Comment nous érigeons des tours de Babel dans nos vies

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      Et si l’épisode de la tour de Babel n’était pas qu’une vieille histoire, mais un miroir de nos vies? Quête d’approbation, comparaison constante, désir de “se faire un nom”: nous bâtissons tous nos propres "tours". Mais ce récit ne fait pas que dévoiler ce qui se joue en nous – il révèle aussi la réponse de Dieu, qui brise nos illusions et nous offre une identité que nous n’avons plus à construire…

      Si vous lisez le récit de la tour de Babel (Gn 11.1-9), vous remarquerez qu’il s’insère entre deux longues généalogies, celles des descendants de Noé: Sem, Cham et Japhet (cf. Gn 10-11). En l’espace de deux chapitres, ce sont près de trois siècles d’histoire humaine qui défilent.

      Pourquoi l’auteur de la Genèse place-t-il donc l’épisode de Babel pile au milieu de ces deux chapitres?

      Sans doute est-ce pour nous montrer que ce récit n’est pas qu’un événement du passé. Il met en lumière une dynamique universelle de l’humanité, révélée à chaque époque et en tout lieu, lorsque l’homme cherche à se construire loin de Dieu.

      L’ambition de l’Homme

      Cette impression est renforcée par un détail discret du texte, mais riche de sens. Si l’on regarde les versets 1 et 2 de Genèse 11, on remarque en effet la direction prise par les hommes: ils “partirent de l’orient” pour s’installer dans une vallée.

      Plutôt que leur provenance, c’est bien une indication de leur direction que l’auteur de la Genèse nous donne: les hommes vont vers l’est1.

      Or, dans le récit de la Genèse, cette direction n’est jamais anodine. Elle marque souvent un éloignement de Dieu. C’est le cas après la chute, lorsque Adam et Ève sont placés à l’est du jardin d’Éden (Gn 3.23), ou encore de Caïn, qui s’éloigne de la présence de l’Éternel pour s’installer à l’est (Gn 4.16). À plusieurs reprises, ce mouvement vers l’est devient le signe d’une rupture avec Dieu.

      C’est pourquoi, lorsque nous lisons dans Genèse 11.2 que les hommes se dirigent vers l’est pour y bâtir une ville, nous comprenons qu’ils cherchent à construire leur vie sans Dieu. Cette orientation se manifeste de deux manières, que l’on peut voir comme deux mouvements dans leur vie.

      • Il y a d’abord un mouvement AU CENTRE. Les hommes choisissent de se regrouper en un seul lieu pour bâtir une ville. Leur objectif est clair: “éviter d’être dispersés sur toute la surface de la terre” (v. 4). Pourtant, Dieu avait commandé exactement l’inverse: “Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre” (Gn 1.28). La vocation de l’humanité était de se répandre, afin de refléter la gloire de Dieu sur toute la terre, jusqu’à ce qu’elle en soit "remplie" (cf. Ha 2.14; És 11.9). À Babel, on assiste donc à un renversement: au lieu de se disperser sur la terre, il y a un mouvement au centre qui s’opère…
      • Et puis, il y a un mouvement EN HAUT. Le projet de la tour – probablement une ziggourat, c’est-à-dire un temple en forme de pyramide – traduit une ambition verticale: atteindre le ciel et “se faire un nom”. Plutôt que d’accepter le nom que Dieu leur a donné, à savoir le nom d’"homme" – ʾĀḏām, en hébreu, qui signifie "le terreux", ou "celui qui vient de la terre" – au lieu d’accepter leur place de créature, autrement dit, et de vivre pour la gloire de Dieu, ils veulent s’élever à leurs propres yeux. Et c’est pourquoi ils font cette construction: pour “se faire un nom”.

      Vous savez quoi? Cela a toujours été – et ce sera toujours – l’ambition de l’homme sans Dieu. Car sans Dieu, où pouvons-nous trouver notre identité? Comment pouvons-nous connaître notre valeur, si ce n’est pas dans le regard de Dieu? Sans Dieu, l’homme n’a d’autre choix que de se convaincre de son importance par ce qu’il construit ou par ce que les autres pensent de lui.

      Et cette ambition de “se faire un nom” prend encore aujourd’hui les mêmes formes. Elle se manifeste toujours à travers ces deux mouvements…

      1. Le cercle intérieur

      Il y a d’abord un mouvement AU CENTRE.

      C’est précisément ce premier mouvement que C. S. Lewis décrit dans un discours intitulé Le cercle intérieur. Il y explique que “l’un des désirs les plus dominants… dans la vie de tout homme”, “à tous les âges depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse… est le désir de faire partie du cercle intérieur et la terreur d’en être exclu”.

