Quelle est l’importance de la grâce commune dans notre vision du monde?

Dans ce nouvel épisode de Memento Mori, Raph et Matt -discutent- de la grâce commune! Ils s'interrogent sur l'importance de comprendre comment Dieu agit dans le présent et envers tous. Pour eux, les implications de cette doctrine sont indispensables à une vision du monde cohérente et rédemptrice.

Thématique

Dans cet épisode, Raph et Matt répondent aux questions suivantes:

  • Définition: qu’est-ce que la grâce commune?
  • Quand as-tu découvert cette notion?
  • Pourquoi est-ce une doctrine importante?
  • Quelles sont les conséquences pratiques de cette doctrine?

Synthèse MM #6

Ce travail de synthèse est fait par un auditeur attentionné. Il ne retranscrit pas les propos exacts de l’épisode, mais vise à présenter le contenu.

Comment définit-on la grâce commune?

Souvent on distingue la grâce commune de la grâce spéciale. La grâce spéciale, c’est la grâce en vertu de laquelle Dieu sauve les êtres humains qu’il choisit, de leurs péchés. La grâce commune, c’est la partie de la grâce au nom de laquelle il accorde ses bénédictions à tous les humains. Cela reste une dimension de la grâce puisque c’est une manifestation de la bonté de Dieu que les humains ne méritent pas. Mais on la distingue de la grâce qui sauve puisqu’elle n’aboutit pas au salut. Ce sont les bontés que Dieu déverse sur tous les hommes, indépendamment de la question du salut.

Cette notion s’inscrit particulièrement dans la question de la vision du monde. Des théologiens comme Abraham Kuyper ont énormément écrit sur cette doctrine dans le cadre de la théologie de la culture. Tim Keller a également beaucoup développé la question. Il dit notamment que la dimension de la grâce commune nous rappelle que les êtres humains ne sont pas aussi mauvais que le péché ne pourrait les rendre. Dieu dans sa grâce restreint le péché et permet que le péché n’atteigne pas le maximum de ce qu’il pourrait atteindre. Nous sommes totalement dépravés, corrompus, tous les aspects du monde et de notre existence sont entachés par le péché, mais pas complètement.

Tous les aspects de notre humanité sont impactés par le péché mais Dieu dans sa grâce limite en nous le péché: nous en sommes pas que péché. La dépravation totale n’est pas la dépravation complète.

Quels sont les effets de la grâce commune?

Dieu limite également les effets du péché sur la création. La terre est devenue hostile mais elle reste un cadeau de Dieu qui nous apporte des bienfaits.

La grâce commune touche absolument tout ce qui existe. Tout ce qui a été touché par le péché est touché par la grâce commune.

Dans sa grâce, Dieu voit les conséquences négatives du péché pour l’homme, et il donne à l’homme le cadeau de ne pas être livré à toutes les conséquences du péché en lui. Par exemple dans le domaine physique, on n’est pas voué à mourir d’un cancer dès le jeune âge. On peut grandir avec une bonne santé et ne pas mourir directement d’une maladie, et ceci indépendamment du fait que l’on soit croyant ou non, que l’on aime Dieu ou non. Cela ne dépend en rien de l’homme, c’est une grâce, et elle est commune parce que Dieu la distribue à tous les hommes sans aucune distinction (qu’ils l’aiment ou non).

Même quelqu’un qui déteste Dieu peut prospérer et peut avoir une bonne situation de vie. La grâce commune est aussi dans le fait que tous les hommes demeurent créés à l’image de Dieu, malgré la chute. Même si la création est abîmée, on reste à l’image de Dieu notamment dans toute la production intellectuelle et dans la morale; on garde en nous des traces de Dieu. On sera capable d’avoir des raisonnements qui sont justes, de développer des sciences, de soigner au travers de la médecine par exemple.

Lorsque nous discernons chez les écrivains païens une admirable lumière de vérité, nous sommes exhortés à reconnaître que la nature humaine, bien que déchue de sa perfection et très corrompue, est cependant comblée de nombreux dons de Dieu. Si nous admettons que l’Esprit de Dieu est comme la fontaine unique de vérité, nous ne mépriserons pas la vérité où qu’elle apparaisse, autrement nous ferions injure à l’Esprit de Dieu. Sous-estimer les dons de l’Esprit revient à mépriser et à humilier l’Esprit. (Calvin, Institution chrétienne, II-15)

Calvin, dans la pensée de la culture, nous rappelle que dans le domaine intellectuel et artistique, la créativité et la beauté sont aussi des dons que Dieu fait aux hommes et qui font partie de sa grâce commune.

