En attendant la mort

Au cours de l’année dernière, j’ai été hospitalisé à cause d’un problème appelé rhabdomyolyse neuf fois. À chaque fois, mes reins se sont arrêtés. Quelques unes de ces fois, les médecins ont dit que j’avais eu de la chance d’y survivre. J’ai eu la première il y a un an et la dernière était la semaine passée. Durant les 4 derniers mois, cependant, j’ai eu 5 crises.

La rhabdomyolyse (« rhabdo » pour faire court) —un nom complètement étranger pour moi il y a encore un an— est classifiée comme étant « rare ». En fait, c’est si rare que le correcteur automatique ne sait même pas quoi en faire. Ce n’est pas une maladie ou même un « problème ». La meilleure façon de la décrire est de dire que c’est une blessure musculaire qui arrive majoritairement aux athlètes qui surutilisent leurs muscles, aux accidentés de la route pour lesquels certaines parties du corps ont été écrasées, ou lorsque l’alcool et les drogues font que quelqu’un passe une longue durée sur une surface dure et blesse ainsi ses muscles. Les médicaments anti-cholestérols et quelques autres médicaments peuvent également directement la causer. Une fois que le muscle « fuit » dans le sang, autant que nous le sachions, cela sature les reins et cause leur arrêt. Une fois que l’on en vient à ce niveau de gravité d’arrêt ou d’endommagement du rein, les chances de décès sont bien plus hautes. Aujourd’hui, j’ai battu tous les pronostics.

Chaque fois que je retourne à l’hôpital (c’est généralement précédé d’une faiblesse musculaire extrême et de douleurs), les docteurs ne peuvent pas croire que j’ai eu ce problème tant de fois. C’est du jamais vu. C’est comme venir à l’hôpital pour un bras cassé neuf fois en un an. « Mais comment faites-vous pour obtenir ça? » doivent se dire les docteurs avec un air très surpris. Cependant, à chaque fois, j’ai quitté l’hôpital plusieurs jours plus tard, mais sans réponses. Après la seconde fois en plein été, un docteur m’a dit qu’il ne savait pas ce qui causait le problème, mais que si je revenais encore pour la même raison, je n’en partirais probablement pas. J’ai étudié, recherché, suis allé voir des médecins à travers tout le pays, et j’ai été sans cesse déçu que personne ne sache pourquoi cela arrivait. La bonne nouvelle était que je m’en remettais en quelques jours (encore une chose qui stupéfiait les docteurs); la mauvaise était que je n’avais toujours pas de réponses. Depuis ce temps-là, j’ai l’impression d’être dans l’attente de la mort.

« Ainsi, Dieu, c’est ça la personne que tu es vraiment »

J’ai un bon ami qui me demandait l’autre jour: « Comment cela a-t-il changé ta relation avec Dieu? » C’est quelqu’un que j’avais essayé d’aider spirituellement, alors en premier lieu, j’ai essayé d’apparaître plus fort que ce que j’étais prêt à admettre. « Ça n’a rien changé du tout. Je continue de croire en Dieu et d’aimer le Christ. » « Vraiment? Michael… dis-moi la vérité. »

C.S Lewis, dans le premier chapitre de son incroyable chef-d’œuvre (et dernier livre) Un deuil observé (qu’il a écrit suite à la mort de sa femme Joy, après quatre ans de mariage) écrivait en réponse à une question similaire concernant sa foi. Où en était-elle maintenant qu’il avait perdu Joy? Il écrit:

« Ce n’est pas que je suis (je pense) en danger de cesser de croire en Dieu. Le vrai danger est d’en venir à croire d’horribles choses sur lui. La conclusion que je crains n’est pas “ainsi il n’y a pas de Dieu” mais “ainsi, Dieu est comme cela. Ne te trompe pas plus longtemps.” » (C.S Lewis, A Grief Observed, ed. HarperCollins, traduction libre).

Et lorsque j’y réfléchissais, pour être honnête, c’est la situation dans laquelle je me trouvais depuis un certain temps.

