Vivre dans l’éternité du royaume: retour sur l’article de Middleton

Yannick Imbert, professeur d'apologétique à la Faculté Jean Calvin, m'a (Matt) contacté pour répondre à un article que nous avions publié sur le site: 5 erreurs répandues sur la vie après la mort. Dans cet article, il revient sur des affirmations de Middleton, qui qualifient de "non bibliques" certaines positions. Yannick Imbert nous invite à la prudence et à la grâce, ainsi qu'à une plus grande rigueur, quant à notre attitude envers ceux qui ne partagent pas notre position.

L’article de Richard Middleton « 5 erreurs répandues sur la vie après la mort » revient sur cinq affirmations non bibliques que, selon lui, nous rencontrons encore trop souvent. Middleton parle ici d’un sujet important. En effet la vie dans le royaume est l’objectif final de Dieu, qu’il accomplit par l’union à Jésus-Christ et l’intégration dans le peuple dont il est la tête. C’est parce que le sujet est important que je me permets de présenter cette courte interaction avec l’article original. Ce qui me dérange dans l’article, ce n’est pas la conclusion générale proposée. C’est l’expression « non biblique » utilisée pour caractériser les « 5 erreurs ».

J’offre ces quelques commentaires contradictoires non pas pour m’opposer à la perspective générale de Middleton à laquelle je suis assez sensible. En fait je crois même qu’il a globalement raison. Ce qui me gêne, et ce qui me fait prendre un parti contradictoire, c’est que son argumentation biblique présente deux défauts: (1) il présente souvent des conclusion par implication comme si elles étaient évidentes dans la Bible, et (2) il a tendance à ridiculiser une interprétation divergente, risquant par là de démontrer peu de grâce envers les frères et sœurs qui partagent encore maintenant cette autre perspective sur le « mode » de vie après la mort.

Je commencerai par dire que je ne crois pas que, dans la Bible, l’avenir de la création soit présentée comme une destruction de la terre et une totale recréation « à partir de rien » (point 2). Je ne crois pas non plus que « le nouveau ciel et la nouvelle terre constitueront un univers de remplacement » (point 3). Je suis donc en accord général avec ces points là… je tiens à le redire afin de ne pas être mal compris!

Parfois, même si je suis d’accord avec Middleton, je n’arrive pas à la suivre dans son style ou son argumentation. Par exemple, je crois comme lui que notre façon de vivre aura un écho dans la nouvelle création. Mais je serais bien curieux qu’on me démontre qu’il y a un point de vue répandu selon lequel « notre façon de vivre aujourd’hui n’aura pas d’impact sur notre vie au-delà ». J’avoue que j’en doute un peu. Dans tous les cas, je vais écrire ce que j’ai l’habitude de dire à mes étudiants: plus vous faites d’affirmations générales, plus il faut en démontrer la justification. Cela ne suffit pas de dire que c’est un point de vue répandu. Il faut montrer que c’est le cas. Or pour le moment je n’ai ai pas vu de telle preuve. Ne risquons pas de donner une fausse image de ce que nos frères et sœurs croient!

Je voudrais maintenant revenir sur trois affirmations que Middleton qualifie de non bibliques.

Les chrétiens vivront au ciel pour toujours!

Le premier « rejet » de Middleton à propos duquel j’ai une certaine sympathie (lire: je suis d’accord, mais avec plus de modération) est la perspective qui dépeint la vie dans le royaume comme étant une « vie au ciel pour toujours ». Middleton critique cette perspective parce que, selon lui, elle oublie que la rédemption ne touche pas seulement l’être humain, mais toute la création. C’est pour cela, souligne-t-il d’ailleurs avec raison, que Apocalypse 21.1 et 2 Pierre 3.13 font mention « d’un nouveau ciel et une nouvelle terre ». D’autres textes sont invoqués par Middleton pour soutenir cette affirmation: nous vivrons sur un terre renouvelée, pas au ciel!

Si la conclusion de Middleton ne me pose pas énormément de problèmes, la manière dont il pense la défendre ne me convainc pas tout à fait. En effet, je crois qu’il ne distingue pas entre la portée de l’oeuvre rédemptrice (une « restauration cosmique ») et le mode d’administration final de cette restauration (« vivre au ciel », ou pas). Affirmer que nous aurons une restauration cosmique n’est pas a priori opposé à l’expression « vivre au ciel pour toujours ». Car il faudrait encore s’entendre sur ce que cette dernière expression veut dire.