C’est une doctrine qui est liée à beaucoup d’autres doctrines, notamment la doctrine des attributs de Dieu. Dieu étant la Vérité, il est la source de toute vérité. Il nous a communiqué ses attributs et on peut rechercher ces vérités car Dieu est la Vérité. Toutes les connaissances viennent du fait que l’on a été créé à l’image de Dieu qui connaît toutes choses et qui nous rend capables de connaître les choses. Cela nous évite de penser que des personnes qui n’ont pas été régénérées par Dieu sont incapables du moindre bien. Dieu dans sa grâce permet à tous les hommes de refléter, dans une certaine mesure, un caractère moral, une éthique, un travail, une pensée, qui reflètent son intelligence parfaite, sa rectitude morale parfaite. On comprend pourquoi des gens qui ne sont pas chrétiens sont capables de faire des bonnes choses, et cela nous évite de tomber dans un certain dualisme.

Certains chrétiens dans l’Histoire étaient dans cette pensée que le païen était un pécheur, un impie et que rien de bon ne pouvait en sortir. Il y avait cet esprit d’orgueil et de triomphalisme qui affirmait que seuls les chrétiens bénéficiaient de la grâce de Dieu et que les autres étaient incapables de produire quoi que ce soit de bon.

Cela dit, il faut également être clair sur le fait que personne ne fait le bien dans la perspective d’un bien qui soit agréé par Dieu et compté comme justice. Quand bien même tu ferais parfaitement le bien, tu ne ferais que ce que Dieu attend de toi.

Dans la dimension cosmique du péché qui a tout entaché, conduisant à un dérèglement dans les relations entre les hommes mais aussi dans la nature, Kuyper affirme que Dieu dans sa grâce commune restreint les tendances destructrices de la nature. La question que l’on doit se poser ce n’est pas, par exemple, ‘pourquoi cette tornade arrive?’, mais plutôt ‘pourquoi il n’y a pas plus de tornades et de catastrophes naturelles qui arrivent?’ Et ce qui nous empêche de nous poser cette question, c’est la grâce commune de Dieu.

Dieu a créé le monde beau et celui-ci demeure beau. Mais la violence du monde et le fait qu’il soit dangereux sont les conséquences de la chute. Ce monde est dangereux non seulement pour les hommes mais également pour tout ce qui vit. Mais la grâce commune de Dieu fait que l’on peut tout de même vivre dans ce monde car Dieu maintient ce mal de façon statique.

Une autre dimension importante est la dimension de la suspension de la colère et du jugement. Dieu suspend la manifestation immédiate de sa colère divine à cause du péché. Ce temps de suspension est le temps de la grâce pendant lequel l’homme est appelé à reconnaître son péché, que celui-ci mérite la mort et que sans la grâce de Dieu, il est perdu. Cette grâce commune est un tremplin qui nous permet de voir la grâce spéciale.

La patience de Dieu se révèle dans le fait qu’il repousse le jugement que l’homme mérite. (Berkhof)

Si Dieu nous jugeait tous selon ce que l’on mérite, on mourrait tous instantanément. Le fait que le pécheur puisse demeurer en vie, pas seulement survivre mais vivre, prospérer, c’est dû à la patience de Dieu, un des effets de la grâce commune de Dieu.

Il y a un parallèle à faire entre la grâce commune et spéciale, et la révélation générale et spéciale. Dans la révélation générale, Dieu se révèle à tous les hommes, au travers essentiellement de 2 choses: la création (derrière toute œuvre, il y a un artiste) et la conscience qui nous confère une morale (Rm 1-2). Étant créés à l’image de Dieu, malgré la chute, on reste avec cette pensée de l’éternité et avec l’idée qu’il y a quelque chose qui transcende le matériel et qu’il y a un monde spirituel qui nous dépasse. C’est pourquoi Paul affirme que l’homme ne peut se tenir devant Dieu sans être jugé car il possède en lui cette vérité dans son cœur qui lui a été révélée par Dieu.

Cette révélation devrait nous pousser à nous demander ce que l’on fait du mal qui est en nous, quelle place Dieu a dans notre vie, et qu’est-ce qu’il attend de nous.

Rm 2.4: « Ou bien méprises-tu les trésors de bonté, de patience et de générosité déployés par Dieu, sans te rendre compte que sa bonté veut t’amener à changer? »

La révélation générale nous permet de comprendre que Dieu existe, qu’il est puissant et qu’il manifeste sa divinité et sa puissance dans sa création. Elle est nécessaire pour montrer qu’il existe mais elle ne peut pas sauver; elle condamne l’homme qui ne se tourne pas vers Dieu parce qu’il a les lumières nécessaires pour se tourner vers lui, et il a la grâce commune.

La grâce commune fonctionne un peu de la même façon. La bonté de Dieu pousse et pointe vers la grâce spéciale. Mais la grâce commune ne sauve pas, il faut cette grâce spéciale pour conduire au salut de l’être humain. La révélation et la grâce générales nous poussent vers la grâce et la révélation spécifiques.

