Où est Dieu pendant le COVID-19? Interview de John Lennox

Cet article est une traduction du podcast Gospelbound qui vous est proposé par le Southeastern Seminary. Dans un monde désenchanté, des doctorants de 3ème année du Ministère de Foi & Culture cherchent ensemble des réponses pour apporter un meilleur message au monde: celui de l’Évangile.

Interview menée par Collin Hansen, le directeur éditorial de The Gospel Coalition, à l’occasion de la sortie du dernier livre de John Lennox: Coronavirus: Où est Dieu? publié chez BLF Editions.


Collin Hansen: C’est l’histoire de deux couronnes: non seulement celle du coronavirus, qui tient son nom de sa forme de couronne qui se voit au microscope, mais aussi celle de Jésus-Christ, Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Jésus est-il bon, alors que des centaines de milliers de personnes, à travers le monde, tombent malades et meurent de quelque chose qu’elles ne voient même pas? Où est-il, et que fait-il? John Lennox pose ces questions, et bien d’autres toutes aussi pertinentes dans son nouveau livre Where Is God in a Coronavirus World? (NDT: « Où Est Dieu dans un Monde de Coronavirus? »).

Dans ce livre sur le COVID-19, Lennox démontre comment le coronavirus révèle notre vulnérabilité, alors que nous dépensons une énergie incroyable à prétendre que nous sommes immortels. Pourtant la relation entre le créateur et la création est déréglée. Tout ne va pas si bien. Peut-être cette épidémie nous obligera-t-elle à admettre que nous allons tous mourir. Alors, qu’est-ce que les chrétiens peuvent dire à un monde en proie à l’anxiété? Peut-on résoudre ce problème? Lennox ne va pas aussi loin. Il écrit: « Un chrétien n’est pas tant quelqu’un qui a résolu le problème de la douleur, de la souffrance et du coronavirus, mais quelqu’un qui en est venu à aimer et faire confiance à un Dieu qui a lui-même souffert ».

John Lennox me rejoint sur Gospelbound pour discuter du Dieu qui porte la couronne et pour nous expliquer pourquoi nous pouvons l’aimer et lui faire confiance. Merci de m’avoir rejoint John.

John Lennox: C’est un plaisir d’être avec vous.

Collin Hansen: Pourquoi le coronavirus nous fait-il peur alors que nous pourrions aussi bien mourir d’une grippe ordinaire, d’un accident de la route ou de beaucoup d’autres choses?

John Lennox: Je pense que c’est dû à l’ampleur du phénomène et au fait que nous soyons conscients de cette ampleur à cause de la couverture médiatique mondiale intensive 24h/24 et 7j/7. J’ai lu avec intérêt l’analyse faite par votre directeur de l’Institut National de la Santé, Francis Collins, sur la rapidité de propagation de ce virus. Non seulement des porteurs très malades le transmettent, comme dans le cas du SRAS, mais des gens semblent aussi être porteurs et contaminer des personnes saines sans même s’en rendre compte.
D’un autre côté, ce virus isole les gens et les prive de leurs proches à un moment où ils auraient le plus besoin d’eux. Nous n’avons jamais connu une telle situation et pour moi c’est surtout l’ampleur de ce phénomène qui fait peur aux gens. Les statistiques ne nous aident pas vraiment, quand nous les voyons se dérouler sur la terre entière.

Collin Hansen: D’après vous, pourquoi pensions-nous que ça ne pouvait pas nous arriver plus tôt? Du plus loin que nous remontions dans les annales de l’humanité, les pandémies sont une dimension normale de la vie. Même si c’est horrible, elles font partie de la vie. Pourquoi pensions-nous être différents?

John Lennox: Cette remarque est tout à fait vraie. Le danger d’oublier ces réalités existe toujours, je pense, et nous devenons arrogants, surtout dans nos pays occidentaux avec nos systèmes de santé performants et notre relative prospérité. Dès qu’une pandémie est passée, nous poussons un soupir de soulagement et nous pensons que les progrès de la médecine empêcheront une telle situation de se reproduire. C’est pour cela que quand ça nous tombe dessus, ça fait si mal.