Laissez-moi être vraiment franc avec vous. Dans mes pires journées (et il y en a eu beaucoup), il n’y avait aucune pensée dont je puisse être fier. Je pensais connaître Dieu. Je pensais savoir ce que Dieu avait fait de moi pendant longtemps. J’avais été fatigué, déprimé, doutant, invalide, et même dans le désespoir pendant les dix dernières années. J’avais porté toutes ces croix pour Dieu et j’étais d’accord avec cela. Du moins, j’étais d’accord aussi longtemps qu’il me conduisait là où je croyais qu’il me conduisait. Marcher à travers le suicide d’Angie (ma sœur), l’anévrisme de ma mère et la mort de mon père avait un but. Certainement, Dieu ne gaspille pas la souffrance. Certainement, la douleur n’est pas gratuite. Dieu conduit toutes choses pour le bien de ceux qui l’aiment. N’est-ce pas? Pourquoi diable suis-je en train d’attendre la mort alors?

« Alors que je sais que mon rédempteur vit, je ne sais pas toujours qui il est. »

Voilà ce que j’ai dit à mon ami. J’étais confus. Cela ne faisait pas partie de mon plan. À 43 ans, je n’ai pas besoin d’être devant les portes du séjour des morts, finalement défait par cette aliénation étrangère qui sort de nulle part. Je marche la tête baissée, les mains dans mes poches, à botter la poussière de l’auto-apitoiement. Je pourrais au moins mourir avec un peu plus de dignité. Ainsi, Dieu, c’est ça la personne que tu es vraiment. Ainsi, Dieu, c’est ça la raison pour laquelle je suis passé par un enfer pendant toutes ces années. Ainsi, Dieu, il n’y a finalement pas de but à tout cela.

(Je sais, c’est sombre, mais accrochez-vous.)

Pourquoi devrais-je m’asseoir avec ma femme et mes enfants et discuter du fait que je vais devoir bientôt aller à l’hôpital et ne plus rentrer à la maison? Pourquoi doivent-ils souffrir d’une telle façon? Rien n’a semblé plus réel que le moment où j’ai dû parler à Kristie de comment trouver l’assurance-vie, combien elle coûtait, et comment l’investir après mon départ. Kristie ne voulait pas en parler, mais je l’ai fait. Kristie et les enfants étaient partis de la ville quelques mois auparavant quand j’ai cru avoir une crise de rhabdo. J’ai pleuré tout le long du chemin vers l’hôpital, rechargeant mon téléphone autant que je pouvais pour avoir assez de batterie pour envoyer à Kristie et aux enfants un SMS d’au-revoir. Plus tard, j’ai même arrêté d’aller autant à l’hôpital à cause du fait qu’ils ne peuvent rien faire pour moi en dehors de m’hydrater et le fait que les factures d’hôpital sont au-delà de nos capacités de paiement. Rien de tout cela n’était sur mon planning.

Alors, cela m’a-t-il affecté?

Il y a d’autres mauvais jours où je botte la poussière dans une autre direction. J’abandonne simplement. Je deviens complaisant et spirituellement léthargique. Je pense que ma mort est une bonne chose. Je suis fatigué, consumé par toutes ces croix, et juste prêt à partir. Mon départ ne sera que le résultat naturel des dominos qui étaient tombés à ma rencontre depuis longtemps. Qui y prête attention?

Je n’ai pas chuté avec des péchés aisément définissables. Cependant, ces pensées étaient présentes. Personne ne vous reproche vraiment d’être aussi abattu, alors il est facile de laisser ce genre de choses vous contrôler.

Mais parfois Dieu nous tue

En Romains 8.36, après le grand passage que nous connaissons et aimons tous de Romains 8.28 (« Toutes choses concourent au bien… »), il nous est dit que les enfants de Dieu, qu’il aime, sont mis à mort tous les jours à cause de lui. Nous vivons dans un monde rugueux et le plus souvent, nous ne serons pas capables de trouver un sens à nos souffrances. Tout peut devenir si confus en une seule nuit, même avec Dieu dans l’équation. Nous pouvons cartographier les choses et deviner la destination à partir de la trajectoire que nous voyons, mais Dieu n’est absolument pas obligé de souffler dans nos voiles vers cette direction.