Je dirai la même chose à propos du texte d’Éphésiens. Je suis entièrement d’accord: Éphésiens 1.10 envisage bien une restauration (d’ailleurs je pense qu’il convient de parler de « restauration » plutôt que de « salut ») aussi large que la création elle-même. Cependant, cela ne dit pas grand chose de la manière dont cette restauration finale sera vécue dans le royaume. Personnellement, je pense qu’il est plus probable et cohérent avec le reste de la Bible d’aller dans la direction évoquée par Middleton. Je me garderai cependant bien de dire que l’autre option est « non biblique ». Je reconnais que la Bible en dit moins que ce que je voudrais. Il en va de même il me semble pour Colossiens 1.20 (et Rm 8.22-23), dont le texte ne me semble pas en tant que tel rejeter l’expression « Les chrétiens vivront au ciel pour toujours ». Cela demanderait du moins un peu plus de justification.

L’argument biblique a priori le plus fort de Middleton est à mon sens le rapport entre Apocalypse 21 et les textes de l’Ancien Testament qu’il mentionne, notamment celui d’Amos 9.6. Le grand changement qu’apporterait la restauration cosmique serait que d’un trône qui est « au ciel » (textes de l’Ancien Testament, cf. Ps 103.19), nous passons dans l’Apocalypse à un trône qui est « dans » la nouvelle création. Cela donnerait à cette dernière une importance toute particulière.

Le problème avec ce lien interprétatif, c’est qu’il identifie la Jérusalem céleste d’Apocalypse 21 à la nouvelle création. Cette confusion de Middleton est claire. Pour lui le trône de Dieu « demeure maintenant au milieu de la nouvelle Jérusalem, donc sur la terre renouvelée (Apocalypse 22:3) ». Il fait donc bien de la « nouvelle terre » d’Apocalypse 21 la même réalité que la « nouvelle Jérusalem » d’Apocalypse 22.

Or, dans le texte de l’Apocalypse, il y a une distinction entre ces deux expressions. Le texte d’Apocalypse 21 introduit d’ailleurs lui-même cette distinction: « 1 Alors je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre. Le premier ciel et la première terre ont disparu, et il n’y a plus de mer. 2 Et je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui descendait des cieux, envoyée par Dieu, prête comme une épouse qui s’est faite belle pour son mari. » Les deux réalités sont liées, les deux étant vues presque conjointement par Jean. Cependant elles ne sont pas identiques. De plus, l’identité de la nouvelle Jérusalem est dévoilée dans un chapitre antérieur (ch. 19). La nouvelle Jérusalem, l’épouse, n’est autre que le peuple de Dieu. Le trône de Dieu habitera bien dans la nouvelle Jérusalem. Cependant le texte ne dit que cela: Dieu sera au milieu de son peuple. Dans son interprétation Middleton va plus loin que ce que le texte biblique dit réellement. Cela ne veut pas dire que son interprétation est « non biblique »… mais qu’il va un pas plus loin que ce que le texte dit explicitement.

Le nouveau ciel et la nouvelle terre consisteront en un culte de louange qui n’aura pas de fin

Dites que j’ai l’esprit de contradiction, mais voilà: Nous vivrons au paradis en jouant des louanges sans fin en l’honneur de Dieu et du Christ qui nous a sauvés, et en cela nous seront conduits par l’Esprit. Quelle chose plus glorieuse à faire que de louer Dieu pour sa grâce et sa bonté? Middleton s’oppose assez radicalement à une telle image qui, c’est vrai, a tendance à faire sourire. D’ailleurs je me vois personnellement mal en joueur de harpe et chanteur devant Dieu… piètre chanteur que je suis!