Collin Hansen: Étant donné la peur, la frayeur et cette fausse assurance que ça n’aurait pas dû arriver, que percevez-vous en termes d’ouverture spirituelle? J’observe des messages contraires. D’un côté, je vois des photos de Wallmarks (NDT: vente en ligne) où toutes les Bibles ont été vendues. De l’autre, c’est difficile d’évangéliser des voisins que l’on ne voit pas et avec des églises où l’on ne peut pas se réunir. Alors, que discernez-vous dans les réactions des gens face à cela? Parce que parfois, on aimerait imaginer un immense réveil spirituel, même si ça n’a pas été souvent le cas dans l’histoire, et au contraire les gens ont déjà réagi par un scepticisme accru.

John Lennox: Effectivement, ça n’a pas été souvent le cas. Je perçois les choses comme vous. C’est une vision contrastée. Les églises sont vides, mais j’ai l’impression que nombre d’entre elles ont des cultes en ligne plus suivis que quand elles étaient ouvertes, et je suis sûr que les gens posent de vraies questions. Évidemment d’autres personnes réagissent de manière très négative et disent juste « C’est le monde tel qu’il est. De toute évidence Dieu n’existe pas et pourquoi s’en soucier? ».

Collin Hansen: Croyez-vous que les athéistes adhèreraient à une telle vision du monde dans une situation pareille? Diraient-ils: « Voyez, tout cela ne rime à rien. C’est juste le monde tel qu’il est et c’est comme ça que les choses fonctionnent dans un monde naturel. »

John Lennox: Mais, vous citez presque Richard Dawkins!

Collin Hansen: C’est vrai.

John Lennox: J’ai d’ailleurs débattu avec lui dans votre ville, à Birmingham en Alabama. Et je pense que les athéistes les plus extrêmes auront ce point de vue. La perspective de Dieu ne fait pas partie de leur vie et à mes yeux, l’ouverture d’esprit n’est pas particulièrement leur fort, même si l’on ne sait jamais ce à quoi les gens peuvent être réduits quand ils sont dos au mur. Pendant la guerre, on disait qu’il n’y avait pas d’athées dans les tranchées. En tout cas, cette pandémie a eu un effet et les gens se posent des questions importantes. Après tout, les gens confinés ont beaucoup plus de temps disponible et ils vont inévitablement penser aux implications de tout cela.

Collin Hansen: On pourrait penser qu’avec toutes les distractions dont nous disposons maintenant à la maison, nous passerions simplement de l’une à l’autre. Mais, dans la mesure où cela ne semble pas devoir se terminer rapidement, on va bien finir par en avoir assez de Netflix. Et là on peut se demander si, d’un certain côté, ce n’était pas le jugement le plus approprié que Dieu pouvait nous envoyer: « Alors, vous vouliez juste rester à la maison, passer la journée à vous amuser devant votre écran? Eh bien, maintenant vous pouvez et vous allez vite vous rendre compte de l’insatisfaction profonde que cela procure! »

John Lennox: Certes, ce serait beau si cela aurait pour résultat que les gens se rendent vraiment compte de la frivolité de ces plaisirs matériels, incapables de répondre aux désirs les plus profonds de notre cœur. Je crois vraiment que Dieu a mis la pensée de l’éternité dans nos cœurs. Et nous sommes aujourd’hui dans une de ces périodes où il se passe quelque chose et cette pensée se développe dans la conscience des gens. En soi, ce serait un résultat très positif.

Collin Hansen: On parle souvent du problème du mal, mais dans votre livre vous soulignez la différence entre le problème du mal naturel et celui du mal moral. Pourriez-vous nous expliquer la différence entre ces deux aspects du mal, et nous dire comment cela s’applique à la situation particulière du coronavirus?

John Lennox: Voilà le cœur du problème, et je reconnais que toute la question de la souffrance et du mal est le problème le plus difficile que chacun d’entre nous rencontre dans sa vie et doit affronter. Je pense que ça aide de distinguer les deux, c’est d’ailleurs ce que fait la Bible. Si vous pensez à ce vieux livre sur la souffrance, celui de Job, et si vous examinez les fléaux qui se sont abattus sur sa famille et qui ont engendré toute la discussion autour de la notion du mal, vous verrez qu’ils ont une double origine.

D’abord deux attaques de maraudeurs terroristes, pour ainsi dire, sur sa famille, ça c’est un mal moral. C’était des gens qui faisaient du mal ou qui tuaient. Mais il y a aussi eu le feu et le vent qui ont détruit les maisons de sa famille et ça, c’est ce que nous appelons « le mal naturel ». Des choses comme le cancer, les tsunamis et évidemment le coronavirus. C’est quand nous ne voyons pas d’intervention humaine directe. Bien sûr, cette notion est très complexe parce que le mal moral peut être à l’origine d’un mal naturel. Si des gens détruisent les arbres et la transforment la terre en désert, c’est une avidité morale qui aboutit à un mal naturel: des régions abandonnées où rien ne pousse. C’est donc une question très complexe.