L’autre jour, je me suis souvenu du pauvre Lazare. Pas le gars ressuscité par Jésus, mais celui qui était assis à la porte du riche demandant la nourriture (Luc 16.19-31). Plus encore que cela, je me suis souvenu de mon propre sermon que j’ai prêché à son sujet de nombreuses fois. Tant de fois, nous voyons nos souffrances à travers les lunettes de Job et non celles de Lazare. Job a tout perdu, mais a finalement tout récupéré, et même plus. Nous pensons à l’intérieur de nous-mêmes que ce que Dieu nous a pris nous sera rendu ou bien utilisé puissamment pour son royaume. On l’a vu des milliers de fois. Dieu a changé tant d’eau en vin. Il prend nos vies d’angoisse et les utilise pour soutenir les autres (2 Co 1.4). Je ne sais pas combien de fois je me suis tourné vers les souffrances de Job pour être encouragé. Le temps où David était dans son tourbillon de doutes me tire du tourbillon. Jean le baptiste demandant si Jésus était vraiment le Christ me fait savoir que je ne suis pas seul. J’ai toujours été attiré vers les chrétiens qui parlent de leurs sombres côtés avec transparence. Cela amène un but à leurs douleurs. Telle est l’histoire de Job. C’est très réel. Dieu nous entraîne souvent à travers les épreuves de façon à ce que nous puissions, une fois restaurés, afficher la force et la résistance de notre foi aux autres.

Mais il y a aussi le pauvre Lazare. Il a été jeté à la porte de l’homme riche (probablement parce que ses amis ne savaient pas quoi faire d’autre avec lui), mendiant de la nourriture et regardant les chiens lécher ses blessures. Aux yeux des Juifs de son époque, il était quelqu’un que Dieu avait abandonné. Il n’a jamais été guéri. Il n’a jamais été restauré. Nous ne trouvons rien dans son histoire à propos de la manière dont il a utilisé sa douleur pour aider les autres. Il n’a écrit aucun livre sur la manière de gérer la souffrance. Il n’a pas fait de blog quotidien sur la manière dont il a gardé la foi. Il est juste mort. Il attendait de mourir puis il est mort. Seul, avec les chiens léchant ses plaies, il est passé de vie à trépas. Et le plus choquant, c’est que son nom (un outil rhétorique dans la parabole) signifie « Dieu aide ». L’homme riche (à la porte duquel était Lazare) avait tout: l’argent, l’honneur et le respect. Il était même un homme splendidement heureux. Il était celui que tout le monde pensait aidé par Dieu, mais il reste sans nom (encore un outil rhétorique). « Dieu aide » est mort à la porte sans jamais prêcher un seul sermon.

« Celui que Dieu aidait est mort à la porte sans jamais prêcher un seul sermon. »

Le principal point de ma prédication sur ce passage était, ironiquement, de montrer que parfois nous souffrons, passons par la difficulté, traversons les épreuves et que nous mourons simplement ensuite. Cela ne signifie pas que nos souffrances sont gratuites sous quelque forme que ce soit. Dieu garde fermé son conseil secret dans lequel il autorise la souffrance et les meurtres de ses enfants à cause de lui. Nous n’avons pas à connaître la raison. Nous ne faisons que garder la foi.

J’étais embarrassé lorsque je m’en suis souvenu l’autre jour. C’était un sermon juste pour moi. Certains jours, j’étais capable de lever la tête et de dire: « Ah oui… tu m’as déjà dit que c’est ainsi que tu es vraiment. »

Dieu n’a pas besoin de moi

Il y a tellement d’arrogance dans mes pensées ici que je ne sais par où commencer. Je suis sûr que vous vous en êtes rendu compte et que vous êtes embarrassés par celles-ci. Le seul fait de supposer que Dieu doit prendre ma souffrance et la rendre définissable d’une façon qui me satisfasse montre mon immaturité. Supposer que Dieu ne peut pas m’enlever de la terre parce que ma femme et mes enfants ont besoin de moi, ce qui semble louable, est réellement quelque chose qui en dit long sur ma foi affaiblie. Penser que Dieu a besoin de moi pour faire quelque chose de plus grand et de mieux que ce que j’ai déjà fait présuppose de façon arrogante que je tiens des cartes meilleures que celles que j’ai.

Et encore une fois, ce n’est en rien nouveau pour moi. Combien de fois ai-je parlé de l’aséité de Dieu? (Une merveilleuse doctrine, qui à nouveau est si étrangère que le correcteur automatique ne sait plus où il en est.) Dans le Psaume 50.9-12, Dieu dit à l’Israël arrogant qui pensait comme les autres cultures, à savoir que Dieu a besoin de quelque chose pour être satisfait ou accomplir des actes:

« Je ne prendrai pas de taureau dans ta maison, ni de bouc dans tes bergeries. Car tous les animaux des forêts sont à moi, toutes les bêtes des montagnes par milliers; je connais tous les oiseaux des montagnes, Et tout ce qui se meut dans les champs m’appartient. Si j’avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde est à moi et tout ce qu’il renferme. » (Psaumes 50.9-12)

C’est Dieu a-se. Il est « de lui-même ». Il n’a besoin de rien et est parfaitement satisfait en et de lui-même. Il nous aime beaucoup. Il nous utilise souvent grandement. Mais il nous a créés, non pour combler un manque en lui-même, mais parce qu’il est plein de grâce et désire se partager lui-même. Cela ne veut ainsi pas dire qu’il a besoin de nous.

