La technologie est-elle neutre ?

Dans mon récent article sur l’héritage de Steve Jobs, de l’iPhone et du Guide du voyageur galactique, un passage en particulier a suscité des commentaires et des questions. J’ai écrit:

« Parfois, les chrétiens qui (comme moi) voient la culture d’un œil tendre ont tendance à la traiter dans sa globalité, y compris la technologie, comme si elle était neutre, mais ce n’est pas le cas. Comme l’ensemble de la création, le monde technologique témoigne de la gloire de Dieu et de sa bonté par son indubitable utilité, ses moments de beauté et sa capacité occasionnelle à nous émerveiller. Mais comme l’ensemble de la création, il porte aussi la marque du péché et de son pouvoir destructeur, et nous donne accès à de nouvelles manières de détruire nos relations, de perturber notre vie et de nous distraire de la gloire pour laquelle nous avons été créés afin de la contempler. »

Peut-être que cette affirmation n’est pas très nuancée. Les réactions qui me sont parvenues, à la fois par mail et dans les commentaires, rendent bienvenue une clarification.

Où est la limite?

Beaucoup ont, semble-t-il, été dérangés par le fait que je dise que la technologie n’est pas neutre. Remettre en question la technologie et les comportements autour de la technologie suscite immédiatement une réaction à la fois de la part de ceux qui adoptent la technologie sans difficulté et de ceux qui s’en méfient: où est-ce que l’on place la limite? Les intransigeants qui se méfient de la technologie aimeraient que nous tracions des frontières claires et sûres; ce serait une manière de séparer les brebis des boucs pour que l’on puisse savoir dans quelle catégorie on se trouve. Mais toute limite si bien définie est, au mieux, arbitraire, et suppose souvent de choisir une période de l’Histoire dans laquelle nous pouvions vivre « en sécurité », refusant les avancées qui ont suivi. C’est typiquement la religion dans ce qu’elle a de pire, qui impose un comportement déterminant ce que Dieu va et ne va pas bénir.

D’un autre côté, certains n’acceptent pas de se poser des questions sur cette adhésion à la technologie. Ils posent la même question que les intransigeants mais de manière rhétorique, pour souligner que n’importe quelle frontière que l’on pourrait tracer serait arbitraire et légaliste. Si l’on rejette le smartphone, pourquoi ne pas rejeter l’ordinateur aussi? Si l’on rejette le mail, que dire du courrier? Toute résistance à la technologie ou rejet de la technologie est une pente glissante qui mène à devenir comme les Amish. Leur réaction à toute critique de la technologie semble faire écho aux paroles de Jésus dans le Nouveau Testament: ce ne sont pas les « choses » (les appareils, par exemple) qui nous rendent impurs, mais c’est ce qui est dans notre cœur qui nous rend impurs (Mt 15.11, 18). Le problème, ce n’est donc pas l’iPhone, mais c’est la manière dont on considère l’iPhone dans notre cœur. Le problème, ce n’est pas internet, c’est ce que l’on y met et ce que l’on télécharge à partir d’internet. La chose, en elle-même, n’est pas mauvaise. C’est ce qu’on fait avec cette chose qui l’est.

Si l’on regarde les choses de manière purement factuelle, cette idée est vraie. Le cœur est le lieu où notre péché trouve son origine, son attache, et son plus grand pouvoir de destruction. Mais nous avons tendance à sous-estimer le pouvoir des objets culturels et des traditions instituées par l’homme sur notre cœur. Prenons l’exemple d’un fusil d’assaut à munitions anti-blindage. Au sens strict et froid, c’est un gros morceau de métal avec un peu de prouesse technique, deux éléments qui trouvent leur origine dans le génie du Créateur. Utilisé comme presse-papier, cet objet est inoffensif et probablement assez efficace. Il pourrait très bien fonctionner comme cale-porte et si on en avait plusieurs, on pourrait les utiliser pour mettre du poids à l’arrière d’une voiture à roues motrices arrière sur une route glacée, ce qui permettrait d’avoir une meilleure adhérence. Gloire à Dieu.

Mais aucun de ces exemples ne correspond à la véritable utilité d’un fusil d’assaut. Un fusil d’assaut n’est pas fait pour être un presse-papier, et même si on peut admettre qu’il est pratiquement inoffensif quand il est utilisé dans un tel but, cela serait ignorer la fonction première de l’objet même. Ce n’est pas simplement un gros morceau de métal; c’est une machine à tuer très bien étudiée, le produit d’années de développement et d’histoire.

Si on pousse l’argument un cran plus loin, l’utilité du fusil d’assaut relève d’un domaine obscur de la morale, même quand il est utilisé par un soldat pieux dans une guerre juste. Bien que l’on puisse justifier de son utilisation dans ce cas-là, on doit tout de même admettre qu’un tel usage est seulement nécessaire dans un monde dans lequel l’épée est nécessaire, c’est-à-dire un monde meurtri par le péché. S’il n’y avait pas le péché dans ce monde, il n’y aurait pas besoin de fusils d’assaut à munitions anti-blindage. Son utilité est donc limitée à une fonction malheureuse mais nécessaire dans un monde détruit par le péché.