Mais nous avons deux origines au mal, et le Seigneur Jésus (et c’est très important pour moi) les a lui-même mentionnées dans un passage très connu de l’Évangile selon Luc (Lc. 13.1-5). Des personnes attirèrent son attention sur l’assassinat, perpétré par Pilate, de Juifs qui se trouvaient dans le temple et dont il avait mêlé le sang aux sacrifices. C’est un mal moral flagrant, mais Jésus leur a aussi rappelé que dix-huit personnes étaient décédées lors de l’effondrement de la tour de Siloé à Jérusalem. Là, nous sommes en présence d’un mal naturel, car, à notre connaissance aucun humain n’a été à l’origine du drame.

Collin Hansen: Existe-t-il une réponse apologétique, une explication possible? Qu’est-ce qui diffère dans ces deux formes de fléaux?

John Lennox: En fait, le deuxième fléau, qui est d’ordre naturel est bien plus délicat à traiter. C’est vraiment une question compliquée et j’en parle de manière approfondie dans mon autre livre: Gunning for God (ndt: Tirer sur Dieu). Mais, là où nous voyons la moralité, la moralité humaine, ou une perte de sens moral, nous pouvons le comprendre. En tout cas moi oui, dans la mesure où Dieu nous a créés de telle manière que nous sommes capables de faire à la fois le bien et le mal, lui disant « oui » d’un côté et « non » de l’autre. Ce libre-arbitre nous permet d’accomplir des choses formidables qui répandent l’amour dans notre monde. Malheureusement, ce potentiel va de pair avec son opposé. Mais la plupart des gens ne sont pas gênés par cette dualité, car la plupart vont dire: « D’accord, je comprends à peu près cela, mais ce que je ne comprends pas, c’est ce monde physique qui, en lui-même, est destructeur. Pourquoi y a t-il des tremblements de terre? Pourquoi Dieu n’a-t-il pas fait un monde sans tremblements de terre, cancers ou tsunamis? » Cette question, je pense, est bien plus ardue.

Collin Hansen: C’est certainement le cas, je pense, depuis l’époque des Lumières. Il faut remonter aux commentaires de Voltaire sur le tremblement de terre de Lisbonne.

John Lennox: C’est juste.

Collin Hansen: Depuis des siècles c’est aussi un défi apologétique de taille pour les chrétiens et ça se poursuit avec ce genre de fléau naturel, qui, je le pense, est aussi entaché de fautes morales, mensonges, dissimulations, et autres actes semblables. Nous avons donc dans le cas présent une combinaison des deux.

John Lennox: Je pense que vous avez raison. Regardez ne serait-ce que l’égoïsme de ceux qui dévalisent les épiceries, sans laisser assez à manger aux autres. Les circonstances deviennent très perturbantes et ce n’est pas une mince affaire que de savoir comment expliquer aux gens le sens de ce qui se passe. Mais je pense que nous devons essayer de le faire. Car, sinon, les gens vont tous se disputer. L’un va dire: « Un Dieu bon et omnipotent aurait sûrement fait cela », l’autre dira: « Il aurait pu faire ça », « Il aurait dû faire ceci », un autre dira: « et cette chose-là aussi ».

Je me souviens de nombreuses discussions comme celles-là tout au long de ma vie, et apparemment, nous ne parvenons jamais à une conclusion satisfaisante. En réfléchissant à cela, je me suis dit que nous ne nous posions peut-être pas la bonne question, car aucune vision métaphysique du monde digne de ce nom ne peut nier que le tableau est contrasté. J’appelle souvent cela « beauté » et « bombes », mais je pourrais aussi l’appeler « beauté » et « coronavirus ». L’image que nous avons du monde est un tableau contrasté. D’un côté c’est admirable, de l’autre c’est horrible. Si l’on admet cela, la question très ardue que je pose dans mon livre dans le but que chacun y réfléchisse est celle-ci: « Étant donné que le monde est un tableau contrasté, avons-nous quelque part la preuve qu’il existe un Dieu en qui nous puissions avoir confiance? » Cela m’amène ainsi au cœur du christianisme et au fait qu’il existe un Dieu qui a souffert.

