Dans ce nouvel extrait du livre Où est Dieu dans nos souffrances?, l’auteur témoigne de son expérience suite à l’'incendie de la tour Grenfell, un incendie survenu le 14 juin 2017 dans immeuble de logements sociaux de 24 étages situé dans le district de North Kensington à Londres au Royaume-Uni.
Parle-moi du désespoir, du tien, et je te dirai le mien.
Mary Oliver
Le 14 juin 2017, un incendie éclate dans la tour Grenfell, un immeuble résidentiel de vingt-quatre étages situé dans l’ouest de Londres. Malgré les efforts acharnés des pompiers, les flammes envahissent les étages les uns après les autres.
On comprendra plus tard que le revêtement choisi pour embellir la façade de l’immeuble n’était pas résistant au feu; pire encore, il était même hautement inflammable. Alors, quand un vieux réfrigérateur explose à la suite d’un problème électrique, le revêtement agit en véritable conducteur. Les flammes se propagent et ravagent l’immeuble tout entier, provoquant la mort de soixante-douze personnes. L’immeuble était principalement constitué de logements sociaux. Les résidents s’étaient déjà plaints du risque d’incendie auprès de la municipalité.
Et, tandis que la tour Grenfell se consume pendant plusieurs jours dans l’horizon londonien, l’indignation grandit.
Pendant les jours qui suivent l’incendie, le chaos est total: on cherche les portés disparus, en particulier les enfants. Les autorités tentent de déterminer qui était présent dans quel appartement la nuit de l’incendie, afin de connaître précisément l’identité des victimes. Mais la chaleur extrême et par conséquent le faible nombre de dépouilles retrouvées rendent l’identification ardue. Très vite, des affiches sont placardées sur tous les murs et sur tous les lampadaires. Les visages des portés disparus, adultes et enfants, hantent les rues du quartier.
Les Églises de la ville œuvrent en première ligne pour nourrir, habiller et consoler les réfugiés. À quelques dizaines de mètres des ruines fumantes, l’une d’elles, Latymer Community Church, a initié le projet d’un mur de prière. Ce mur blanc couvert de prières est devenu le lieu où la communauté en deuil peut exprimer son chagrin. On y a allumé des bougies et déposé des fleurs. Et les images de ce mur ont circulé dans le monde entier.
Le feu s’est déclaré le mercredi. Le samedi, la plupart des équipes de secours et des pasteurs n’avaient toujours pas pris de repos. Mon mari, surnommé Frog, leur apportait son aide. Les responsables des Églises locales nous ont proposé de participer à l’organisation d’un culte en extérieur le premier dimanche après l’incendie.
En ce dimanche matin, plus de mille personnes du quartier s’étaient rassemblées dans la rue et sous les arcades de la gare. Certaines pleuraient et d’autres restaient silencieuses, sous le choc. Une mère et sa fille se sont effondrées dans mes bras en pleurant et en hurlant. Toutes les deux avaient été les meilleures amies d’une dame et de sa fille mortes dans l’incendie. En me racontant son histoire, cette mère gémissait et tremblait de tout son corps à la pensée que son amie et sa fille avaient été consumées par les flammes.
La foule rassemblée ce jour-là était à la fois profondément attristée et très en colère. Les gens étaient en colère parce que c’était arrivé à Londres, l’une des villes les plus riches du monde. Ils étaient en colère parce que les autorités n’avaient pas l’air d’être au courant du nombre de personnes qui avaient perdu la vie. Ils étaient en colère parce qu’on avait choisi un revêtement bon marché pour la simple raison que cet immeuble abritait des logements sociaux. Ils étaient en colère parce que, non seulement ce revêtement n’avait pas résisté au feu, mais qu’il avait accéléré l’incendie.
Et cette colère était en quelque sorte une juste colère. Soixante-douze personnes dont dix-huit enfants étaient morts dans la terreur et dans d’atroces souffrances.
Pendant le culte en plein air, mon mari a lu un court passage de la Bible et partagé avec ceux qui étaient présents quelques réflexions. Voici un extrait de ce passage:
Ceux qui sont abattus, il les guérit. Il panse leurs blessures!
Psaume 147.3
Il y a eu un grand silence. Blottis les uns contre les autres, les gens réfléchissaient, essayaient de comprendre ce qui s’était passé et se demandaient peut-être si un tel Dieu existait vraiment. Voici la suite:
L’Éternel soutient les petits, mais il renverse les méchants et les abaisse jusqu’à terre.
Psaume 147.6
La foule s’est soudain mise à applaudir et à crier. C’était en célébrant les mots d’un poète hébreu qui avait vécu 2 500 ans plus tôt que cette communauté parvenait à exprimer son chagrin et sa colère. Les méchants seront renversés et abaissés jusqu’à terre.
Nous étions là, en pleine confusion, sous un ciel couvert, dans une atmosphère encore chargée de l’odeur âcre des fumées, et l’idée que les responsables de ce qui était arrivé soient jetés à terre nous plaisait. La foule frémissait d’une rage sourde, prête à éclater.
À ce moment-là, les médecins et les pompiers nous ont avertis qu’ils devaient évacuer leurs véhicules de la zone. Notre rassemblement empiétait sur la route. Ils allaient donc devoir traverser la foule en plein culte. Les pompiers avaient combattu l’incendie sans relâche pendant trois jours et trois nuits. Et toute la foule les a applaudis. Les images de cette communauté en deuil en train d’applaudir et de féliciter les pompiers ont fait le tour du monde. Dans leurs camions, ces courageux soldats du feu étaient en larmes. Ils n’étaient pas les seuls.
Voici ce que j’ai écrit à un ami quelques jours plus tard:
Cette situation est traumatisante. Elle nous submerge. Et pourtant, elle est étrangement pleine de grâce. L’ami d’une des victimes, en plein désarroi, est monté sur le pont situé au-dessus de l’endroit où nous nous tenions. Il menaçait de mettre fin à ses jours en sautant dans la foule. Pendant que Frog parlait, la police est venue et l’homme s’est calmé. Nous étions en train de chanter. C’est comme si les 9 couplets d’Amazing Grace lui avaient sauvé la vie.