Enseigner comme les maîtres conteurs

Tout le monde aime une bonne histoire. Les meilleurs enseignants sont souvent les meilleurs conteurs. C'était certainement le cas de Jésus. Lorsque sa prédication comprenait des impératifs et des déclarations directes sur la nature de Dieu et de son Royaume, il choisissait souvent d'illustrer son message par des paraboles. Hélas, dans notre culture occidentale fortement alphabétisée, nous croyons parfois qu'en vieillissant, nous n'avons plus besoin d'histoires. Certains prédicateurs peuvent même les éviter dans leurs messages parce qu'ils perçoivent ces anecdotes comme superficielles ou comme une digression du texte. Pourtant, l'exemple de l'Écriture indique que les histoires sont de puissants outils pédagogiques dont nous ferions bien de nous servir. La culture post-moderne valorise les histoires, et nous, l'Église, pouvons enrichir la compréhension de nos petites histoires en enseignant correctement le métarécit de l'œuvre de Dieu dans le monde, c'est-à-dire la création, la chute, la rédemption, et l'achèvement.

Formation des femmes de pasteurs au Sénégal

Lorsque je formais des femmes de pasteurs en milieu rural au Sénégal, j’ai cherché à utiliser le pouvoir des histoires dans mon enseignement de la théologie systématique. Plutôt que d’enseigner de la manière linéaire et occidentale qui me vient le plus naturellement, j’ai choisi d’enseigner la théologie à travers les récits bibliques. Ce que j’ai découvert grâce à l’enseignement par la discussion, c’est que ces femmes non alphabétisées connaissaient très bien de nombreuses histoires de la Bible! Tout ce que j’avais à faire était de souligner comment certains détails nous instruisent sur les doctrines fondamentales. Après tout, Jésus a utilisé des histoires pour communiquer une vérité plus profonde. L’histoire était un outil, et non une fin en soi.

Zachée: une étude de cas de conversion

Par exemple, j’ai choisi Zachée comme modèle de conversion authentique (Lc 19.1-10). Ce qui est si remarquable dans son témoignage, c’est que lorsqu’il fait confiance à Jésus, sa repentance est si sincère qu’il offre volontiers de donner la moitié de ses biens aux pauvres, et de rembourser au quadruple toute personne qu’il a escroquée. Quel modèle pour nous tous! Peut-être qu’en tant que lecteurs, nous ne nous souvenons pas aussi facilement de ces détails spécifiques, mais ces apprenantes orales oui. Il était si encourageant de voir les femmes interagir avec le texte et retenir certaines des doctrines fondamentales que je leur présentais.

L’approche de l’Écriture centrée sur les histoires

Si nous devions classer l’ensemble de l’enseignement du Christ dans les évangiles, nous découvririons que la grande majorité consiste soit en histoires, soit en discussions par le biais de questions. Même lorsqu’il répond aux questions de ses amis et de ses ennemis, il répond souvent par une question plutôt que de donner une réponse directe. Au fur et à mesure que le ministère de l’Église naissante se déploie dans le livre des Actes, nous constatons une utilisation similaire des histoires qui culminent dans l’histoire ultime de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, qu’il s’agisse du sermon de Pierre le jour de la Pentecôte (Act 2.14-41) ou du témoignage d’Étienne devant le Sanhédrin (Act 7). Et même dans les épîtres, Paul utilise l’imagerie de la course, de la boxe, de la guerre et de l’agriculture – entre autres – pour illustrer des éléments de la vie chrétienne.  Si nous remontons plus loin dans le temps, nous pouvons constater que les prophètes de l’Ancien Testament étaient tout aussi habiles à utiliser les histoires. Nathan ne confronte pas directement le roi David après son péché avec Bethsabée. Au lieu de cela, il utilise une histoire pour « entrer par la porte arrière » (2S 12). Et la vie du prophète Osée est elle-même une illustration vivante de l’adultère spirituel d’Israël apostat.

La narration et l’esprit post-moderne

La vérité est que la narration n’est pas seulement un moyen de communication efficace pour les femmes de pasteurs en milieu rural au Sénégal. L’oralité résonne également dans notre culture post-moderne. Beaucoup racontent leur histoire afin d’articuler leur vérité. Et pourtant, c’est là que réside le danger, dans une culture qui rejette la vérité absolue; l’histoire de chacun a le même poids. Et c’est là que la vision chrétienne du monde peut apporter un élément correcteur quant à l’utilisation des histoires dans notre culture, en entraînant nos esprits à soumettre toutes nos petites histoires au meta-récit: la grande et glorieuse histoire qui a commencé dans le jardin et culmine dans la nouvelle Jérusalem.

4 leçons pour les enseignants de le Bible

Ceci étant dit, en tant qu’enseignants et étudiants de la Bible, que pouvons-nous apprendre de cette approche axée sur les histoires?