Collin Hansen: Parlons aussi des autres visions métaphysiques du monde car c’est primordial quand nous discutons du christianisme et de ces problèmes auxquels nous devons faire face. En tant que chrétiens nous n’avons pas, comme nous l’espérerions, de réponse toute faite dans l’Écriture. Pourtant, quand nous regardons les autres alternatives, la situation n’est pas différente.

John Lennox: Non, effectivement.

Collin Hansen: En fait, les nombreux avantages qu’apporte le christianisme, sa valeur explicative, ne se retrouvent pas dans les autres visions du monde. Alors, qu’en dites-vous? Car, je trouve que nous vivons un moment unique auquel je ne vois aucun équivalent dans le passé, dans le sens où cela affecte et fait souffrir tellement de gens dans tant de pays différents. Soudain, des cultures aussi distinctes que celles de la Chine, de l’Inde, ou de la Grande-Bretagne avec leur cortège de conceptions du monde, réagissent toutes ensemble. Faites-nous découvrir un peu comment ces conceptions hétérogènes et contrastées peuvent répondre à la même expérience, en même temps.

John Lennox: En fait, chacun de ces pays offre un mélange de conceptions métaphysiques du monde.

Collin Hansen: Vous avez raison.

John Lennox: Il y a un certain temps, j’ai été confronté à cela quand je suis arrivé en Nouvelle-Zélande juste après le tremblement de terre. J’ai été impressionné de voir la multitude d’approches existantes. Certains affirmaient: « De toute évidence c’est un jugement de Dieu que nous méritons tous » mais ils ne pouvaient jamais vraiment expliquer pourquoi. D’autres réagissaient en disant: « Regardez, nous, nous trouvons notre refuge en Dieu » s’inspirant de Psaume 46.2.-3: « Dieu est pour nous un refuge et un appui, un secours toujours présent dans la détresse. C’est pourquoi nous sommes sans crainte quand la terre est bouleversée, quand les montagnes sont ébranlées au cœur des mers. » D’autres encore, avaient une approche et une philosophie plus orientales, en disant que « ceux qui souffrent dans ces occasions subissent simplement les conséquences de leur karma. Il est donc inutile de les aider, sinon ils devront souffrir encore plus dans une autre vie ». En fait, je trouve que c’est une doctrine très cruelle.

Ainsi, il y a toutes ces conceptions disparates et il y a aussi la réaction des athéistes qui disent: « Allez, c’est juste ce à quoi il fallait s’attendre. » J’entends la voix de Richard Dawkins affirmant que « cet univers est juste ce à quoi on doit s’attendre ». Si, en fin de compte, le bien et le mal n’existent pas, alors la justice non plus. Ce n’est pas juste, mais c’est ce à quoi on peut s’attendre, voilà tout. C’est seulement une question d’ADN et tout le monde suit la cadence. Évidemment, c’est un déterminisme fataliste avec pour effet dévastateur d’annuler tout sens moral.
Alors lorsqu’on examine les réponses données, je trouve que, même si pour un chrétien c’est extraordinairement problématique, justement parce que nous croyons en un Dieu qui nous aime, l’athéisme semble éliminer le problème en réfutant l’existence de Dieu, mais ce qu’il ne fait pas, c’est d’enlever la souffrance.

Je voudrais donc faire valoir que la souffrance est encore pire dans ce cas-là. Car, une chose que fait l’athéisme – que ce soit dans le déni d’une vie après la mort ou de l’espérance d’une résurrection – c’est de supprimer tout espoir. C’est une conception métaphysique du monde sans espoir, une foi sans espérance.
Et vous avez tout à fait raison, les conceptions métaphysiques diverses et variées sont problématiques et c’est pour cela que j’en reviens à la foi chrétienne. Une des raisons pour lesquelles je suis resté chrétien toute ma vie, c’est que le christianisme prend ce terrible problème à bras-le-corps. Il ne le banalise pas, il ne nous en donne pas une réponse simpliste. En fait, techniquement parlant, il ne nous donne pas de réponse explicite au problème du mal naturel, mais il nous montre le chemin vers une personne qui est la réponse.

