LIVRE : Comment l’Afrique a façonné la pensée chrétienne

Couverture de Comment l'Afrique a façonné la pensée chrétienne

Avant de lire Comment l’Afrique à façonné la pensée chrétienne (Thomas C. Oden), on peut s’interroger: quel est l’intérêt de se plonger dans le christianisme africain du premier millénaire? Origène, Tertullien, les martyrs de Scilli (près de Carthage), la controverse nestorienne, la conquête arabe de l’Egypte… Ça nous concerne vraiment? Tim Challies répond par l’affirmative et argumente dans un article dont je vous recommande la lecture: « Sept raisons d’étudier l’histoire de l’Église » (article en anglais).

Etudier l’histoire de l’Église c’est aussi, à un moment ou à un autre, être confronté à la tradition. A cet égard, cet article, « tradition vs. traditionalisme« ,  est éclairant.

L’ambition de Thomas C. Oden

C’est d’abord en Afrique que les avancées intellectuelles décisives apportées par le christianisme ont été étudiées et comprises, bien avant que celles-ci ne soient reconnues en Europe, et quelque mille ans avant qu’elles n’atteignent l’Amérique du Nord. […] La pensée chrétienne classique est profondément façonnée par l’imagination africaine née sur le sol africain. […] La semence s’est propagée depuis l’Afrique vers le Nord – p.7-8

C’est, en résumé, la thèse que défend l’auteur.

Le travail de Oden grouille d’illustrations de ce mouvement des idées du Sud vers le Nord, à bien évaluer. Prenons Cassiodore, puisqu’on a déjà parlé du personnage. Vers 550, il crée un scriptorium qui permettra à nombre de textes écrits initialement en Afrique en Asie d’êtres découverts par les Européens. La tradition intellectuelle africaine du IVe siècle est ainsi pour la première fois transmise à l’Europe du VIe siècle. Le modèle de ce scriptorium a fait ses preuves auparavant avec les bibliothèques de Cyrénaïque (Libye), Alexandrie (Egypte), Carthage (Tunisie) et Hippone (Algérie).

D’ailleurs, précisons d’emblée que sous le terme « Afrique », les territoires africains concernés sont grosso modo ceux qui correspondent aux actuels Egypte, Soudan, Ethiopie, Erythrée, Libye, Tunisie, Algérie et Maroc.

Vous pouvez en savoir davantage puisque l’introduction est disponible en intégralité et gratuitement.

Le livre Comment l’Afrique a façonné la pensée chrétienne

Plus qu’un ouvrage d’histoire, c’est un véritable essai historiographique (càd sur la manière dont est écrite l’histoire). En effet, l’auteur ne se contente pas de montrer dans quelle mesure l’Afrique a marqué de son sceau la pensée chrétienne (cela ne recouvre que le chapitre 2). Il identifie ce que l’Afrique a légué au christianisme (= histoire), mais il s’interroge aussi sur le travail des historiens, à savoir: pourquoi être passé à côté de la richesse laissée à la pensée chrétienne par les chrétiens africains des premiers siècles de l’Église, pourquoi ne pas avoir accordé à ce phénomène une importance proportionnelle à son ampleur (= historiographie)? Il revient sur « les responsables de cette myopie », comme il les nomme (p. 75).

Oden accorde une place prépondérante aux chercheurs africains. Ils doivent se saisir de l’étude de ces siècles de présence chrétienne sur leur continent, au risque sinon d’y voir un nouvel instrument de domination du Nord sur le Sud par le biais des travaux euro-américains. Par exemple, il déplore que de deux listes: Rousseau, Nietzsche, Marx et Freud (liste 1) ou Tertullien, Cyprien, Athanase et Augustin (liste 2), ce soit la liste africaine la beaucoup moins citée par l’intelligentsia africaine (p. 77).

Cependant, au chapitre 5, « les écueils à éviter », véritable chapitre de méthode, il rappelle la nécessité de « se prémunir d’un afrocentrisme excessif » et les moyens pour y parvenir.

