macbeth, Hamlet, avion, frères Wright, Edison, ampoule électrique, Einstein, Newton, gravité, nazi, Hitler, Holocauste, Watergate, homme sur la lune, Président Kennedy, Dallas, la comète Shoemaker-Levy et Jupiter et la date d’impact, et bien d’autres choses3; dans son deuxième livre, il parle aussi du 11-Septembre, des Twin Towers, de Ben Laden, etc.4). Il prétend que le code nous annonce aussi l’avenir, au moins “pour nous adresser un avertissement”5.

Drosnin affirme :

La Bible est construite comme de gigantesques mots croisés. Elle comporte, du début à la fin, des mots codés qui nous racontent une histoire cachée… Sautez les intervalles X, d’autres intervalles X et encore des intervalles X, et le message secret apparaît … S’entrecroisant tout au long du texte connu de la Bible dans son intégralité, caché dans le texte hébreu de l’Ancien Testament, se trouve un réseau complexe de mots et de phrases, une nouvelle révélation. Il y a une Bible sous la Bible. La Bible n’est pas seulement un livre, c’est un programme d’ordinateur… Pour trouver le code, il était nécessaire d’éliminer tous les espaces entre les mots et de changer tout l’Ancien Testament en une seule série continue de lettres, longue de 304 805 unités. [C’est une erreur importante, car ce chiffre n’est valable que pour le Pentateuque (et encore, il y a des variantes !), et non pour tout l’Ancien Testament, NDA.]

Bible Code II : The Countdown, Penguin, 2003, p.3ss.

Que faut-il penser du “code de la Bible” ?

Soit le code est vrai, soit il est faux. Si le code existe vraiment, caché “sous” les textes anciens depuis des millénaires, en attendant le jour où notre technologie pourrait nous aider, il faut se demander qui en est l’auteur. Il existe tout un mouvement juif qui est convaincu que le code est l’œuvre de Dieu lui-même. Certains chrétiens prétendent que le code révèle “la signature de Dieu”.

Bien sûr, Drosnin lui-même affirme que le code est authentique. Mais il semble convaincu que des extraterrestres, peut-être voyageant dans le temps, ont amené il y a bien longtemps ce code, ainsi que notre code ADN, sur notre planète6.

Mais d’autres maintiennent que “le code” n’existe pas, qu’il est une fraude, bien intentionnée ou non. Il n’est que le fruit du hasard, dû à l’énorme multiplicité de combinaisons possibles et à la capacité d’une recherche par ordinateur qui peut varier à l’infini. On finira toujours par découvrir ce qu’on recherche. Parmi ceux qui rejettent l’existence du code, on trouve des scientifiques (surtout des physiciens et des mathématiciens), des Juifs pratiquants, des chrétiens engagés aussi bien que des athées, et les spécialistes de langues bibliques. Tous ont de très fortes raisons d’être sceptiques.

Un texte de base parfait? Pas tout à fait…

Il suffit qu’on enlève ou qu’on ajoute une seule lettre dans nos premiers exemples (tant dans l’alphabet que chez “Maître Corbeau”) pour que toute notre matrice bouge! Et si notre matrice bouge, nos mots “encodés” disparaissent. Il faudra tout recommencer.

Les défenseurs du “code biblique” affirment que le texte hébraïque de l’Ancien Testament, ou au moins de la Torah (les cinq premiers livres) est fixé. Drosnin est catégorique:

Le texte de l’Ancien Testament est établi depuis au moins un millier d’années. Pas une lettre n’en a changé durant ce temps-là et aucun spécialiste ne le conteste7. (…) Toutes les Bibles en hébreu actuellement existantes sont concordantes, lettre pour lettre8.

Ceci est complètement faux. Parmi les manuscrits des textes anciens de l’Ancien Testament que nous possédons, ils n’ont pas tous exactement le même nombre de consonnes. Il est vrai que le texte hébraïque est très, très stable, avec une fidélité de transmission légendaire. Mais absolument identiques partout pour autant? Non. L’édition “Koren” (Jérusalem, 1962) utilisée par WWR et Drosnin comporte 304 805 lettres dans la Torah. D’autres textes, comme celui de Ginsburg, comportent 304 807. L’édition la plus courante chez les spécialistes, Biblia Hebraica Stuttgartensia (BHS), en comporte 304 8509.

La grande majorité de ces différences ne concerne que de petites variations orthographiques, essentiellement pour des noms propres. Même en français, avec deux manuscrits de Molière d’époques différentes, faut-il lire “elle estoit” ou “elle était”? Cela ne change en rien le sens ou l’interprétation du texte. Mais si notre “code” était basé sur un manuscrit de Molière, la présence d’une lettre de plus avec “estoit” détruirait tout code trouvé dans le manuscrit avec “était”. La matrice serait différente.