J’aimerais apporter une précision, si c’est possible: le cœur du christianisme, c’est la croix. Et l’affirmation chrétienne centrale est de dire que celui qui est mort sur la croix, c’est Dieu incarné. En gros, si c’est Dieu qui est sur la croix, cela démontre qu’à minima, Dieu ne se tient pas éloigné de la souffrance humaine, mais qu’il partage cette souffrance; c’est la première étape. La seconde, c’est le fait formidable que Jésus est ressuscité d’entre les morts. Et ça, ça change tout parce que cela veut dire que la mort n’est pas la fin. C’est l’essentiel du message de l’Évangile pour les gens, même en pleine pandémie: il est possible de connaître Dieu à travers Christ et de recevoir une vie qui survivra au coronavirus et à tout autre événement.

Collin Hansen: John, dans votre livre Coronavirus: Où est Dieu? vous soulignez que de nombreux chrétiens ont souvent mis en avant le jugement divin comme une explication. Comme si au sein de maux naturels, il existait un mal moral qui en serait l’origine, et cela ferait partie du plan de jugement de Dieu. Vous écrivez dans votre livre: « Méfiez-vous de ceux qui interprètent la souffrance causée par un fléau naturel comme une punition divine. Mais méfiez-vous aussi de tous ceux qui disent que, dans cette pandémie, Dieu n’a rien à dire, surtout dans nos sociétés occidentales qui lui ont largement tourné le dos parce que considéré culturellement hors-propos. » Concernant l’erreur que l’on peut commettre, celle de pointer du doigt les désastres ou pandémies comme le coronavirus, en les associant au jugement divin: je n’ai pas vu beaucoup de commentaires allant dans ce sens ces derniers temps. Mais il me semble que dans l’histoire de la chrétienté, cela a souvent été une réaction dominante, ou en tout cas la première réaction instinctive de chrétiens confrontés à de telles situations.

John Lennox: Oui, ça l’est souvent. Ce que j’aurais dû préciser, c’est: méfiez-vous de ceux qui interprètent la souffrance causée par un fléau naturel comme étant – forcément – une punition divine.

Collin Hansen: Exact.

John Lennox: J’ai voulu préciser ce point pour équilibrer mon exposé. Mais je suis d’accord avec vous; c’était effectivement la réponse courante qu’avançaient les chrétiens des siècles précédents. Je voudrais apporter une ou deux réflexions qui peuvent nous aider, me semble-t-il. Nous devons être prudents avant d’associer un événement tragique au jugement de Dieu pour la raison suivante : tout d’abord, Dieu nous dit parfois dans les Écritures que tel fléau a été envoyé comme jugement, et dans ces cas-là Dieu l’exprime clairement; il le dit directement. Mais pour autant que je sache, (et c’est là où je suis prudent) nous n’avons pas de parole directe de Dieu concernant des plaies telles que la peste noire ou le COVID-19. En revanche, ce que nous avons (et je l’ai mentionné auparavant), c’est Jésus disant clairement que chaque tragédie ne résulte pas de ce qu’un groupe d’individus soit plus pécheur que d’autres. L’épisode de la tour de Siloé rapporte cela, et le plus intéressant, c’est la réponse de Jésus à la foule: « Pensez-vous qu’elles (les personnes) étaient plus coupables que tous les autres habitants? » La réponse est évidemment non; elles ne l’étaient pas, et Jésus continue: « Mais si vous ne changez pas d’attitude, vous périrez tous de même. » (Lc 13.4).

En d’autres mots, il utilise ces deux évènements: un fléau moral et un fléau naturel, comme avertissement. Avertissement de la vulnérabilité des êtres humains, de leur mortalité. Cela me rappelle ce C. S. Lewis a écrit: « On peut ignorer le plaisir, mais la douleur doit être soignée. Dieu murmure dans nos plaisirs, il parle à notre conscience, mais il crie dans nos souffrances. » C’est son mégaphone pour réveiller un monde devenu sourd, et quand on y pense, je trouve cela très réconfortant que Dieu nous crie dessus. Qu’est-ce-qu’il veut nous dire aujourd’hui? J’ai aussi remarqué autre chose… Quand quelqu’un, chrétien ou non, dit: « Dieu est à l’origine de cette catastrophe » j’observe qu’en général, la réaction des gens est de se focaliser sur la victime qui a subi le fléau. Mais de quel droit dites-vous cela? Qui êtes-vous pour affirmer que c’est le jugement de Dieu? En fait, ces personnes ne se concentrent pas du tout sur Dieu, elles ne s’intéressent absolument pas à ce que Dieu pourrait dire dans des moments pareils. Elles ne se concentrent que sur les droits de la victime, et en faisant cela, elles se haussent presque au niveau de Dieu et se permettent de dire: « C’est le jugement de Dieu. »