Il n’a pas besoin de moi pour prendre soin de ma femme et de mes enfants. Il peut le faire lui-même. Il n’a pas besoin de moi pour écrire des articles de blog, pour parler à des conférences, pour écrire davantage de livres ou pour dispenser ma sagesse sur un podcast. Et je dois toujours me souvenir de cela. L’aséité de Dieu est une merveilleuse doctrine qui est un assaut frontal à mon arrogance.

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Ce sont là les pensées, à la fois bonnes et mauvaises, que je partage avec vous alors que je suis assis à la porte de l’homme riche, attendant la mort.

Un avenir meilleur

Cet article a été en travaux pendant des semaines. Je suis toujours en train de le changer selon ma condition de santé et l’arrivée de nouvelles pensées. Je souhaiterais presque l’avoir fini et publié la semaine dernière, avant d’avoir la nouvelle que je suis sur le point de vous partager. Mais j’avais peur que ce soit trop sombre. Et puis, franchement, j’avais peur que beaucoup de donateurs de mon ministère arrêtent de donner à cause de la réalité de ma mort imminente.

Ce week-end, j’ai pu voir un nouveau spécialiste des reins qui a apporté une lumière différente sur mon état de santé. Sans rentrer trop dans les détails, il a écouté mon état de santé, mon historique, a regardé ma liste de médicaments et a dit avec une assurance absolue: « C’est votre médicament contre l’hypertension combiné au diurétique [la pilule qui vous débarrasse des liquides excédentaires]. Votre corps devient déshydraté. » Selon sa perspective, ma condition physiologique particulière associée aux médicaments était en train d’épuiser et de blesser mes muscles. Je n’ai jamais envisagé que mes traitements soient un problème parce que cela n’avait jamais été listé comme étant une possibilité. Cependant, penser en dehors de la boîte était ce qu’il fallait faire (et puis, admettons-le, avec la rhabdo, il n’y a pas vraiment de « boîte » à l’intérieur de laquelle penser!). J’ai commencé à prendre ce diurétique juste avant le premier épisode. J’ai arrêté ce week-end même.

Je peux me tromper, mais après des recherches sur le sujet pendant un an, je pense que j’ai raison. Dieu voulant, je ne pense pas que je vais mourir bientôt. Pour la première fois depuis longtemps, je sens que je peux arrêter de mettre le pied sur le frein de ma vie et accélérer un peu.

« Je sais ce que c’est que de marcher dans la vallée de l’ombre de la mort et de craindre le mal. »

Cela dit, je sais qu’il y a également beaucoup de gens qui attendent vraiment la mort. Je sais ce que c’est que de marcher dans la vallée de l’ombre de la mort et de craindre un grand mal. Je comprends la déception envers Dieu, la solitude et le chagrin qui peuvent vous saisir. Je comprends aussi la complaisance qui peut se développer alors que vous vous dites: « Qui s’en moque si je meurs? » Je sais comment cela peut vous faire douter de tout et dire à Dieu: « Qui es-tu? » Je connais la culpabilité que vous ressentez quand d’autres chrétiens ont fini affermis et que vous finissez plus ruiné encore qu’au commencement. Je connais le jugement que vous ressentez quand les autres vous regardent de haut et disent en passant: « Il doit avoir mérité cela. » Je sais. Je n’ai pas d’autre réconfort pour vous que celui-là: vous n’êtes pas seuls. Certains d’entre nous ne le vivent pas bien. Ce n’est pas grave. La grâce de Dieu est plus grande que la manière dont on s’en tire à la porte de l’homme riche. Et la réalité de tout cela est que nous attendons tous de mourir.

Michaël Patton est titulaire d’un master de théologie, président d’un ministère qui cherche à rendre la théologie accessible, blogueur et auteur de plusieurs ouvrages. Il est marié et père de 4 enfants dont il est très fier.
Article traduit avec autorisation. Merci à Étienne Omnès pour la traduction.

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