Dès l’instant où l’on se saisit d’un fusil d’assaut, on prend part à une réalité culturelle et sociale qui nous dépasse largement. Cet objet culturel s’inscrit dans une très longue histoire, et cette histoire a façonné notre vie de manière profonde. Voir ce fusil comme un simple objet, un gros morceau de métal, ou comme quelque chose d’entièrement neutre, c’est mal comprendre notre rapport à la culture et à la création. On doit aussi admettre que dès l’instant où l’on se saisit d’un fusil d’assaut, on se rend disponible d’une nouvelle manière à tout un monde de mal. Bien sûr, le meurtre et la mutilation ne nécessitent pas d’utiliser un fusil d’assaut tel qu’un AK-47, mais en posséder un rend les choses plus simples et plus facilement accessibles. Il est idiot de penser que posséder un tel pouvoir n’a aucun effet sur l’âme.

Nouveau phénomène

En ce qui concerne les armes, le fait d’être soldat, ou bien la question de la « guerre juste », il y a déjà eu une grande réflexion théologique et biblique sur ces sujets et cela nous a aidés à définir leur effet sur notre âme. Dans le cas d’internet, des smartphones et de la vie connectée, il s’agit d’un phénomène vieux d’à peine 10 à 20 ans. Néanmoins, ce phénomène a considérablement transformé la manière dont nous vivons et les relations que nous pouvons avoir avec les autres. De plus, ces technologies sont bien plus présentes dans notre société que les fusils d’assaut.

Comme c’est le cas pour un fusil d’assaut, le simple fait de se saisir d’un iPhone (ou d’un Android ou de tout autre type de smartphone) nous fait entrer dans une histoire culturelle bien plus large que la technologie en question. Ces objets culturels redéfinissent nos relations d’une manière à la fois profonde et subtile.

Là encore, le fusil d’assaut est un exemple parlant. En octobre 2001, au moment où la sécurité dans les aéroports était encore extraordinairement élevée au lendemain du 11-Septembre, j’ai traversé le pays en avion pour assister à une conférence. En passant les contrôles de sécurité, j’ai fait sonner le détecteur de métal. Trois fois de suite. Après la troisième fois, l’agent de sécurité m’a dit d’aller à un autre endroit sur le côté avec une boîte de contrôle noire pour mettre ses pieds. Un agent m’a ordonné d’enlever mes chaussures et de me mettre debout dans le cube. Au moment où je me suis mis dans la boîte puis retourné, j’ai vu un officier de la marine en treillis s’avancer vers moi et pointer un fusil d’assaut M-16 sur ma poitrine.

Cela a redéfini notre relation immédiatement.

Pour autant que je sache, ce soldat n’avait rien d’autre que l’amour du Christ pour moi dans son cœur. Peut-être même qu’il a prié pour moi alors même qu’il pointait son arme chargée sur mes organes vitaux. Mais il était impossible que ce gros morceau de métal dans ses mains ne redéfinisse pas (d’une manière profonde et complexe) ma relation avec lui.

J’ai répondu à ses questions, les agents m’ont copieusement fouillé de haut en bas, puis nous sommes repartis chacun de son côté.

Les objets culturels – que ce soit les armes, les smartphones ou les T-shirts – jouent un rôle important dans la manière dont on envisage nos relations et notre rythme de vie. Dès l’instant où on les possède ou on les fait entrer dans notre vie de tous les jours, on entre dans une histoire qui nous dépasse, on commence à communiquer à ceux qui nous entourent quelque chose de la manière dont on a l’intention de vivre notre vie et d’être en relation avec les autres. La première fois qu’on envoie un SMS, on crée un nouveau moyen d’être en relation avec les autres, de communiquer et d’entrer en contact avec eux. Pour le meilleur ou pour le pire, les choses vont maintenant être différentes.

Pas neutre

Ainsi, quand je dis que les objets culturels ne sont pas neutres, c’est cela que je veux dire. Cela ne veut pas dire que dès l’instant où l’on se saisit d’un iPhone ou d’un fusil d’assaut, on est immédiatement souillé; ce serait du légalisme. Au contraire, il s’agit simplement de faire remarquer que ces objets nous influencent profondément, parce qu’ils créent de nouvelles possibilités et rendent plus faciles d’accès tout un monde d’actions qui étaient auparavant inaccessibles ou bien plus difficiles d’accès. Dans le cas de l’iPhone, le résultat est de nous faire entrer dans un mode de vie et de relations qui nous perturbe davantage, nous inonde d’informations et en fin de compte nous rend plus dépendants de cette technologie en particulier.

Ainsi, le défi pour les chrétiens est de discerner comment vivre dans un environnement technologique de manière à ce que la vertu, l’amour et la vie communautaire aient toute leur place. Il se peut qu’un tel mode de vie vous semble possible mais trop difficile. Il peut pourtant être assez simple à adopter si nous mettons en place des limites appropriées dans notre vie. Mais il est tout simplement inatteignable si nous nous contentons d’accepter le statu quo d’une vie dérangée et bruyante dans notre nouveau monde rempli de technologie (particulièrement si nous croyons que la technologie n’a aucune influence sur nous).

Il n’y a aucun doute sur le fait que le nouveau monde plus connecté dans lequel nous vivons nous donne un certain pouvoir et a rendu notre vie et notre travail plus faciles. Mais la question est: les a-t-il rendus meilleurs?

Mike Cosper est directeur d’un institut de recherche sur la foi et la culture aux États-Unis. Il est également auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.
Article traduit  avec autorisation. Merci à Floriane Marizy pour la traduction.

Auteur invité

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