Pour moi, cette approche n’aide pas les gens à tourner leurs regards, leurs cœurs et leur pensée dans la bonne direction. Au contraire, je dirais que le coronavirus est un porte-voix qui nous rappelle notre mortalité, et j’espère seulement que ça nous conduira à nous poser des questions profondes sur la vie, Dieu et l’éternité. Peut-être cela va nous inciter à regarder au Dieu que nous avons pu ignorer depuis des années. C’est le Dieu qui a porté une couronne, et je pense souvent à cette couronne du coronavirus; cette couronne d’épines qui nous permettra de retrouver une relation avec lui. C’est ainsi que j’aborderais cette question délicate. Mais dire seulement que c’est « le jugement de Dieu », comment pouvons-nous affirmer que c’est le cas pour chaque individu concerné, alors que le Seigneur lui-même a dit le contraire?

Collin Hansen: Dans ce temps de crise, c’est vraiment une doctrine dont on abuse aisément et qui peut être mal interprétée. Vous avez raison d’insister sur les implications apologétiques de tout cela. J’aimerais plutôt parler de la main providentielle de Dieu dans le cas présent, mais je ne peux pas forcément connecter cela à un but précis que Dieu aurait révélé, à moi ou à quelqu’un d’autre, et je ne vois pas vraiment comment tout cela va évoluer. Je suis alors tenté de connecter cela à quelque chose que je connais déjà… à un autre événement du passé.

John Lennox: Oui.

Collin Hansen: Plusieurs aspects me tracassaient déjà, mais cela confirme mon impression. Un des enjeux apologétiques que vous soulevez là, est que nos civilisations occidentales ont, de manière dramatique, remplacé Dieu qui était au centre; source d’autorité à qui nous devrons rendre compte. Nos sociétés occidentales, l’individualisme, le siècle des Lumières et autres, ont clairement renversé cet état de fait et c’est nous qui sommes désormais au centre. Ce que vous décrivez, c’est une sorte de piège devant lequel nous nous trouvons en tant que chrétiens, parce que nous sommes confrontés à un monde où les gens se considèrent en droit de pouvoir juger Dieu. Donc, quand nous commençons à discuter des desseins de Dieu dans cette affaire, c’est un sacré affront pour eux. Mais dans votre livre vous relevez un point qui peut nous être très utile.

Pour vous, l’athéisme est en fait un affront à notre sens moral, et vous contournez le problème en disant: « Vous voyez, le seul fait d’être perturbé par l’éventualité d’un jugement divin fait appel à vos intuitions morales, ce qui, pour un athéiste, est inconcevable! » Pouvez-vous nous donner quelques indications afin de pouvoir rediriger le débat et dire: « D’accord, mais penser que c’est faux, que les choses devraient se passer autrement, ou penser que faire la razzia sur le papier toilette est une mauvaise action, ne prouve-t-il pas que votre athéisme ne marche pas. »?

John Lennox: Oui, vous soulevez plusieurs points et je ne nie certainement pas la providence de Dieu, mais elle est une affaire très complexe.

Collin Hansen: Oui, parfaitement.

John Lennox: Notre monde a été créé par Dieu, et en fin de compte nous nous tournons vers lui en tant que Roi et Ordonnateur de l’univers. Mais, comme vous le savez, la façon dont cela s’applique en revanche est une question bien plus compliquée. En tout cas, le problème de l’athéisme est primordial. Je reviens un peu en arrière. Je pense qu’une des précisions les plus explicites nous vient de Fiodor Dostoïevski, dans son fameux roman Les frères Karamazov. Il a écrit: « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Évidemment, Dostoïevski ne sous-entendait pas le moins du monde que les athéistes n’ont pas de sens moral. Parfois, ils peuvent même mettre des chrétiens dans l’embarras par leur bonne moralité. Mais il n’existe aucune base rationnelle à la morale si vous niez l’existence de Dieu. Je précise: s’il n’existe aucune norme objective du bien et du mal en dehors de nous-mêmes, nous devons donc conclure que nos jugements moraux sont tout simplement arbitraires. Ils peuvent même parfois se réduire à nos sentiments ou nos préférences. Alors pourquoi s’y intéresser?