Enfin, l’ouvrage se clôt par une chronologie que je qualifierais à la fois de concise et de fournie. Concise car seulement 54 pages pour passer en revue l’an 1 à l’an 1000, ne nous leurrons pas, c’est évidemment peu! Mais fournie aussi car y sont replacés quantités d’écrits, de personnages, de persécutions, d’hérésies… L’enchevêtrement de jalons constitutifs du christianisme et de l’islam est intéressant, par exemple: le temps de la division des musulmans entre chiites et sunnites correspond à celui du troisième concile de Constantinople, dernières décennies du VIIe siècle. S’ajoutent quelques dates clés du judaïsme.

Le plus, ce sont aussi les cartes et schémas (dont certains consultables sur l’intro en ligne).

Notre avis

Quelques faiblesses:

– La bibliographie qui figure en fin d’ouvrage est un outil utile mais c’est très regrettable que l’auteur n’ait pas mentionné par des notes ce qui se rapportait à quoi. Il ne donne les références d’aucune source dans son développement. Plus d’une fois, j’ai griffonné « des noms! des noms! ».

 – La vision de l’historiographie est manichéenne, peut-être par souci de vulgarisation. Les historiens auraient tout passé sous silence du christianisme africain de l’Antiquité et du haut Moyen Age et the Early African Christianity project proposerait une redécouverte totale, bref, une révolution! J’ai déjà suivi des cours à l’université où ce dont il parle était abordé. C’est davantage un manque de diffusion parmi  le commun des mortels de la dette que le christianisme doit à l’Afrique qui est à pointer du doigt, qu’un manque d’intérêt des historiens, du moins pour ces vingt dernières années (je ne parle pas du XIXe siècle!).

On le recommande car: 

1. Nous manquons cruellement d’informations sur le haut Moyen Âge (Ve-Xe siècles), encore appelé the Dark Ages!!! « Cette expression fait d’avantage allusion à nos propres ténèbres qu’aux évènements qui se produisirent à cette époque » (p. 81). Un tel ouvrage, en particulier le deuxième chapitre, nous donne accès à la richesse de réflexion, d’expérience, de sagesse de nos devanciers, sans trop se perdre dans les détails d’érudits.

2. On découvre ou redécouvre comment le christianisme s’est répandu avec vitalité au Maghreb du IIe au VIIe siècle. C’est un riche enseignement pour quiconque est préoccupé par le dialogue avec les musulmans. Le récit des martyrs de Scilli en 180 témoigne, par exemple, d’une implantation chrétienne au moins dès cette date et probablement un peu auparavant en Afrique du Nord (p. 23 et 190). Ce n’est qu’au VIIe siècle que l’Islam a conquis une grande partie du christianisme africain. Bref, la foi chrétienne n’est certainement pas un truc importé d’Europe ou d’Occident dans les pays du Sud comme le prétendent ses détracteurs.

3. Est proposée une collaboration de toute l’Afrique: l’Afrique du Nord n’est pas moins africaine que la subsaharienne. Les chrétiens du Sud doivent aussi faire leur l’héritage intellectuel des Pères de l’Église que les coptes, au Nord, reconnaissent davantage. Pourquoi les chrétiens coptes ne seraient pas plus engagés dans des ministères de service actifs au sud et vice-versa (p. 90)?

Mais…:

Je ne peux pas ne pas préciser qu’Oden écrit d’abord pour des étudiants/chercheurs en histoire ancienne et médiévale (ou pour susciter des vocations dans ce domaine!) et c’est un véritable programme d’étude qu’il écrit.  Des parties aux intitulés « avancées de la recherche », « la publication des résultats », « des exigences linguistiques rigoureuses », « étudier les sources primaires », pourront donc être éloignées des intérêts du lecteur lambda.

Découvrez le site du groupement Early African Christianity project.

Conclusion

Pour conclure, on ne peut que se réjouir de voir que des études des traductions de la Bible en copte bohaïrique des années 300 peuvent servir une cause bien plus large que celle de l’érudition. « Notre objectif est d’être un modeste instrument de l’esprit en participant à la création, à l’édification et à la formation de communautés chrétiennes africaines » (p. 179).

Myriam J.

Myriam a fait une licence d'histoire à la Sorbonne. Elle a été une contributrice régulière au site TPSG durant plusieurs années.

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