      À quoi pense-t-il? À tous ces groupes dont on veut faire partie pour exister aux yeux des autres. Et cela commence très tôt: dans la cour de récréation, dans les cercles d’amis à l’école, dans les équipes de sport. Très vite, on comprend qu’il y a ceux qui sont "dedans" et ceux qui sont "dehors". Et être "dedans", c’est avoir de la valeur, compter, être reconnu.

      Lewis montre que cette logique ne disparaît pas avec l’âge. Elle se déplace simplement. Une fois adultes, nous la retrouvons partout, y compris au travail: comme s’il existait toujours un "centre" vers lequel il fallait se rapprocher pour valider sa propre valeur.

      Avec beaucoup d’ironie, il écrit par exemple:

      C’est bien sûr terriblement embêtant quand votre patron vous prend à part et vous murmure: “Écoute, nous devons te faire participer à ce projet, d’une manière ou d’une autre” ou “Le conseil d’administration pense que tu dois faire partie de ce comité”. C’est terriblement embêtant… ah, mais combien plus terrible serait-il d’en être exclu! C’est fatigant et malsain de travailler tard dans les soirées, mais avoir ses soirées libres parce qu’on n’a aucune importance, c’est bien pire!

      Derrière ces réactions se cache toujours la même logique: le désir de faire partie du "cercle intérieur".

      Mais Lewis souligne deux choses importantes concernant cette quête.

      D’abord, elle est dangereuse. Comme il l’écrit:

      De toutes les passions, celle du cercle intérieur est la plus habile à pousser un homme qui n’est pas encore mauvais à faire de très mauvaises choses.

      Pour être accepté, certains sont prêts à beaucoup, parfois même à trop.

      Ensuite, elle est vaine. Cette recherche d’approbation ressemble à une course sans fin. Pourquoi? Parce qu’à chaque fois qu’on entre dans un cercle, “on découvre qu’à l’intérieur de ce cercle il y en a encore d’autres”. Lewis compare cela à un oignon: on enlève une couche, puis une autre, sans jamais atteindre le centre.

      C’est pourquoi il conclut: “La quête du cercle intérieur vous brisera le cœur, à moins que vous ne la brisiez vous-mêmes2 – à moins que vous ne rompiez avec elle.

      2. Le grand péché

      Il y a donc un mouvement AU CENTRE dans nos vies – vers l’intérieur. Mais il y a aussi un mouvement VERS LE HAUT.

      C. S. Lewis en parle dans un autre texte consacré à l’orgueil. Et il commence fort: il appelle l’orgueil "le grand péché". Pourquoi un tel nom? Il écrit:

      Tous les autres péchés – la jalousie, la colère, l’ivrognerie, la cupidité et tout le reste – ne sont que morsures de puce en comparaison. Car, [dit-il,] il y a un péché dont aucun homme au monde n’est exempt… [et] ce péché, c’est l’orgueil.

      Et il ajoute:

      C’est l’orgueil qui fraye la voie à tous les péchés et qui transforme le diable en ce qu’il est. [L’orgueil] est le vice essentiel, le mal suprême. L’orgueil est l’état d’esprit totalement anti-Dieu.

      C’est exactement ce que révèle Babel. Vouloir construire une tour jusqu’au ciel, c’est vouloir s’élever assez haut pour n’avoir plus besoin de Dieu. C’est cela, l’orgueil: se croire assez grand pour se passer de lui.

      Mais Lewis va plus loin. Il montre que pour s’élever ainsi à ses propres yeux, il faut toujours un point de comparaison. On ne peut pas se croire "au-dessus" sans que d’autres soient "en dessous". Comment pourrais-je me croire intelligent, s’il n’y a personne de plus bête que moi? Comment pourrais-je me croire belle, s’il n’y a personne de plus laide que moi?

      C’est pourquoi Lewis dit que “l’orgueil vit de la comparaison”. Et cette comparaison nourrit tout le reste: l’envie, la jalousie, et souvent le mépris.

      Il écrit encore:

      L’orgueil est par essence concurrentiel… L’orgueil ne naît pas du désir de posséder quelque chose, mais plutôt d’avoir plus que le voisin… Si les gens sont fiers d’être riches, intelligents ou beaux, c’est toujours par rapport aux autres… C’est la comparaison qui rend orgueilleux, le plaisir d’être au-dessus des autres.