C’est la position fondamentaliste de Dawkins: il est très clair sur la question. Il dit que « le bien n’existe pas, le mal n’existe pas. C’est juste une question d’ADN et on suit la cadence« . Ce qui me stupéfie, c’est que notre homme, je crois pouvoir l’affirmer, est malgré tout prêt à discuter du problème du mal! Je pense que cette dissonance vient de ce que, comme nous tous, il a une conscience. Nous sommes faits à l’image de Dieu et nous sommes des êtres moraux, mais l’athéisme voudrait balayer tout ça. Malheureusement, comme vous l’avez très justement remarqué, un des héritages des Lumières a été de répandre l’athéisme un peu comme une pandémie, particulièrement en Europe, de sorte que le mot « Dieu » n’apparaît nulle part dans la Constitution Européenne.

Le fait que l’Europe ait tourné le dos à Dieu a des conséquences inévitables. C’est mon réel espoir que, dans des moments plus sereins, les gens se demandent à nouveau « Avons-nous abandonné Dieu trop prématurément? »
Re-examinons ce que nous avons perdu, car en réalité nous vivons en Europe sur l’héritage du christianisme. Nos systèmes juridiques, le simple fait d’avoir des hôpitaux et des hospices; tout cela nous vient du christianisme.

Collin Hansen: Encore quelques questions pour John Lennox, auteur du nouveau livre, Coronavirus: Où est Dieu? C’est une question un peu personnelle, mais avez-vous peur du coronavirus? Est-ce que vous êtes inquiet pour vous-même ou vos proches? Tout simplement que ressentez-vous?

John Lennox: Bon, quand je regarde l’avenir … Vous voyez, vous posez cette question à quelqu’un à qui la vie a été redonnée. J’ai failli mourir il y a quelques années, il a une dizaine d’années environ, quand les docteurs ont cru ne pas pouvoir me sauver alors que j’étais à un cheveu d’une crise cardiaque massive. Alors j’ai dit au revoir à ma femme, et désolé de donner une réponse si personnelle, mais ce que j’ai expérimenté à cette époque-là, c’est un grand sentiment de calme, un calme absolu et profond. Cela ne venait pas seulement de mon état émotionnel. Je crois, et j’en suis convaincu, que c’est une promesse de Dieu. Je ressentais une paix réelle. Je savais que j’allais revoir ma femme. Je savais que, même si cela allait la faire souffrir, elle, les enfants, et les petits-enfants, j’avais malgré tout une vraie espérance. Ça, c’est un premier élément de réponse.

L’autre aspect, c’est que la perspective de mourir fait peur, quand on pense à ce qui précède la mort; à comment cela pourrait se passer, parce que nous savons que certaines morts – et il nous est arrivé d’en être témoin chez nos bien-aimés – peuvent nous perturber profondément, être très douloureuses ou inconfortables malgré les énormes progrès en soins palliatifs. L’agonie n’est pas chose plaisante. N’oubliez pas, la mort est toujours une ennemie, elle doit encore être vaincue.

Collin Hansen: C’est vrai.

John Lennox: Ce qui pourrait me préoccuper, mais en cela je suis en paix bien sûr, c’est qu’il existe une autre sorte de mort dont l’Écriture parle: c’est la séparation d’avec Dieu.
La grande différence pour moi, c’est que je sais où je vais. C’est un don parfait, immérité, un don de Dieu: en me confiant en Christ j’ai reçu cette vie éternelle.
Alors, si je regarde le futur, je n’ai aucune idée, évidemment, quelles seraient mes réactions émotionnelles si je mourrais en m’étouffant à cause de ce virus. Mais je sais qu’au plus profond de moi j’aurais la paix avec Dieu parce que j’ai cette promesse: « Même quand je marche dans la sombre vallée de la mort, je ne redoute aucun mal car tu es avec moi. Ta conduite et ton appui, voilà ce qui me réconforte. » (Ps.23.4). Cette pensée biblique est extraordinaire: savoir que mon Seigneur est – mon berger – est une certitude merveilleuse par les temps qui courent.

Collin Hansen: Amen. Voici une dernière question: depuis de nombreuses années, vous êtes chef de file dans les conversations et débats entre science, philosophie et christianisme. Il semble que cette pandémie les réunit toutes. Je suis d’ailleurs ravi que vous ayez écrit ce livre. Mais quand on aura laissé tout ceci derrière nous, Dieu voulant, comment espérez-vous que cette crise change la façon dont les chrétiens et leurs détracteurs échangeront, et argumenteront les uns avec les autres? Quelles seraient vos attentes et espoirs pour un « après » quant à la teneur des discussions?