Quelques astuces pour vous “aider” à trouver ce que vous cherchez

Nous avons travaillé La Fontaine avec une SLE de 8 ou de 13. Croyez-vous que nous pourrions trouver, dans ses Œuvres Complètes, le nom codé de son ami, Nicolas Fouquet? Avec notre ordinateur bien rodé… il tourne, il clignote, il chauffe… il essaie toutes les combinaisons et sauts possibles pour des SLE=3, puis SLE=4, puis SLE=5, etc., jusqu’à ce qu’il nous trouve “NFOUQUET”.

Voulez-vous savoir quelle SLE a été utilisée par Drosnin pour la couverture de son premier livre, pour trouver le nom d’Yitzhak Rabin? La SLE=4772! Oui, le logiciel a bien pu aligner les consonnes de son nom. Mais après combien d’essais?

De plus, si vous avez l’occasion d’examiner les livres de Drosnin, vous verrez que les matrices en hébreu contiennent souvent des tirets et des astérisques à la place de consonnes hébraïques. Dans le texte sur Rabin10, il y a 5 tirets et 6 astérisques (et on ne voit que 38 colonnes sur les 4772). Ils ne sont évidemment pas dans le texte hébreu original! Et si on les enlève, toute la matrice (et tout le message “codé” qui va avec) s’effrite. Drosnin ne les mentionne pas, pas plus qu’il ne les explique; et le lecteur non averti ne les remarquerait pas. Mais à mon avis, c’est une confirmation de plus que ce “code biblique” est “bidon”. Gare à nous!

En parlant des consonnes, nous avons à notre disposition une autre astuce pour trouver ce que nous cherchons. Car l’hébreu ne s’écrit normalement qu’avec des consonnes. Consultez la rubrique “actualités” sur Google-Israël (il suffit de sélectionner ce pays dans la liste en haut), vous verrez que les gens communiquent très bien sans voyelles. D’ailleurs, nos jeunes d’aujourd’hui ont aussi maîtrisé cette technique, avec les SMS!

Mais cela veut dire qu’en hébreu, si vous cherchez, par exemple, le mot “pineau” (des Charentes), vous n’avez pas besoin de trouver un “code” de six lettres “p-i-n-e-a-u”. Il suffit de trouver “p-n” et vous avez gagné. Mais vous pouvez aussi dire que le texte “p-n” représente les mots “pain” ou “pin” ou “paon” ou “pion” ou “pan” ou “peine”, etc. Et “t-r-r” pourrait signifier “terre”, mais aussi “tiroir” ou “traire” ou “torero”. Vous avez toute latitude de trouver tout ce que vous voulez!

Les “codes secrets” de la grande littérature russe et américaine, et de l’annuaire de Tel-Aviv

WRR, Drosnin, et d’autres férus du “code biblique” affirment que ces codes sont uniques avec le texte de l’Ancien Testament, ou au moins dans la Torah. Drosnin affirme, par exemple, avoir appliqué ses méthodes sur les textes de la traduction en hébreu de Crime et Châtiment de Dostoïevski, ou de Guerre et Paix de Tolstoï, mais sans succès11. “La Bible est unique”, dit-il.

D’autres critiques ont pourtant relevé le défi. Dror Bar-Natan et Brendan McKay ont répété l’expérience de WWR, avec les noms de rabbins renommés, sur le texte hébreu de Guerre et Paix, avec grand succès12. McKay est allé plus avant et, dans le texte américain de Moby Dick, le classique de Melville (1851), il a trouvé un ensemble de “prophéties” regroupées autour de ces mots du livre : “mortelle dans les dents de la mort”. Qu’a-t-il trouvé? “Lady Diana”, “Royal”, “Dodi” (son amant), et “Henri Paul” (son chauffeur lors de l’accident)13. Bien sûr, McKay n’y croit pas, sauf pour souligner que l’on peut trouver ce que l’on cherche. Dans ce même texte de Moby Dick, non sans un peu d’humour noir, McKay a trouvé une “prophétie” de l’assassinat de Drosnin lui-même, avec toutes sortes de détails! (McKay a dû utiliser une SLE=25 936!)14 Un autre critique, Dave Thomas, a pris une portion du troisième livre de Drosnin, en anglais, et a découvert un message codé dans les écrits de Drosnin lui-même: “Le code biblique est une vaine fraude”15. Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas?

En fait, vous aussi, si vous voulez dépenser votre argent, vous pouvez acheter un des nombreux logiciels disponibles actuellement pour trouver vos propres “messages secrets de la Bible”, ou de tout autre texte. Non, je ne plaisante pas. Mais je crois que nous avons ici une confirmation de plus que le soi-disant “code biblique” est tout simplement un phénomène intéressant. Cela nous montre les possibilités qu’a l’informatique moderne de trouver n’importe quoi, n’importe où. Ingermanson affirme qu’on pourrait obtenir les mêmes résultats avec un roman moderne ou l’annuaire téléphonique de Tel Aviv16.  Je crois qu’il a raison.