      Et il en tire une conséquence très concrète:

      Si je suis un orgueilleux, aussi longtemps qu’il y aura sur cette terre un homme plus puissant, plus riche, ou plus intelligent que moi, il sera mon rival et mon ennemi3.

      Autrement dit, cette quête est elle aussi sans fin. Parce qu’il y aura toujours quelqu’un de plus fort, de plus riche ou de plus brillant. Là encore, cela revient à courir après le vent.

      Et pourtant, sans Dieu, il ne reste souvent que cette option: “se faire un nom.” Mais Lewis nous avertit: “La quête du cercle intérieur vous brisera le cœur, à moins que vous ne la brisiez vous-mêmes.” Il en va de même ici. Cette quête de supériorité finit par nous user, à moins d’y renoncer.

      Mais le problème… c’est que, par nous-mêmes, nous sommes incapables d’y renoncer!!!

      L’intervention de Dieu

      Quel est donc notre espoir?

      Notre seul espoir est dans l’intervention de Dieu. C’est ce que montrent les versets 5 à 9 de Genèse 11.

      Et là encore, le texte est structuré autour de deux mouvements. Ce ne sont toutefois pas les mouvements de Babel – AU CENTRE et EN HAUT. Ici, les mouvements de Dieu sont tout autres: EN BAS et AU LOIN.

      1. Dieu descend

      D’abord, Dieu vient EN BAS.

      Au verset 5, il est dit que le Seigneur doit descendre pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissent. Puis, au verset 7, Dieu lui-même déclare: “Allons! Descendons.”

      Il y a ici une ironie évidente. L’homme veut atteindre le ciel, mais Dieu doit "descendre" pour voir son œuvre. Comme si la tour la plus ambitieuse de l’humanité disparaissait presque du champ de vision de Dieu.

      Un commentateur parle ici d’un sommet d’ironie. Et en effet, on imagine ces hommes fiers de leur construction, persuadés d’avoir bâti quelque chose de grandiose… alors que, du point de vue de Dieu, tout cela est minuscule.

      Dans Ésaïe 40.22, le prophète l’exprime ainsi:

      Le Seigneur a son trône là-haut dans le ciel, si haut qu’il voit les humains de la taille des fourmis.

      Ce que cela signifie, autrement dit, c’est qu’aussi grand et imposant qu’ait été Babel, pour Dieu, ce n’était rien de plus qu’une fourmilière!

      Comment ne pas voir que, devant Dieu, tout ce que nous faisons pour “nous faire un nom” est dérisoire? Tous ces exploits dont nous nous vantons, tous ces gens que nous envions, toutes ces ambitions, cette quête d’approbation… Comme notre orgueil est déplacé, lorsque nous pensons – ne serait-ce qu’un instant – à la formidable majesté de l’Éternel!

      2. Dieu disperse

      Il y a donc un mouvement EN BAS, mais il y a aussi un mouvement AU LOIN.

      Au verset 6, il constate que rien n’arrêtera les hommes dans leur ambition. Et il intervient pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Il les "disperse" en confondant leur langage.

      Du jour au lendemain, les hommes ne se comprennent plus. Imaginez la confusion, la frustration, l’impossibilité de poursuivre l’œuvre commencée. Le texte précise même que le lieu est appelé "Babel", c’est-à-dire "confusion".

      C’est une ironie supplémentaire. Les hommes voulaient “se faire un nom”, et ils y sont parvenus – mais le nom qu’ils ont obtenu par leurs moyens n’est pas celui qu’ils espéraient!

      Comme le résume un auteur:

      Les hommes rêvaient d’un nom glorieux, de célébrité et de renom, mais le nom qu’ils ont finalement obtenu était ridicule: le lieu fut nommé “Babel”, ce qui signifie “confusion” ou “babillage”. Dans leur quête prétentieuse de renommée, les hommes sont effectivement devenus célèbres… mais pas pour leur grandeur – plutôt pour leur vaine tentative de bâtir quelque chose de durable, pour leur incapacité à se comprendre les uns les autres et pour leur échec total4.

      Et c’est un rappel important: toutes les tentatives humaines de se construire loin de Dieu mènent à l’échec.

      La solution en Christ

      Heureusement, l’histoire ne s’arrête pas là.

      Si l’on continue la lecture, on découvre que Dieu ne se contente pas de réduire à rien l’ambition des hommes. Il agit aussi autrement, en arrière-plan. Alors que les hommes construisent Babel, Dieu prépare déjà autre chose.

