Courte biographie du théologien réformé Abraham Kuyper

Abraham Kuyper (1837-1920) est un théologien hollandais qui est aussi important que méconnu. Figure majeure de la théologie réformée calviniste, il fut un écrivain prolifique, le fondateur de l'Université Libre D'Amsterdam et fut même premier ministre des Pays-Bas (1901-1905). Aussi, nous nous réjouissons de la parution en français de ses célèbres "Essais sur le Calvinisme"; aux éditions Kerygma. À cette occasion, nous republions la préface rédigée par Yannick Imbert, en espérant que cette série d'introduction vous donne envie de découvrir cette œuvre stimulante.

Abraham Kuyper est né dans la petite ville de Maassluis, tout près de Rotterdam, le 29 octobre 1837. Éduqué dans la tradition calviniste néerlandaise, son père Jan Frederik étant pasteur des Églises réformées néerlandaises, Kuyper se dirigea assez naturellement vers les études de théologie, étudiant à Leyde avant de recevoir son doctorat en 1862.

L’année suivante, il entra dans son premier poste pastoral dans le village de Beesd. C’est là que, vers l’année 1866, il connut plusieurs expériences religieuses – ou spirituelles – qui le rapprochèrent des sensibilités orthodoxes alors minoritaires dans son union d’Églises. Cela surprendra peut-être ceux qui sont familiers avec la théologie et l’influence de Kuyper, mais le jeune pasteur n’avait eu, au cours de ses études, que peu de problèmes avec la théologie peu orthodoxe de certains de ses professeurs. 

Au moment où Kuyper terminait ses études, sa théologie pouvait au mieux être qualifiée d’unitarienne et moraliste. Le pardon acquis par le sang de Christ lui était inintelligible, et il doutait que nous puissions réellement savoir ce que Christ avait vraiment dit. D’autant plus que ce Christ était, de toute évidence, seulement humain. En cela, Kuyper a suivi les convictions de plusieurs de ses influents professeurs, comme Joannes Henricus Scholten (1811-1885) – l’une des figures de proue d’une théologie qualifiée de « moderniste », cherchant à harmoniser le langage biblique et une approche purement scientifique et naturaliste –, ou le professeur Rauwenhoff (1828-1889) – qui niait ouvertement la résurrection physique de Jésus.

Kuyper commença un chemin plus ou moins long de conversion lorsqu’il rencontra Johanna Schaay, sa future femme. Certain de sa posture théologique et académique, Kuyper tenta de la détourner de sa foi piétiste. Mais l’inverse se produisit, à travers un roman que Johanna lui offrit, The Heir of Redclyffe, de Charlotte Yonge. Ce fut, dit-il, « l’instrument qui brisa mon cœur suffisant et orgueilleux ». S’identifiant à l’un des héros du roman, Kuyper suivit un chemin de conversion similaire. En parallèle, il travaillait sur le théologien polonais Jan Łaski (ou Jan Lasco, 1499-1560), chez lequel il découvrit, sans arriver tout d’abord à le croire, la souveraineté totale de Dieu. Ensuite, lors de ses premières années pastorales à Beesd, Kuyper entra en contact avec un petit groupe de son Église qui le laissa tout d’abord frustré, mais par lequel il découvrit la réalité de la grâce et une spiritualité ancrée dans la Bible. Enfin, Kuyper redécouvrit la théologie de Jean Calvin, qui le convainquit qu’une foi vivante n’exigeait pas une opposition à la raison.

La conversion de Kuyper est importante à plusieurs titres. Tout d’abord, c’est bien sûr grâce à elle que Kuyper devint celui que nous connaissons. Un théologien réformé éminent et un grand exemple d’une théologie qui interrogeait sans cesse la société. Une théologie vivante présente dans le monde tout en n’étant pas du monde, dynamique mais sans compromis avec des systèmes philosophiques non bibliques, fermement fondée sur la révélation du Dieu de la Bible sans devenir rigidement traditionnelle. 

Après cette transformation théologique graduelle, Kuyper servit comme pasteur dans l’Église d’Utrecht (entre 1868 et 1870), puis d’Amsterdam (entre 1870-1874). C’est alors que sa théologie acquit la dimension holistique que nous connaissons. Pendant cette période, en effet, Kuyper ajouta à son emploi du temps déjà chargé deux activités très diverses et pourtant cruciales à la compréhension de la théologie. Tout d’abord, il assuma un énorme travail d’écriture en devenant rédacteur en chef du journal De Standaard (Le Standard), le média officiel du parti antirévolutionnaire fondé par l’homme politique réformé Groen van Prinsterer. Peu après, il créa et prit en charge l’édition du journal De Heraut (Le Héraut), un hebdomadaire chrétien dont il resta l’un des principaux contributeurs. 