L’un des premiers arguments de Middleton c’est que l’exemple souvent cité de la louange céleste de l’Apocalypse ne concerne pas ce que nous ferons dans le royaume. Dans l’Apocalypse, les scènes de louange décrivent « l’adoration qui a lieu actuellement ». C’est vrai. Mais cela ne signifie pas que ce ne sera pas aussi ce que nous ferons dans le royaume. Le fait que c’est une louange actuelle du peuple de Dieu ne signifie pas que ce ne sera pas aussi la louange future (et éternelle) du peuple de Dieu. Ici aussi, Middleton fait conclure au texte un peu plus que ce que le texte dit.

D’ailleurs, il faut noter que la louange éternelle est la seule chose qui, dans la Bible, se rapproche d’une description de ce que nous ferons dans le royaume. Les textes de l’Ancien Testament, en particulier les Psaumes, nous rappellent constamment qu’il n’y a rien de plus glorieux et agréable pour le peuple de Dieu que de le louer. Au point où le psalmiste peut dire: « Je demande à l’Eternel une chose, que je désire ardemment: Je voudrais habiter toute ma vie dans la maison de l’Eternel, Pour contempler la magnificence de l’Eternel Et pour admirer son temple » (Ps 27.4) et « Mieux vaut en effet un jour dans les cours de ton temple que mille ailleurs. » (84.11)

Enfin, remarquons que si le service sacerdotal de la nouvelle création n’est pas littéralement décrit comme de petits harpistes jouant devant le trône divin, il n’est pas non plus littéralement décrit comme des activités humaines telles que nous les vivons maintenant. Middleton prend l’expression, « ils règneront sur la terre » et conclue (par implication) que cela inclut toutes les activités humaines. C’est possible. Je crois personnellement que ce sera en partie le cas, bien que je sois certain que certaines activités disparaîtront totalement. Mais c’est une conclusion non explicite dans la Bible. C’est une conclusion par implication, par extrapolation des textes bibliques. C’est une manière de réfléchir légitime. Mais cela ne fait pas automatiquement du point de vue inverse une position « non biblique ». L’article de Middleton présente sa conclusion comme étant presque d’une évidente clarté. Ce qu’elle n’est pas.

Notre façon de vivre aujourd’hui n’aura pas d’impact sur notre vie au-delà

C’est le dernier point que Middleton aborde dans son article, et sur lequel je voudrais m’arrêter. Ici, ce n’est pas la conclusion qui me pose problème mais une partie de sa justification biblique. Middleton se réfère ici au texte d’Apocalypse 21.26: « On y apportera [dans la nouvelle Jérusalem] la splendeur et la richesse des peuples. » La conclusion de l’auteur est que ce texte « [suggère] ainsi qu’il y aura une place dans la nouvelle création pour ce que les êtres humains auront produit de meilleur. » Peut-être… mais la suggestion est tellement implicite qu’il faudrait vraiment l’expliquer, ce que Middleton ne fait pas. D’autre part, en se contentant d’un «  le texte suggère », Middleton laisse à penser que cette suggestion est quand même assez claire.

Il est vrai que cette interprétation d’Apocalypse 21 revient fréquemment dans les discussions réformées sur le sujet. Laissez-moi faire deux remarques.

Premièrement, cette interprétation du texte de l’Apocalypse est, d’après mes lectures, assez récente. Peut-être que c’est la bonne interprétation. Mais dans le cas, ayons l’humilité de noter que cette interprétation est possible et n’exclut pas comme « non biblique » d’autres perspectives. De plus, cette interprétation « culturelle » demeure de plus plutôt en vogue dans une petite partie du monde protestant et/ou réformé (cf. R. Middleton, Tim Keller, mais aussi Richard Mouw). Bien sûr cela ne suffit pas là non plus à l’invalider. Quand même… lorsqu’une interprétation est relativement restreinte à un cercle théologique assez précis, et de plus assez récent, cela devrait nous encourager à vraiment être certain que l’interprétation en question a une forte légitimité exégétique.