Le message essentiel, caché en pleine vue

Si le seul danger des “codes bibliques” consistait à nous tromper sur des dates, des comètes ou des guerres à venir, nous ne risquerions personnellement pas grand-chose. Mais ils présentent un autre danger, beaucoup plus grave.

Si vous recevez de votre fiancé(e) ou de votre époux(se) un e-mail, ou mieux, une lettre par la poste (vous souvenez-vous du courrier écrit sur papier?), allez-vous l’analyser pour chercher des codes secrets, avec des SLE variées? Ridicule! Vous voulez saisir tout de suite le message clair et direct, car c’est là qu’est votre cœur. Si vous recevez des résultats d’analyse médicale de votre laboratoire, voulez-vous commencer à sauter des lettres pour connaître les messages cryptés? Bien sûr que non. Vous aurez déjà besoin d’un dictionnaire pour comprendre le sens clair et direct de l’analyse, en espérant trouver une bonne nouvelle. Ou peut-être votre cas est-il grave et vous voudrez savoir ce qu’il faut faire.

Pour vous, cher ami, chère amie, le plus grand danger des “codes bibliques” se situe précisément là: cela peut vous pousser à considérer la Bible uniquement comme une gigantesque pile de lettres de scrabble, à partir de laquelle vous essaierez de construire vos propres “messages”. Mais vous risquez de passer à côté du vrai message de la Bible, qui est à la fois une analyse lucide de votre état spirituel et une lettre d’amour.

Oui, ce pauvre monde connaîtra une fin, ou plutôt un jugement, suivi d’un renouvellement fantastique. La Bible est claire: nous allons tous comparaître un jour devant Jésus-Christ. Cela se produira peut-être lors de son retour physique sur terre (et ceci est clairement annoncé dans les Écritures). Ou plus probablement, cela se produira au moment de votre mort physique. Dans tous les cas, votre rendez-vous avec votre Créateur est déjà fixé et incontournable. Le seul élément encore variable est l’état de votre relation avec lui. Nul besoin d’utiliser une SLE de 4772. Lisez les textes suivants, avec une SLE=1:

Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. 

L’évangile de Jean, 3.16

Mais il était transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes; le châtiment qui nous donne la paix est (tombé) sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait sa propre voie; et l’Éternel a fait retomber sur lui la faute de nous tous. 

Le prophète Ésaïe, 53.5-6)

Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. 

L’épître aux Romains, 10.9

NDLR : Cet article a été légèrement modifié à partir du chapitre portant le même titre dans le livre de Florent Varak, (sous dir.), 2012: La fin, Lyon, éditions CLE, 2011. Cet ouvrage explore les prétentions de prédire l’avenir (calendrier maya, web-bot, etc.). Disponible ici.

1.Robert Laffont, 1997, avec le tome 2 en 2003 et le tome 3 en 2011

2. Who Wrote the Bible Code ? Randall Ingermanson, Waterbrook Press, 1999, p.7

3. Voir pp. 35-54 et ailleurs dans le livre.

4. Bible Code II : The Countdown, Penguin, 2003, p.3ss.

5. p. 54ss

6. Voir le chapitre 10 de Bible Code II, “Alien”.

7. La Bible : le code secret, p.41.

8. idem., p.222.

9. Jeffrey H. Tigay, “The Bible ‘Codes’: A Textual Perspective,” http://www.sas.upenn.edu/~jtigay/codetext.html, October 13, 1999 ; consulté, le 7 août 2019

10. idem., p.31.

11. idem., pp. 220-21

12. http://cs.anu.edu.au/%7Ebdm/dilugim/WNP/, consulté le 7 août 2019.

13. http://cs.anu.edu.au/%7Ebdm/dilugim/diana.html, consulté le 7 août 2019.

14. http://cs.anu.edu.au/%7Ebdm/dilugim/drosnin.html, consulté le 7 août 2019.

15. http://www.nmsr.org/biblecod.htm, consulté le 7 août 2019.

16. Who Wrote the Bible Code ?, p.145.

Tom Blanchard

Tom Blanchard était professeur d'Ancien Testament à l'Institut Biblique de Genève, à l'Institut Biblique de Nogent-sur-Marne et membre fondateur de l'Institut de Théologie Évangélique Appliquée (ITEA). Tom et sa femme Lucy ont travaillé en France depuis 1980 jusqu’à leur retraite en 2018. Ils habitent actuellement en Arizona.

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