John Lennox: Étant avancé en âge, j’espère vraiment que nous aurons plus de gratitude envers toutes les personnes exemplaires qui font marcher notre système de soins, qui nous fournissent en nourriture, qui font de l’agriculture, qui s’occupent des infrastructures, qui écrivent les lois, qui gèrent nos sociétés, et qui gouvernent nos pays.
Ça a été pour le moins spectaculaire de voir cette vague de volontaires se manifester. J’espère que quelque chose comme l’amour de son prochain perdurera quand tout ceci sera derrière nous.

Ensuite, j’espère que nous aurons tous un sentiment accru de l’urgence à prendre Dieu au sérieux, en réalisant que notre temps est limité. Nous ne sommes pas des résidents permanents sur cette terre. Nous n’avons pas un bail éternel. Nous, chrétiens, avons un temps limité avant d’atteindre la gloire.
J’espère donc que nous redoublerons d’efforts, non seulement, pour vivre une vie de croyants dans nos communautés, mais pour exprimer notre chrétienté en prenant sérieusement à cœur les questions de nos amis qui sont en recherche, et en faisant un réel effort pour trouver des réponses crédibles qui pointent vers l’Évangile.

Une statistique choquante… ce n’est pas vraiment une statistique, mais plutôt une observation: en Europe, les églises se vident littéralement. La raison principale serait: « Ils ne répondent pas à nos questions. » Nous devons prendre conscience, je crois, que Jésus et les apôtres passaient leur temps à répondre aux gens, et à les confronter par leurs propres questions. En faisant cela, ils les amenaient à mieux comprendre les vérités merveilleuses du message de l’Évangile.

Collin Hansen: C’est une belle façon de conclure, cher invité. Cela a été un réel privilège d’accueillir John Lennox, auteur du nouveau livre Where Is God in a Coronavirus World?
Chers auditeurs, je voudrais aussi attirer votre attention sur un autre livre de John Lennox: Can Science Explain Every Thing? (La Science Peut-elle Tout Expliquer?), livre écrit avec The Good Book Company et qui arrive à point nommé. Merci beaucoup de m’avoir accordé de votre temps, et d’avoir travaillé si diligemment pour écrire ce livre important et opportun.

John Lennox: Merci beaucoup de m’avoir invité.


Qui sont C. Hansen et J. Lennox?

Collin Hansen est Directeur de publication sur le site The Gospel Coalition. Il a écrit de nombreux livres, dont: Young, Restless, Reformed: A Journalist’s Journey With the New Calvinists et anime les podcasts Gospelbound. Il a obtenu un Master à la Trinity Evangelical Divinity School et une licence en journalisme et histoire à la Northwestern University. Il a édité entre autres, Our Secular Age: Ten Years of Reading, Applying Charles Taylor, The New City Catechism Devotional. Sa femme et lui appartiennent à la Redeemer Community Church de Birmingham, en Alabama. Il est membre du comité consultatif de la Beeson Divinity School.

John Lennox est professeur émérite de mathématiques à l’université d’Oxford et membre émérite du Green Templeton College en mathématiques et philosophie des sciences. Il est également membre associé de la Said Business School et chargé de cours à l’Oxford Centre for Christian Apologetics. Il a participé à de nombreux débats publics pour défendre la foi chrétienne contre des athées renommés comme Richard Dawkins, Christopher Hitchens et Peter Singer. Retrouvez tous ses livres en français ici.

Merci à Christine Davée pour la traduction de cet article.


Pour aller plus loin sur le sujet:

John Lennox

Professeur émérite de mathématiques à l'Université d'Oxford, et maître de conférences associé au Centre d'apologétique chrétienne d'Oxford. John Lennox est un conférencier internationalement reconnu, spécialiste de l'interface entre science, philosophie, et religion. Il est membre du Trinity Forum Senior Fellows et a écrit de nombreux livres sur le rapport entre la science et le christianisme, dont: "Can Science Explain Everything?" (La science peut-elle tout expliquer?). Vous le connaissez peut-être aussi grâce à ses débats avec des athéistes renommés comme Christopher Hitchens, Richard Dawkins, ou Peter Singer, et à son livre Gunning for God (NDT: Tirer sur Dieu).

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