En 1874, il fut élu député à la chambre basse du parlement néerlandais, poste qu’il occupa jusqu’en 1877. L’implication de Kuyper en politique n’était pas nouvelle, mais elle prit une nouvelle dimension lorsqu’il fut convoqué par la reine Wilhelmine, en 1901, pour former un nouveau gouvernement. Il occupa la fonction de premier ministre jusqu’en 1905. Ce rôle actif en politique était pour lui une conséquence directe de sa vision concrète du règne de Christ, que le chrétien doit manifester dans tous les domaines de la vie humaine, y compris – ou surtout – dans le domaine crucial de la vie civile. 

Cette conviction fondamentale, sur laquelle nous reviendrons, de la seigneurie absolue de Christ sur tous les domaines de la vie humaine a nourri chez Kuyper une vue globale de la vie chrétienne. Pour lui, l’un des effets les plus radicaux de la régénération de la foi est la transformation graduelle de toutes les activités. La foi n’a pas qu’une dimension spirituelle, elle est profondément humaine. Elle ne touche pas que la relation avec Dieu, mais aussi la relation entre les êtres humains, ainsi que leur relation avec le monde. La foi crée une vision spécifiquement chrétienne de la vie humaine. Tout devient coloré par cette transformation spirituelle. En conséquence de cette vision, Kuyper contribua à la création, en 1880, de l’Université libre d’Amsterdam. Il y instilla une vision radicale: la Bible doit servir de base non négociable pour toute entreprise humaine. Sur elle repose la structure de toute la connaissance humaine. 

Cette conviction de la seigneurie ultime et absolue de Christ est le sujet que Kuyper choisit comme thème pour les conférences qu’il fut invité à donner à la faculté de théologie de Princeton, aux États-Unis, en octobre 1898. Le grand théologien presbytérien Benjamin B. Warfield accueillit Kuyper qui, après avoir donné ses conférences – l’Université de Princeton lui conféra un doctorat en droit – entreprit un grand tour aux États-Unis, spécifiquement dans le monde réformé néerlandais, afin d’encourager les chrétiens à être dans le monde, mais pas du monde. Dans certains cercles réformés néerlandais, sa vision théologique eut un effet retentissant, mais peut-être pas d’une manière aussi déterminante que Kuyper lui-même l’aurait souhaité. 

Le début du xxe siècle vit Kuyper continuer à déployer ses efforts en politique, ainsi que dans son ardent travail d’écriture. Sa plume continuait à produire des articles à un rythme effréné. Il assurait en parallèle la direction politique du parti antirévolutionnaire (Anti-Revolutionaire Partij, ARP) qu’il avait fondé en 1879 et, en cette qualité, il sera appelé à former un gouvernement au tout début du xxe siècle. Ainsi, entre 1901 et 1905, il sera premier ministre des Pays-Bas, cumulant cette responsabilité avec la charge de ministre de l’Intérieur. Après quatre ans passés au sommet du pouvoir, les nouvelles élections ne lui permirent pas d’assurer le maintien de son parti à la direction du pays. Il exerça toutefois plusieurs missions officielles durant la plus grande partie des deux décennies suivantes. 

Après son mandat gouvernemental, Kuyper resta très actif au sein de l’ARP, devenant le chef de file de l’opposition. Il fut réélu président du parti en 1907 et continua jusqu’à sa mort à en être l’une des figures les plus influentes. Dans son programme politique, Kuyper essaya de déployer toute la force de sa théologie calviniste et de sa notion de « vision du monde ». Bien sûr, Kuyper n’était certainement pas sans préjugés, comme ce fut le cas avec sa position pro-allemande pendant la Première Guerre mondiale, principalement en raison du conflit avec l’Angleterre lors de la guerre des Boers. 

La dernière décennie de sa vie fut marquée par la remise de distinctions de plusieurs institutions, notamment l’Université catholique de Louvain – où il reçut un doctorat honoraire en 1909 –, en signe de reconnaissance de la force de sa théologie, mais aussi d’une vision non sectaire. Puis ce fut le traumatisme de la Première Guerre mondiale et le déclin sensible de son influence, bien qu’il jouât un rôle important lors de la constitution du gouvernement catholique formé par De Beerenbrouck. L’engagement politique demeura l’un de ses grands intérêts. Kuyper s’éteint le 8 novembre 1920 à La Haye, à l’âge de 83 ans.


Pour en savoir plus


Yannick Imbert

Yannick Imbert est professeur d’apologétique et directeur de Licence à la Faculté Jean Calvin (Aix-en-Provence). Il est aussi président des Éditions Kérygma, ainsi que membre de la Commission Théologique du Conseil National des évangéliques de France (CNEF). Il est l'auteur de plusieurs livres dont une introduction à l'apologétique (aux éditions Kerygma/Excelsis), est blogueur sur le site De la grâce dans l'encrier et anime également le blog d'apologétique culturelle Visio Mundus.

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