1. Étudier et enseigner les histoires bibliques

Le Dr Green, mon professeur préféré à la faculté de théologie, a remarqué un jour que de nombreux pasteurs fraîchement sortis de la fac ont tendance à enseigner ce avec quoi ils sont plus à l’aise, à savoir les épîtres. Il a mis ses étudiants au défi de se dépasser pour les pousser à penser en dehors de ce support. En effet, j’ai découvert que nous puisons de grandes richesses lorsque nous enseignons les récits bibliques et lorsque nous montrons comment les étudier à ceux à qui nous enseignons. Cela demande peut-être plus de travail, mais cela en vaut la peine.

2. Enseigner au cœur et pas seulement à l’esprit

Le cœur ne réagit pas aux simples faits et dogmes. Mais lorsque nous enseignons les vérités de Dieu à travers des histoires, elles dépassent l’intellect pour atteindre les émotions. Je ne suggère pas de manipuler ou de divertir à travers des histoires, mais plutôt de permettre au drame de la rédemption de remuer le cœur de nos auditeurs pour les attirer vers Dieu. Cela signifie que nous n’enseignons pas l’Exode ou Marc exactement de la même manière que nous pourrions enseigner Philippiens ou 1 Pierre. L’enseignement des récits bibliques requiert un ensemble d’outils différents (tout comme l’enseignement de la littérature poétique ou prophétique).

3. Enseignez de manière mémorable

La plupart d’entre nous souhaitent que nos auditeurs se souviennent de ce que nous avons enseigné, sans toutefois en être assuré. Les histoires, l’allitération, la répétition, les rimes et les déclarations courtes et accrocheuses ne sont que quelques exemples de moyens que nous pouvons utiliser pour aider nos auditeurs à mieux retenir. Jésus a utilisé ces stratégies et s’est appuyé sur ce que ses contemporains connaissaient déjà. Il mettait en lumière des vérités profondes à l’aide d’images tirées du monde de l’agriculture, de l’élevage, des mariages, des serviteurs et des maîtres, etc. De même, les meilleurs prédicateurs utilisent des illustrations simples tirées de la vie quotidienne qui nécessitent peu d’explications pour être comprises.

4. Faire appel à tous les sens

L’être humain traite l’information de trois manières principales: par l’ouïe, la vue et le toucher. Des études montrent que 65% des personnes apprennent principalement par la vue, 30% par l’ouïe et 5% par la pratique. Pourtant, la plupart d’entre nous s’adressent exclusivement aux apprenants auditifs lorsque nous enseignons. Alors, comment pouvons-nous renforcer l’expérience d’apprentissage de nos auditeurs pour une rétention maximale? Plus nous faisons appel à tous les sens, plus nos auditeurs sont susceptibles de se souvenir. Surtout si l’on considère que les gens se souviennent de 10% de ce qu’ils entendent, de 20% de ce qu’ils lisent et de 80% de ce qu’ils voient. Jésus n’avait peut-être pas de présentation PowerPoint, mais il avait à sa disposition les images et les sons de la campagne de Judée. C’est très probable lorsqu’il disait: « Considérez les lys des champs », qu’il en pointait un! (Lc 12.27-28). Lorsque Jésus a voulu instruire ses disciples sur l’humilité, il l’a montré par l’exemple, en leur lavant les pieds (Jn 13.3-17). Il a observé et souligné l’attitude d’une pauvre veuve qui a donné tout ce qu’elle avait pour vivre.

L’Écriture en tant que récit

La raison pour laquelle la narration est si importante dans l’Écriture est que la Bible est une grande histoire. Dans son infinie sagesse, Dieu a conduit des auteurs séparés par des centaines d’années et des centaines de kilomètres à raconter en une seule fois le grand plan de sauvetage de Dieu pour le monde. Notre culture a besoin de rencontrer le Dieu de cette grande histoire, et nous avons le privilège d’être ses conteurs. Lorsque nous faisons des disciples dans notre monde postmoderne, que notre enseignement donne vie à cette réalité. Servons-nous des petites histoires pour raconter à nouveau le grand drame de la rédemption de notre glorieux Dieu et Sauveur.

Pour aller plus loin, je vous invite à suivre ces enseignements narratifs dans l’Évangile selon Marc:


3 ressources pour aller plus loin


Angie Velasquez Thornton

En équipe avec son mari Daniel, Angie a servi le Seigneur au Sénégal pendant 10 ans, dans la formation des leaders. Installés à Montréal avec leurs 2 filles depuis août 2017, ils servent à l'Église Baptiste Évangélique Emmanuel et dans l'AEBEQ. Angie est titulaire d'un MDiv de Moody Theological Seminary. Depuis mai 2021, elle coanime le podcast Chrétienne, avec Aurélie Bricaud. Elle est également Responsable du ministère féminin de SOLA (TGC Québec).
Découvre également sa chaîne YouTube par ici.

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