C’est la deuxième raison qui me fait douter de cette lecture. Bien qu’elle soit techniquement possible (et donc cette interprétation n’est pas « non biblique »), je ne pense pas qu’elle soit la meilleure lecture possible, en raison de la référence du texte à Esaïe 60.11: « Tes portes resteront ouvertes, elles ne seront refermées ni la nuit ni le jour, afin de laisser entrer chez toi les trésors du monde et leurs rois, l’un après l’autre. » A priori cela semble aller dans le sens de Middleton. Cependant, si nous prenons ce verset dans le contexte d’Esaïe 60, l’image qui apparaît est différente. Au début du chapitre le « trésor des nations » est lié à toute la diversité des peuples qui seront appelés à la maison de l’Eternel, à la « nouvelle Jérusalem ». L’accent n’est cependant pas sur les trésor culturels qu’ils amènent mais sur le fait qu’ils viennent de par toute la terre: « Regarde bien autour de toi, et vois tous tes enfants: ils viennent et se rassemblent auprès de toi. Tes fils arrivent de loin, on ramène tes filles en les portant dans les bras. » Il faudrait aller plus loin dans l’interprétation que ces commentaires sommaires. Je conclurai avec une remarque: l’interprétation proposée par Middleton est loin d’être convaincante et sert difficilement à étayer sa conclusion. Ainsi, il convient de modérer l’avis selon lequel cette erreur est un enseignement « non biblique ».

Conclusion

Vous l’aurez compris, mon problème n’est pas la conclusion générale de Middleton. Je crois, comme lui, que la Bible ne nous décrit pas une disparition de la création telle que nous la vivons, mais d’une transformation entière. Cette restauration sera tellement radicale qu’il sera possible, en comparaison avec cette création portant les marques du péché, de parler de « nouvelle création ».

Cependant, je crois aussi que cette conclusion souffre, à notre époque, d’une surcharge théologique et exégétique. Par exemple, Comment Magazine, d’ailleurs excellent (et à un moment dirigé par J.K.A. Smith) présente parfois une image de la nouvelle création comme étant identique à ce monde-ci… mais simplement sans péché. Or cette perspective essaye de ré-équilibrer notre théologie de la nouvelle création en allant dans un autre extrême. Elle sous-estime la nature différente de la nouvelle création par rapport à ce monde que nous connaissons.

Si par le passé nous avons (peut-être!) eu tendance à sur-estimer la discontinuité entre cette création et la nouvelle création, la tendance s’est renversée, au point où l’erreur pourrait devenir aussi sérieuse. Diamétralement opposée, mais tout aussi sérieuse. En d’autres termes, si par le passé nous avons eu tendance à surestimer la discontinuité entre cette création et la « nouvelle » création, nous avons tendance maintenant à surestimer la continuité entre ces deux réalités. Or, l’équilibre à conserver entre continuité et discontinuité est difficile, mais il est crucial! La nouvelle création, glorifiée, sera plus que tout simplement ce monde actuel libéré du péché. Ce sera une création glorifiée!

Enfin, pour garder cette équilibre entre continuité et discontinuité, il faut au minimum reconnaître qu’un certain nombre de textes avancés par Middleton ne sont pas aussi explicites qu’il le pense. Les conclusions proposées ne viennent pas que de l’exégèse biblique mais sont aussi lus en fonction d’un cadre théologique plus large. Je ne dis pas que ce cadre est mauvais. Je crois en fait qu’il est le bon (Middleton essaye d’ailleurs de l’expliquer en proposant une « théologie biblique » liant Ancien et Nouveau testaments). Cependant, cela ne veut pas dire pour autant que tous les textes invoqués démontrent directement la conclusion évoquée. Il est important de ne pas faire dire à la Bible ce qu’elle ne dit pas explicitement… et donc de laisser certaines choses « ouvertes ». Il convient par exemple de vraiment distinguer ce que nous concluons par implication (qui donc est une extrapolation du texte) et ce que nous concluons parce ce que c’est contenu dans le texte. Cela nous évitera aussi de prononcer des jugements un peu hâtifs sur nos aïeuls dans la foi. Espérons d’ailleurs que nos « descendants dans la foi » manifesteront plus de grâce envers nos erreurs bibliques et théologiques!

Yannick Imbert

Yannick Imbert est professeur d'apologétique à la Faculté Jean Calvin (Aix-en-Provence). Il est l'auteur de plusieurs livres dont une introduction à l'apologétique (aux éditions Kerygma/Excelsis). Il blogue sur “De la grâce dans l'encrier”. Yannick anime également le blog d'apologétique culturelle Visio Mundus.

https://www.visiomundus.fr/

Articles pouvant vous intéresser

>