      Au verset 26, en effet, l’auteur termine cette section de la Genèse en nommant – comme en passant – un homme et sa descendance. Il s’agit de Térah et de ses trois fils: Harân, Nahor et… Abram!

      Or, vous connaissez la suite de l’histoire: Abram est celui que Dieu a choisi pour réaliser son plan de salut. Et ce plan, Dieu le réalise de façon inattendue: en renversant complètement les attentes des hommes.

      • Les hommes voulaient monter au ciel; Dieu, lui, descend sur terre;
      • Les hommes s’étaient rassemblés tous ensemble; Dieu, lui, choisit un homme seul;
      • Les hommes voulaient “se faire un nom”; Dieu, lui, choisit un anonyme… mais il lui fait une promesse! Et quelle promesse!!!

      Dans Genèse 12.1-2, en effet, Dieu promet à Abram de lui donner ce que les hommes voulaient gagner par leurs propres efforts. Ils voulaient “se faire un nom”. Eh bien, Dieu promet à Abram que c’est lui qui “rendra son nom grand”.

      La suite du récit montrera que cette promesse s’accomplit à travers une descendance unique – celle qui, selon le Nouveau Testament, est Jésus-Christ.

      1. Jésus, la vraie descente

      Babel n’est pas le dernier épisode de la Bible où Dieu est “descendu”. Dans sa compassion pour les pécheurs que nous sommes, il s’est fait homme. Il est “descendu” sur la terre. Il est entré dans "la fourmilière", dans la personne de Jésus.

      Et réalisez-vous ce que ça signifie?

      • Cela signifie que… celui dont la Bible dit: “Éternel, notre Seigneur! Que ton nom est magnifique sur toute la terre” – celui qui possède “le nom qui est au-dessus de tout nom” – ce Dieu-là a renoncé à sa gloire… pour devenir un charpentier anonyme, dans un obscur village de Galilée. Il est venu EN BAS.
      • Et il est allé AU LOIN: loin dans la honte et l’humiliation, abandonné de tous, seul sur la croix. "Le grand péché" de notre orgueil, il en a porté tout le poids.

      Pour quelle raison a-t-il fait cela? Pour pouvoir nous donner un nom. C’est en tout cas ce qu’il promet à celui qui met sa foi en lui: qu’il recevra “un nom nouveau” (Ap 2.17; 3.12). Il sera appelé “enfant de Dieu” (Jn 1.12).

      2. Notre vraie identité en Jésus

      Qu’est-ce que cela veut dire pour nous, disciples de Jésus-Christ?

      • Cela veut dire que nous n’avons plus besoin de nous élever pour “nous faire un nom”. Mais nous pouvons au contraire “nous réjouir de ce que notre nom est inscrit dans le ciel” (Lc 10.20). Comment Dieu pourrait-il rendre notre nom plus grand que cela? Notre nom est inscrit tout EN HAUT dans le ciel.
      • Et qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’en mourant pour nous, Jésus a tout fait pour nous introduire dans le seul "cercle intérieur" qui compte vraiment? Par sa mort et sa résurrection, en effet, Jésus offre à tous ceux qui se confient en lui une relation avec le Dieu vivant – Père, Fils et Esprit! Il fait de nous ses “enfants”!!! Autrement dit, Jésus nous introduit AU CENTRE du centre: au cœur de cette relation d’amour entre le Père et le Fils, avec l’assurance que cet amour est un amour qui est pour nous!

      Quand nous voyons la croix, en effet, nous savons que le regard que Dieu porte sur nous… est un regard de faveur. Quand nous voyons la croix, nous savons quelle est notre valeur à ses yeux… parce qu’il a donné ce qu’il avait de plus précieux – son Fils bien-aimé – pour nous sauver.

      Une nouvelle ambition

      Compte tenu de cela, nos vies n’ont plus besoin d’être consacrées à “nous faire un nom”. Elles peuvent désormais être consacrées à quelque chose de plus grand: faire connaître le nom de celui qui nous a aimés, sauvés et adoptés.

      Nos noms étant inscrits dans les cieux, nous n’avons plus besoin de nous “faire un nom”; mais nous pouvons consacrer notre vie à faire connaître un autre nom – le nom de ce Dieu si glorieux!


      Joël Favre

      Joël est marié à Anne et partage avec elle le beau défi d’élever trois enfants. Diplômé en théologie du London Seminary et titulaire d’un master de recherche de la Faculté Jean Calvin, il exerce actuellement comme pasteur à l’Église Réformée Baptiste de Grenoble. Il intervient aussi en tant que professeur d’éthique à l’Institut Biblique de Bruxelles.

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