Quelles sont les conséquences pratiques de cette doctrine?

Le passage le plus connu est celui de Mt 5.45: « Dieu fait pleuvoir sur les bons comme les méchants. »

Dans sa grâce, Dieu donne tout ce qui est nécessaire à l’homme pour cultiver, se nourrir et vivre. Jésus utilise cela dans un aspect très pratique. L’application pratique derrière cette affirmation est: il faut aimer nos ennemis et bénir ceux qui nous maudissent, de même que Dieu fait du bien et bénit ceux qui ne l’aiment pas et ceux qui le maudissent. On doit avoir la même attitude envers nos ennemis.

La grâce générale nous rappelle que Dieu nous traite comme coupables de nos péchés mais qu’il nous voit aussi comme des victimes dans son amour et ne nous livre pas totalement aux conséquences du péché. Et il veille aussi sur le méchant. Cela a des implications sur notre comportement social.

C’est parce qu’il y a la grâce commune que l’on a instauré un système judiciaire qui, même imparfait, fait écho à la justice de Dieu. Et on est invité à respecter la loi et à ne pas avoir peur de la loi car elle est censée punir le mal. Dans sa grâce, Dieu permet non seulement que le péché ne corrompe pas tout complètement, mais que les restes de l’image de Dieu en nous nous donnent un sentiment de justice qui, certes limité, demeure réel.

Dans la grâce commune il y a également le fait que Dieu dispense à tous les hommes des bienfaits, des cadeaux. Cornelius Van Til, dans le livre Common Grace and the Gospel, écrit que la grâce de Dieu est non seulement un barrage mais aussi un cadeau que les hommes ne méritent pas.

Le revers de la médaille de la grâce commune est qu’en tant que chrétien, on n’est pas exempt de vivre dans ce monde et on n’est pas exempt de souffrir. La souffrance que l’on vit dans ce monde n’est pas toujours une conséquence directe du péché. Il y a toujours un lien avec le péché mais ce sont souvent des conséquences indirectes du péché. Ce n’est pas parce que tu as une certaine maladie que c’est la conséquence d’un acte mauvais, d’une justice rétributive de Dieu.

On vit dans un monde brisé par le péché; et le juste comme l’injuste peuvent en être victimes sans que cela échappe au décret bienveillant de Dieu.

La grâce commune et la grâce spéciale s’influencent mutuellement. La grâce commune se répercute sur l’Église et l’enrichit (même les bâtiments que l’on occupe ont souvent été construits par des non-chrétiens qui ont été équipés par Dieu pour cela). La grâce spéciale que Dieu accorde à ceux qui sont sauvés augmente les bénédictions de la grâce commune pour ceux qui vivent en dehors de la sphère d’influence de l’Église. Ceux qui ont été touchés et rachetés par Dieu sont aussi en bénédiction à tous les hommes qui sont au bénéfice de la grâce commune. (Grudem)

On voit l’influence de la grâce commune envers l’Église, et de ceux qui sont au bénéfice de la grâce spéciale envers la grâce commune.

Van Til établit le même parallèle par le fait que Dieu utilise l’homme comme un instrument. Dieu peut manifester sa grâce commune sans l’intervention de l’homme mais il se plaît à le faire au travers de l’homme. Dieu tire sa gloire du bien que l’homme fait en vertu de la grâce commune qu’il lui déverse.

Même des manifestations de la bonté de Dieu dans la sphère commune pointent vers la grâce spéciale. Il n’y aurait pas de grâce commune si Dieu nous traitait selon notre péché.

Les conducteurs qui persistent à conduire en état d’ébriété n’ont pas toujours un accident, mais Dieu établit simplement de temps en temps un décret privatif en retirant sa grâce. Mais c’est aussi une grâce car cela pousse à la repentance.

Il est important d’enseigner cette doctrine à l’Église et de l’intégrer dans notre vision du monde car beaucoup de chrétiens sont dans une dynamique un peu trop schématique du séculier et du sacré. D’un point de vue moral, il n’y a aucune ambiguïté. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas régénéré qu’il ne peut pas être utilisé par Dieu pour servir Dieu et le glorifier. Cela doit nous amener à avoir beaucoup d’humilité dans le monde car les non-chrétiens peuvent nous apprendre beaucoup de choses même sur Dieu, par les conversations que l’on peut avoir avec eux.

Merci à Victor Hui pour son travail de synthèse.

Pour aller plus loin

Dans cet épisode on a parlé de:

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Memento Mori

Memento Mori, c'est le podcast hebdomadaire de Raphaël Charrier et de Matthieu Giralt, qui parle du présent en prenant la fin comme point de départ.

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