Quand « Évangélisation » est un obstacle à l’évangélisation

J’étais accoudé au comptoir d’un café, attendant patiemment que le serveur prépare mon diabolo menthe, lorsque mon oreille a été attirée par une conversation entre deux jeunes. Alexis[1], musulman pratiquant, eurasien, la trentaine, habillé à l’européenne, mène une discussion passionnée avec un jeune Français débutant dans la foi islamique. Alexis prononce un mot qui me hérisse le poil. Cela déclenche immédiatement mon système d’alarme intérieur. Au moment où j’écris ces lignes, je sais que ce mot provoque de l’urticaire chez beaucoup de Français.[2] Vous l’avez surement deviné ? C’est le terme « islamisation ». Douze lettres qui n’auraient pas eu autant d’effet si nous n’avions pas vécu ces attentats successifs. Mais voilà, notre sensibilité, nos émotions, nos réactions viscérales sont intimement liées à ce que nous avons vécu, vu ou entendu.

Je suis chrétien, et choqué lorsque j’entends deux musulmans parler « d’islamisation ». Pensez-vous qu’un non croyant, un athée, un musulman ressente la même chose lorsqu’il entend un chrétien parler « d’évangélisation » ?

Ma réponse est un « oui » catégorique. La France a une histoire. La conscience collective des français a été marquée par des faits historiques négatifs très souvent liés au christianisme. Aussi, lorsqu’un Français entend le mot « évangélisation », il se met instinctivement sur ses gardes. Cela le renvoie à ses cours d’histoire. Aux souvenirs vagues des guerres de religions. Aux croisades, à l’Inquisition, à la Saint-Barthélemy, à la colonisation, aux périodes d’obscurantismes, aux multiples scandales de l’Église catholique… jusqu’à la pédophilie. Voilà ce qui remonte à la mémoire d’un Français lorsqu’il entend le mot « évangélisation ». Dans notre contexte, ce terme n’est pas neutre; il doit être utilisé avec précaution et sensibilité. Personnellement, j’évite au maximum de mentionner le terme « évangélisation » pendant le culte. J’en parle avec mes collègues pasteurs, avec les responsables de l’Église, en privé avec des amis chrétiens, mais je veille à ne pas parler « d’évangélisation » dans un contexte plus large.

Cela vous paraîtra peut-être radical, extrême. Mais je préfère amputer mon champ lexical évangélique afin ne pas éloigner bêtement mes amis français de l’Évangile. Notre liberté ne s’arrête-t-elle pas où commence la faiblesse des autres ?

Jacques, le demi-frère de Jésus, avait cette sensibilité dans l’Église primitive. Il encourageait les Juifs nouvellement convertis au christianisme à être sensibles aux païens, c’est-à-dire à la grande majorité des personnes qui vivaient autour d’eux (tous les non-Juifs).

« C’est pourquoi, continuait Jacques, je préconise qu’on ne crée pas des difficultés inutiles aux non-Juifs qui se convertissent à Dieu. » (Actes 15.19)

Malgré son zèle pour communiquer l’Évangile là où il n’avait pas encore été annoncé, l’apôtre Paul se mettait des restrictions. Il se privait de certains aliments, respectait les us et coutumes des autres, s’adaptait à ses interlocuteurs et n’aurait probablement pas utilisé certaines expressions. Pourquoi? Pour ne pas choquer les non-croyants et leur permettre d’accéder aux immenses bénédictions de l’Évangile. Observons son attitude :

« Car, bien que je sois un homme libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin de gagner le plus de gens possible à Jésus-Christ. Lorsque je suis avec les Juifs, je vis comme eux, afin de les gagner. Lorsque je suis parmi ceux qui sont sous le régime de la Loi de Moïse, je vis comme si j’étais moi-même assujetti à ce régime, bien que je ne le sois pas, afin de gagner ceux qui sont sous le régime de cette Loi. Avec ceux qui ne sont pas sous ce régime, je vis comme n’étant pas non plus sous ce régime, afin de gagner au Christ ceux qui ne connaissent pas la Loi. Bien entendu, cela ne veut pas dire que je ne me soumets pas à la loi de Dieu ; au contraire, je vis selon la loi du Christ. Dans mes relations avec les chrétiens mal affermis dans la foi, je vis comme l’un d’entre eux, afin de les gagner. C’est ainsi que je me fais tout à tous, afin d’en conduire au moins quelques uns au salut par tous les moyens. Or, tout cela, je le fais pour la cause de la Bonne Nouvelle pour avoir part, avec eux, aux bénédictions qu’apporte la Bonne Nouvelle. » 1 Corinthiens 9.19-23

Ces deux piliers de l’Église primitive ont été sensibles à leurs interlocuteurs, alors que l’Église n’avait pas encore de passif trop négatif. Il semble évident, sur un terrain pollué par des siècles d’histoires sordides et intensifié par une atmosphère pesante d’attentats religieux, que nous soyons sensibles à ceux qui ne connaissent pas encore Jésus lorsque nous parlons d’évangélisation.

[1] Alexis est un nom d’emprunt mais l’anecdote est authentique.
[2] Au moment où j’écris (26/07/16), un prêtre vient d’être assassiné pendant la messe dans une petite ville de province près de Rouen. Visiblement, ce meurtre est identifié par des islamistes. Il fait suite à une série d’attentats sanglants revendiqués par Daech, l’État islamique. Nos pensées se remettent doucement d’un carnage perpétré à Nice lors de la fête nationale (14 juillet dernier). Un musulman fanatique a causé la mort de plus de 84 personnes sur la promenade des Anglais. Il a littéralement écrasé les gens sur son passage avec son camion, ôtant la vie à de nombreux enfants, adolescents, femmes et hommes.
Franck Segonne va enseigner ce mois-ci 3 webinaires sur l’évangélisation. Le premier commence demain (le mardi 11 octobre). Inscrivez-vous en cliquant sur la bannière ci-dessous.

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